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interview

Sommet de la Francophonie: Ouagadougou 2004

Michèle Gendreau-Massaloux : « le développement durable passe par des lois équitables entre les pays »

Michèle Gendreau-Massaloux, rectrice de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF). 

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Michèle Gendreau-Massaloux, rectrice de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF).
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La rectrice de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF) – qui compte plus de cinq cent structures membres – revient sur la conception francophone du développement durable, et détaille les recommandations des membres de l’AUF aux chefs d’Etat et de gouvernement réunis à Ouagadougou.

RFI : Quelle conception du développement durable l’AUF défend-elle ?
Michèle Gendreau-Massaloux :
Le thème des sommets est défini par les chefs d’Etat et de gouvernement, qui sont le moteur de la Francophonie. L’AUF est un opérateur des sommets : elle s’associe à cette dynamique en la mettant en œuvre dans le cadre de ses missions propres, liées aux 526  universités et centres de recherche membres. Mais elle le fait aussi en tant qu’institution universitaire, c’est-à-dire avec une liberté critique qui l’amène à interroger les termes qu’on lui propose. Les notions de durabilité et de développement ne vont pas de soi : il faut se demander par exemple si le développement, vu depuis certains pays du Sud, ne comporte pas une composante humaine, par exemple dans les rapports entre les générations, qui en fait quelque chose de très différent de ce que l’on en pense dans un pays du Nord, déjà urbanisé, où les relations sociales obéissent à d’autres schémas. Nos universitaires travaillent la notion même de développement durable avec une grande capacité d’écoute à l’égard de la situation concrète des habitants de chacun des pays dont ces chercheurs représentent une expression intellectuelle et scientifique. La conception du développement durable que l’AUF défend n’est pas monolithique.

RFI : C’est pourquoi la Francophonie promeut la convention sur la diversité culturelle ?
M. G.-M. :
C’est en cela, effectivement, qu’on ne peut dissocier cette vision du développement durable du grand élan que la Francophonie politique soutient en faveur de la création, à l’Unesco, d’un instrument juridique pour protéger les biens et les expressions culturelles. L’Organisation mondiale du commerce (OMC) apporte des outils utiles au développement des échanges, mais pour la Francophonie, pas d’OMC sans garanties particulières pour les biens culturels. Parce que ce n’est pas en développant   le libéralisme économique que la production culturelle d’un village du Gabon, ses masques, par exemple, dans lesquels s’expriment des traditions et un art, va trouver sa place dans l’imaginaire du monde. Ces objets parlent – ils expriment une représentation des ancêtres, une puissance qui peut encourager chacun à faire preuve de son tempérament créatif – et ils parlent aussi bien en Europe qu’en Amérique, en Afrique, ou en Asie. Il faut encourager leur circulation. La convention – si elle existe un jour, ce que nous souhaitons – aura pour vertu de faire en sorte que les biens culturels ne dépendent pas des seules règles de l’OMC pour leur diffusion.

RFI : La Francophonie a-t-elle les moyens de faire prévaloir cette conception à l’échelle mondiale ?
M. G.-M. :
Plusieurs conceptions sont en cause et je ne suis pas de ceux qui pensent qu’on est condamné à les opposer. Notre monde est fait de cultures qui ont toutes une tendance expansionniste : même un petit village producteur de sorgho a envie d’en produire plus pour en vendre un peu et pouvoir acheter autre chose, et le village voisin, s’il est moins producteur, va se trouver dépendant de celui qui produit plus et mieux. Du reste, les cultures vivrières comme les biens dits « culturels » font partie du même ensemble de productions qui porte les identités, avec la langue qui en est le lieu commun.
La tentation hégémonique de chaque culture me semble être une loi universelle. Par conséquent, la culture anglo-saxonne n’est pas plus envahissante qu’une autre : elle semble l’être aujourd’hui à cause de sa suprématie économique. Il ne s’agit pas d’interdire à la culture anglo-saxonne d’être forte et vivante, mais simplement d’éviter que les biens culturels de souche américaine ne se substituent progressivement aux biens que peuvent produire des femmes et des hommes n’ayant pas la même représentation du monde, et qui sont également estimables et intéressants.

RFI : Comment défendre cette diversité ?
M. G.-M. :
La langue française est forte lorsqu’elle s’allie au souci de la diversité. Quand on choisit de parler français, cela ne signifie pas qu’on refuse de parler l’anglais – dont on aura inévitablement besoin à un moment ou à un autre, puisque c’est la première langue internationale de communication –, mais cela veut dire que l’on refuse de ne parler que l’anglais. Là où les hommes s’affirment autrement que comme des consommateurs et des marchands, ils sont à même de faire passer des messages comme celui de la Francophonie.

RFI : Quelles sont les principales recommandations que l’AUF a décidé de transmettre au Sommet ?
M. G.-M. :
Le colloque de Ouagadougou (1), en juin dernier, a travaillé en montrant que le rôle des universitaires n’est pas de rester dans leur tour d’ivoire. Ils souhaitent servir de force de proposition pour ces enjeux politiques. Parmi les idées essentielles qui se sont exprimées, d’abord la diversité : elle fait partie du message du développement durable. Deuxièmement, l’équilibre commercial : les stratégies conduisant chaque société vers le développement durable passent par des rapports entre pays qui ne soient pas ceux de la loi du plus fort imposée aux plus faibles. Cela se retrouve dans la recommandation sur le commerce équitable et les éco-certifications. Nous cherchons les voies et moyens qui permettront aux acteurs économiques, qui financent des systèmes d’agriculture, de ne pas étouffer les systèmes agricoles des pays du Sud. Troisièmement, faire de l’éducation le vecteur essentiel du développement durable, pour que chaque acteur soit capable de définir lui-même ses priorités. Nous voudrions que l’espace francophone s’engage pour donner à chacun, y compris aux filles, un droit à l’éducation qui aille jusqu’à un métier.
Nous avons accentué dans ces recommandations notre souci de la diversité, d’un multilinguisme appuyé sur trois langues – nous avons d’ailleurs lancé, à Barcelone à la fin du mois d’août, un forum Internet trilingue, aussi bien en espagnol, en portugais qu’en français et animé par un Canadien. Nous affirmons aussi qu’il n’y a pas de développement durable sans stabilité politique et sans vie démocratique. Enfin, nous recommandons aux chefs d’Etats d’œuvrer à la solidarité par la démocratisation de l’accès aux technologies de l’information, l’usage des logiciels libres, et l’appui aux pays du Sud pour que ceux-ci deviennent eux-mêmes producteurs de technologies.

RFI : Quels sont les grands axes d’action de l’Agence pour les prochaines années ?
M. G.-M. :
J’en citerai trois. Le premier, c’est d’identifier des lieux de formation d’excellence, où les jeunes pourront obtenir des diplômes leur permettant de trouver une insertion professionnelle réussie là où ils le veulent, et en particulier dans leur pays. Ce sont nos pôles d’excellence. Le deuxième concerne évidemment les mobilités, parce qu’on ne peut pas créer de l’excellence au Sud sans la mettre en réseau avec l’excellence du Nord. Enfin, troisième axe d’action, faire en sorte que les technologies de l’information soient les instruments de la diversité, de l’expression du progrès de chaque individu et de chaque culture, afin de donner un sens, non seulement au développement des peuples, mais en même temps à l’image que chacun a de son progrès personnel et de l’harmonie de sa vie.


Propos recueillis par Ariane  Poissonnier

Article publié le 19/11/2004 Dernière mise à jour le 19/11/2004 à 10:19 TU


(1) Le compte-rendu du colloque est disponible à l’adresse : http://www.francophonie-durable.org/