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Kenya

Le périlleux retour au pays de Ngugi wa Thiong’o

Ngugi wa Thiong’o est considéré comme l'un des écrivains africains les plus influents. 

		(Photo : Cambridge studies)
Ngugi wa Thiong’o est considéré comme l'un des écrivains africains les plus influents.
(Photo : Cambridge studies)
La visite que vient d’effectuer le grand écrivain kenyan Ngugi wa Thiong’o dans son pays natal après un long exil de vingt-deux ans a été empreinte de bonheurs, mais aussi de drames. Une agression crapuleuse, dont l’écrivain et sa femme ont été victimes à Nairobi, a assombri leur joie de retrouvailles avec les leurs.

Le Kenyan Ngugi wa Thiong’o se souviendra longtemps des trente jours qu’il vient de passer dans son pays d’origine. Pour ce talentueux romancier et homme de théâtre est-africain qui a fui le pays de ses ancêtres il y a vingt-deux ans pour échapper aux persécutions politiques et vit aujourd’hui aux Etats-Unis, ce retour au bercail revêt une profonde valeur sentimentale. Il a embrassé le sol à sa descente d’avion et a pleuré de joie d’être de nouveau réuni avec son pays qui lui a tant manqué pendant son long exil. Mais la joie des retrouvailles avec les siens, avec cette terre natale dont les heurs et malheurs demeurent la source unique de son oeuvre, a été assombrie par l’agression crapuleuse dont Ngugi et son épouse ont été victimes, quelques jours après leur arrivée au Kenya. 

L’agression a eu lieu à Nairobi, la veille du départ du couple pour la province de Limuru où l’écrivain est né en 1938. Pendant la nuit du 10 au 11 août, quatre voyous armés ont pénétré dans leur appartement situé dans le quartier administratif de la capitale, à proximité de la radio nationale  gardée nuit et jour par des militaires en armes. Les assaillants s’en sont pris à l’épouse de l’écrivain, l’ont violée sous les yeux de son mari. Celui-ci, lorsqu’il a tenté de s’interposer, a été lui aussi frappé et brûlé au visage à coups de mégots de cigarettes. Ils se sont ensuite accaparés des bijoux, de l’argent et de l’ordinateur portable de Ngugi avant de s’enfuir. Selon la police de Nairobi qui a, depuis, arrêté les malfaiteurs, l’argent n’aurait pas été le seul motif de cette attaque commise avec la complicité des proches du couple. La présentation des suspects prochainement devant la cour de justice de Nairobi permettra peut-être d’éclaircir cette sombre affaire.

Le Robin des bois littéraire du Kenya

Le retour au pays natal avait pourtant commencé sous d’excellents auspices pour Ngugi. Auteur de plusieurs romans, de pièces de théâtre et d’essais, celui-ci est considéré dans le monde anglophone comme un des écrivains les plus importants du continent africain, à l’égal de Soyinka ou d’Achebe. Il avait marqué l’imagination dans les années 70 par sa décision d’abandonner l’anglais pour écrire dans sa langue maternelle, le kikuyu, afin de pouvoir mieux toucher son peuple à qui il entendait s’adresser en priorité. Ecrivain militant, emprisonné par le gouvernement de Jomo Kenyatta, Ngugi dût quitter son pays définitivement en 1982 ayant eu vent de la décision du gouvernement de le renvoyer en prison. Il s’était juré de ne pas remettre les pieds au Kenya tant que Daniel Arap Moi serait au pouvoir. Il a fallu qu’il attende les élections de 2002 pour que l’hypothèque Moi soit enfin levée.

Malgré cette longue absence, les Kenyans n’ont pas oublié Ngugi. Tout au contraire. L’analyse courageuse et lucide que celui-ci a faite de l’évolution de la société postcoloniale dans ses romans, l’intransigeance dont il a fait preuve lors de sa détention en continuant d’écrire dans sa cellule sur du papier hygiénique, ont fait de lui une sorte de Robin des bois littéraire, emblématique des combats des Kenyans contre la dictature. D’où l’acceuil triomphal qu’il a reçu, le 31 juillet, à son arrivée à l’aéroport Jomo Kenyatta. L’écrivain, pour sa part, a rendu hommage à ses compatriotes en déclarant que son retour avait été rendu possible par la lutte collective du peuple kenyan pour la liberté et la dignité. Il a aussi constaté que le pays avait beaucoup changé au cours des vingt dernières années. La démocratisation des moeurs politiques, accélérée par l’arrivé au pouvoir d’un gouvernement progressiste, a balayé les anciennes peurs et les complexes à l’égard du pouvoir . Alors qu’autrefois on ne pouvait rien dire contre le gouvernement de peur de se retrouver devant les tortionnaires de la Nyayo House, les Kenyans sont aujourd’hui libres de critiquer leurs dirigeants. Mais Ngugi a aussi fait l’expérience en première main de la violence ciminelle grandissante qui empoisonne la vie de ses compatriotes. «Bienvenue au nouveau Kenya, Sir», écrivait l’éditorialiste du principal quotidien kenyan The Daily Nation, le lendemain de l’agression contre les Ngugi. «Autrefois, il fallait combattre pour ne pas se laisser anéantir par la terreur que faisaient régner les agents de l’Etat. Aujourd’hui, vous devez vous prémunir contre à la fois les politiciens véreux mais aussi contre des criminels et des gangsters.»

Dénonciation de la violence sociale

Paradoxalement, cette violence sociale dont Ngugi vient de faire les frais est au coeur de son oeuvre. La violence pratiquée par les colons britanniques qui s’étaient approprié les terres des paysans africains, obligeant ces derniers à louer leurs bras pour travailler sur ce qui fut la terre de leurs ancêtres, est un thème qui revient souvent dans la fiction de Ngugi. Longtemps censurée au Kenya, elle raconte aussi la dérive de l’Afrique post-coloniale où la violence des nouveaux-riches et des puissants a débouché sur «la mort des espérances, des rêves et de la beauté». Le roman le plus célèbre de Ngugi Pétales de sang (1977), paru à la suite de trois premiers récits situés dans la période coloniale, se déroule dans les années 60-70, dans une campagne spoliée par les nouvelles bourgeoisies issues de l’indépendance. Ses protagonistes sont des paysans dépossédés et des oubliés de la résistance coloniale qui tentent en vain de s’allier pour changer le cours de l’histoire. En 1982, Ngugi publia son cinquième roman Devil on the cross ( «Le Diable sur la croix»), écrit en partie pendant son incarcération, «dans les marges et entre les lignes» de la Bible de sa cellule. Ce roman est une satire acerbe des profiteurs et des exploiteurs qui ont fait main basse sur le pays. Dans la même veine, son roman suivant Matigari (1986) met en scène un ancien guérillero mau-mau (mouvement de résistance contre la colonisation), revenu demander des comptes aux nouveaux dirigeants. Si grande est la force de la narration de Ngugi que le gouvernement kenyan de l’époque lança un mandat d’arrêt pour capturer ce justicier fictionnel, avant d’interdire le livre. Mais ce sont surtout les pièces de théâtre de Ngugi, composées en commun avec les acteurs dans le cadre d’un projet d’écriture collective et rédigées pour l’essentiel en kikuyu, qui firent de cet écrivain indomptable l’ennemi public du régime. Ce dernier ira jusqu’à raser la salle de théâtre populaire où étaient produites les pièces de Ngugi.

Vingt-deux ans se sont écoulés depuis. On ne rase plus les théâtres dans le Kenya nouveau. Mais les tensions demeurent. Elles ont seulement changé de nature, comme l’auteur de Pétales de sang a pu s’en rendre compte au cours de ces trente jours mouvementés, à la fois exaltants et cauchemardesques, qu’il vient de passer chez lui. Chez lui, vraiment ? Car l’agression commise contre lui et sa femme, quelqu’en soient les motifs, pose aussi avec acuité la question du difficile, voire impossible, retour à la maison de l’écrivain colonisé, «étranger dans son propre pays», comme l’a écrit Ngugi lui-même dans son tout premier recueil d’essais, intitulé de façon prémonitoire «Homecoming» ou «Rentrer chez soi».



par Tirthankar  Chanda

Article publié le 05/09/2004 Dernière mise à jour le 05/09/2004 à 12:49 TU