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France-Rwanda

Mémoire diplomatique

Au mémorial de Gisozi, à Kigali, une photo de militaires français dans une foule de miliciens est interprétée comme une preuve de l'implication de la France dans le génocide. 

		(Photo : AFP)
Au mémorial de Gisozi, à Kigali, une photo de militaires français dans une foule de miliciens est interprétée comme une preuve de l'implication de la France dans le génocide.
(Photo : AFP)
Ce n’est pas vraiment une rencontre fortuite qui a donné aux chefs de la diplomatie française et rwandaise, Michel Barnier et Charles Murigande, l’occasion de dire publiquement que Paris et Kigali jugeaient utile d’exprimer publiquement une volonté commune de normaliser leurs relations. Les hasards de leurs calendriers et la bienveillance conciliatrice de leur homologue sud-africaine, Nkosazana Dlamini-Zuma, les ont certes réuni pendant une heure et demie dans la capitale sud-africaine, Pretoria. Mais les deux parties avaient auparavant résolu de tenter une nouvelle fois de lever leurs «malentendus» par «un travail de mémoire» commun sur le génocide de 1994 au Rwanda.

«Nous avons évoqué les moyens d'améliorer et de normaliser les relations entre le Rwanda et la France après un certain nombre de malentendus et nous sommes d'accord pour travailler dans un nouvel état d'esprit et partager un travail de mémoire sur le génocide» indique le ministre français des Affaires étrangères, Michel Barnier, sans préciser en quoi peut concrètement consister ce «travail de mémoire». Pas plus loquace sur la question, son homologue rwandais, Charles Murigande, indique toutefois que, leurs chemins se croisant à Pretoria où siège actuellement la commission mixte rwando-sud-africaine et ou Michel Barnier achevait une visite officielle, tous deux avaient demandé à leur pair, Nkosazana Dlamini, d’organiser l’entrevue où elle a d’ailleurs servi de témoin.

Assumer une part de responsabilité

Plaçant la balle dans la cour de Kigali, Michel Barnier impute le différent franco-rwandais «à l'appréciation portée par les autorités du Rwanda sur le rôle et la place de la France au moment de la tragédie» de 1994, notant que «nous n'avons pas le même sentiment que le côté rwandais sur ce qui a été fait par la France, nous avons à parler de ce passé très douloureux de manière impartiale, objective, faire un travail de mémoire, tirer les leçons de cette incapacité collective de la communauté internationale à éviter le génocide» au Rwanda. En écho à ces propos, Charles Murigande souligne la bonne volonté française à «essayer de voir ensemble le rôle des uns et des autres» dans la tragédie rwandaise. Selon lui, la France serait même «disposée à en assumer une part équitable». Il s’empresse toutefois d’ajouter qu’il ne s’agit pas de «chercher à s’apitoyer sur le passé mais de reconstruire» de meilleures relations.

L’officialisation de cette volonté commune de normalisation est sans nul doute le meilleur présage à sa possible concrétisation. Elle intervient dix ans après la disparition à Kigali du défunt «ami de la France», Juvénal Habyarimana, et constitue une réponse plutôt apaisante au discours glaçant du président rwandais Paul Kagame pendant la commémoration du génocide. Ce 7 avril 2004, devant un parterre international où la Belgique se distinguait par des excuses et des promesses de coopération, le président Kagame avait nommément accusé la France d’avoir permis le génocide pour défendre ses propres intérêts et empêcher la victoire du Front patriotique rwandais, le FPR dont il était alors le chef de guerre.

En dix ans de froid et d’échanges de propos acerbes, Kigali avait vu comme une offensive en règle la fuite organisée d’une enquête - toujours pas rendue publique - du juge français Bruguière, accusant Paul Kagame et le FPR, non seulement d’avoir abattu l’avion transportant leur adversaire Juvénal Habyarimana, mais surtout d’avoir sciemment provoqué le génocide, ce que le chef d’Etat rwandais considère comme une insulte insupportable. Présent dans les gradins du mémorial du génocide de Gisozi, le 7 avril dernier, le secrétaire d’Etat français aux Affaires étrangères, Renaud Muselier, avait reçu comme une claque diplomatique la diatribe de Paul Kagame lançant «je ne suis pas diplomate… je vous le dis en face…».

Renaud Muselier était reparti pour Paris le soir même, apparemment pris de court par l’ire présidentielle. Pourtant, l’«affaire Bruguière» avait éclaté deux semaines plus tôt, avant même d’être mise sur la place publique médiatique. L’ambassadeur du Rwanda en France avait mis en garde la diplomatie française qui s’était alors drapée dans la liberté de la presse et de la justice. Kigali n’en avait pas cru un mot mais avait toutefois maintenu son invitation lancée à Paris pour la commémoration du génocide. Nous ne jugerons pas la France sur «le rang mais sur les paroles» de la personne qui sera chargée de la représenter aux cérémonies, disaient alors les autorités rwandaises, laissant penser qu’elles caressaient malgré tout un espoir de réchauffement diplomatique.

Renaud Muselier n’a pas demandé la parole le 7 avril. Il a plutôt semblé agir comme un homme tombé dans un guet-apens, les Rwandais estimant au contraire que «les Français ont tiré les premiers». Toujours est-il qu’après avoir suggéré en vain à Paris, au milieu des années quatre-vingt-dix, la création d’une commission d’enquête franco-rwandaise sur le génocide pour vider le contentieux tout en contrôlant ensemble ce qu’il serait opportun de rendre public, le président Kagame avait annoncé en avril la création d’une tout autre commission d’investigation, ciblée cette fois sur le rôle de la France dans la tragédie rwandaise. Mais aujourd’hui, Paris et Kigali évoquent de concert un «travail de mémoire», pour tourner la page.



par Monique  Mas

Article publié le 29/07/2004 Dernière mise à jour le 29/07/2004 à 15:38 TU

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Charles Murigande

Ministre rwandais des Affaires étrangères

«Nous allons essayer de voir ensemble qu'elle a été le rôle des uns et des autres dans cette tragédie.»

[29/07/2004]

Michel Barnier

Ministre français des Affaires étrangères

«Nous sommes d'accord pour travailler dans un nouvel état d'esprit et également pour participer à un travail impartial et équitable de mémoire.»

[29/07/2004]