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Côte d'Ivoire

Paris plaide la «légitime défense élargie»

Inscription peinte sur le socle d'une statue, non loin de <i>l'Hôtel Ivoire</i>. 

		(Photo: AFP)
Inscription peinte sur le socle d'une statue, non loin de l'Hôtel Ivoire.
(Photo: AFP)

La Fédération internationale des droits de l’homme (Fidh) et la Ligue des droits de l'homme (LIDH) demandent à la France une commission d'enquête parlementaire sur sa répression des manifestations anti-françaises d’Abidjan, début novembre. Faisant état, pour la seule journée du 9 novembre, de 63 morts du fait des troupes de l’opération française Licorne, les organisations des droits de l’homme estiment que celles-ci ont outrepassé leur mandat. De son côté, le ministère français de la Défense plaide la «légitime défense élargie» dans le cadre de la protection et de l’évacuation des ressortissants français de Côte d’Ivoire. Il concède un premier bilan d’une vingtaine d'Ivoiriens, civils et militaires, tués par l'armée française du 6 au 9 novembre et sur l'ensemble du territoire ivoirien. Il dénie en revanche le témoignage du colonel de la gendarmerie ivoirienne, Guiai Bi Poin, qui accuse les militaires français d’avoir tiré «directement sur la foule et sans aucune sommation» lors de la manifestation du 9 novembre devant l'hôtel Ivoire.


«Lors de la répression des manifestations d’Abidjan, les forces françaises ont tiré à balles réelles par hélicoptère et au sol sur les manifestants installés sur les deux ponts de la lagune Ebrié et aux abords de l'hôtel Ivoire. Ces tirs auraient fait, selon une série de sources concordantes, une soixantaine de morts et plus d'un millier de blessés», accuse la FIDH qui reproche à la France de n’avoir «cessé de minimiser l’ampleur de la tragédie provoquée par la brutale intervention de ses forces armées». Dénonçant «l’attaque de l’armée ivoirienne sur la position militaire française de Bouaké, provoquant la mort de 9 soldats français», le 6 novembre, la FIDH presse le gouvernement ivoirien de faire toute la lumière sur ces événements, mais demande aussi à la France d’éclairer «les raisons pour lesquelles ses forces d’intervention ont détruit l’ensemble des moyens militaires d’un pays souverain avec lequel elle n’est pas en guerre».

Côté français, selon le ministère de la Défense, au soir du 6 novembre, «nous étions dans une situation insurrectionnelle. La sécurité des militaires et des ressortissants était en jeu. Des viols avaient déjà eu lieu». L’armée française se réclame de la légitime défense, quand elle a été attaquée, à Bouaké, le 6 novembre, mais aussi lorsqu’elle s’est sentie menacée, notamment pendant l’acheminement de ses renforts venus du Nord. Elle invoque en outre un état de «légitime défense élargie» à la protection de civils, français en particulier, ou de leurs biens en territoire ivoirien. C’est ainsi que le porte-parole de la force Licorne à Abidjan, le colonel Henri Aussavy explique l’intervention des hélicoptères de combat au-dessus de la lagune Ebrié, dans la nuit du 6 au 7 novembre comme une action décidée pour «empêcher le franchissement du pont» Charles-de-Gaulle. Ce dernier conduit en particulier à l’aéroport, alors tenu par les force française qui avaient installé un bivouac pour les ressortissants français en cours de rapatriement.

«300 obus tirés des hélicoptères français»

«La Côte d’Ivoire n’est pas un quartier de Paris», avait lancé à la télévision ivoirienne le «général patriote» Charles Blé Goudé au soir du 6 novembre, appelant les «résistants» ivoiriens à «aller libérer l’aéroport d’Abidjan» contrôlé par le 43e Bima. Plusieurs dizaines de milliers d’Abidjanais avaient alors entrepris de converger vers les deux ponts qui enjambent la lagune, et en particulier vers le pont Charles-de-Gaulle, rapidement noir de monde. Selon «un gradé» français cité par l’Agence France Presse, pour éparpiller la marée humaine, «300 obus de 20 mm sont tirés depuis les hélicoptères français de minuit à cinq heures. Des tirs de semonce sont tirés dans l'eau et des tirs d'intimidation, devant les manifestants». Selon un reportage diffusé mardi soir par la chaîne de télévision française Canal+, les hélicoptères de combat ont effectué une trentaine de passages, l’objectif étant de «casser la manifestation en la cloisonnant», explique sur Canal+ le général français Henri Poncet.

Balles traçantes, grenades assourdissantes, tirs en rafales, panique de la foule, civils à pied ou en voiture pris pour cibles, les images de Canal se télescopent avec les «tirs de sommation et d'intimidation» décrits par le colonel Aussavy. «Tu ferais ça aux Américains ?», lance le lendemain un Abidjanais au soldat français qui l’interpelle sur le pont. Dans ce genre d’action de répression, «il peut y avoir des ricochets, un certain nombre de choses peuvent faire qu'il puisse y avoir des victimes», risque le colonel Aussavy. Plus largement, les ricochets ont déjà produit un effet boomerang, en particulier depuis les représailles françaises du 6 novembre, jusqu’aux événements de l’hôtel Ivoire, le 9 novembre, en passant par la lagune Ebrié.

Paris accuse Abidjan d’avoir tout manipulé depuis le début et en particulier de l’avoir confronté le 9 novembre à l'hôtel Ivoire à «une manipulation énorme visant à nous pousser à la faute». Les sources militaires françaises anonymes citées par l’AFP accusent les Forces armées nationales de Côte d’Ivoire (Fanci) d’avoir attaqué à la roquette les avions militaires français dans l’aéroport d’Abidjan et dénonçent même «l'action ambivalente» des gendarmes ivoiriens qui «parfois aplatissent les barbelés pour favoriser le passage des manifestants». Il est vrai qu’entre temps d’autres versions des événements ont été mises sur la place publique, en particulier celle du commandant de l'école de gendarmerie d'Abidjan, le colonel Georges Guiai Bi Poin qui dirigeait la soixantaine de gendarmes ivoiriens déployés le 9 novembre devant l'hôtel Ivoire.

«Tirs tendus au Famas dans la foule»

Plusieurs milliers de manifestants s’étaient rendus à l’hôtel Ivoire, accusant le président Jacques Chirac de vouloir déposer Laurent Gbagbo dont ils avaient cru voir le palais présidentiel encerclé par des blindés français. «Les militaires français  ont tiré directement dans la foule. Des tirs tendus au Famas dans la foule. Ce n'était pas une fusillade au hasard. Ils ont tiré sur ordre de leur chef de corps, le colonel Destremau. Sans sommation», assure le colonel Bi Poin. Lui-même se trouvait là, parlementant avec le commandant des troupes françaises qui lui avait indiqué : «mes barbelés de sécurité sont franchis, la foule s'excite. Si dans 20 minutes ils ne nous laissent pas partir, je fais tirer». Le colonel ivoirien assure qu’il a eu tout le temps de vérifier que la foule n’était pas armée. «Il y avait des insultes, des slogans hostiles. Mais nous n'avions aucun intérêt à tirer sur la foule. Je n'ai presque pas quitté le colonel D'Estremon, nous gérions la situation ensemble. Le problème est qu'il était extrêmement excité. Il menaçait sans cesse de faire tirer», dit-il.

«Tout à coup, il y a eu un mouvement sur notre gauche, mes gendarmes ont été repoussés violemment par la foule. Ils ont reculé d'un ou deux mètres. Destremeau m'a alors dit, mon colonel, la ligne rouge est franchie, je fais tirer. Feu ! », poursuit le colonel ivoirien interrogé par l’AFP. Lui-même n’a pas eu le temps d’avertir ses hommes. Un tir venu des étages de l’hôtel a «fait exploser le crâne d'une manifestante, à côté d'un de mes gendarmes» poursuit-il, en concluant «nous avons alors vu descendre des étages six soldats appartenant au Cos (forces spéciales de l'armée française)… tous cagoulés, des émetteurs-récepteurs à l'oreille, avec des armes que je n'ai pas pu identifier». Le reportage de Canal+ montre les papiers, le plan de tir et les munitions abandonnés par les tireurs d’élite français dans deux chambres de l’hôtel Ivoire. D’autres images montrent des soldats français tirant à hauteur d’homme. Le colonel ivoirien Bi Poin assure que des balles françaises ont tué un gendarme ivoirien et blessé un autre.

Pour sa part, la ministre française de la Défense, Michèle Alliot-Marie impute les morts de l’hôtel Ivoire aux forces de l’ordre ivoiriennes interposées entre la foule et les soldats français. Pour le reste, Paris plaide la «légitime défense» depuis le pilonnage de son cantonnement de Bouaké, un acte «délibéré» selon la diplomatie française, une bavure selon Abidjan, qui dénonce les représailles françaises contre sa force aérienne comme une atteinte à sa souveraineté nationale. En la matière, le Conseil de sécurité de l’ONU avait tranché dès le 6 novembre en faveur de Paris, condamnant «l’attaque commise contre les forces françaises à Bouaké… ainsi que les frappes aériennes meurtrières menées dans le nord du pays par les Forces armées nationales de Côte d’Ivoire, qui constituent des violations de l’Accord de cessez-le-feu du 3 mai 2003». Il avait en même temps réaffirmé «son plein appui à l’action menée par les forces françaises et l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (Onuci)» et confirmé que «les forces françaises et l’Onuci sont autorisées à faire usage de tous les moyens nécessaires à la pleine exécution de leur mandat, conformément à la résolution 1528 (2004) du 27 février 2004». Et cela, avant d’adopter le 15 novembre une résolution lourde de menaces exécutoires contre le régime Gbagbo le 15 décembre. 

«Réplique disproportionnée»

Adoptée le 27 février 2004, la résolution 1528 de l'ONU, inscrit l’opération militaire française Licorne dans le cadre du déploiement en Côte d'Ivoire d'une force de maintien de la paix de 6 240 hommes. Sans pour autant coiffer le casque bleu et tout en gardant leur propre chaîne de commandement articulée avec celle de l’Onuci, les 4 000 soldats français sont couverts par un mandat autorisant la force pour remplir les missions d’intervention rapide que l’ONU lui délègue. «La Côte d'Ivoire fait de gros efforts d'information, et dans nombre de cas, de désinformation», accuse Michèle Alliot-Marie. Lorsque la France a neutralisé sa force de frappe en anéantissant ses capacités militaires aériennes, Abidjan avait pour sa part dénoncé une «réplique disproportionnée». Aujourd’hui, la FIDH interroge Paris sur les suites répressives du 6 novembre. Paris et Abidjan ne semblent pas en revanche pressés de se poser la question des accords de défense conclus entre les deux Etats en 1961.

En tant que tels, les accords de défense entre la France et la Côte d’Ivoire régissent la présence de la base militaire française installée à l’aéroport d’Abidjan et prévoient une aide voire une intervention militaire française dans le cadre d’une agression extérieure. Mais comme dans le reste du pré-carré africain, ils ont été assortis au début des années soixante-dix de clauses secrètes visant à maintenir au pouvoir leurs bénéficiaires africains, éventuellement par la force. De la lettre à l’esprit, la lecture de ces discrets codicilles laisse bien évidemment place à interprétation. C’est ainsi par exemple que Paris n’a pas volé au secours du président ivoirien Henri Konan Bédié, le 24 décembre 1999, facilitant même sa déposition par le général Robert Guéï, en l’exfiltrant, «pour raisons humanitaires». La trajectoire politico-militaire du défunt président Guéï a sans doute compté. En revanche, les accusations du régime Gbagbo contre son voisin du Burkina n’ont pas été entendues en septembre 2002. L’accord de défense extérieure n’a pas joué contre la rébellion. Entre 1999 et 2002, à Paris aussi, le régime avait changé.

Tentative de coup d’Etat avec ou sans implication extérieure, la qualification des événements du 19 septembre 2002 est aussi cruciale que la connaissance pointue des accords militaro-politiques qui unissent les Etats ivoirien et français. En réponse au Premier ministre de l’époque, Pascal Affi Nguessan, qui demandait l’activation des accords de défense, Paris annonçait fin septembre 2002 sa décision d’apporter «un soutien logistique aux autorités ivoiriennes» en plus de son souci de rester «mobilisé pour assurer la sécurité de la communauté française de Côte d’Ivoire». Deux mois plus tard, des renforts étaient dépêchés en Côte d’Ivoire pour sécuriser un cessez-le-feu entre les belligérants et appuyer les efforts de la médiation régionale, avant de conduire les Ivoiriens à Marcoussis pour imposer des concessions à Gbagbo, en janvier 2003. Les Ivoiriens des deux bords voyant tour à tour malice dans l’action militaire de la France en Côte d’ivoire, la ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie répétait depuis lors que «nous sommes totalement neutres. Notre seul but est de faire en sorte que ce pays ne se divise pas en deux».

La répression des émeutes anti-françaises consécutives aux représailles du 6 novembre a marqué un tournant. L’angoisse des ressortissants français pris dans la tourmente est tangible et parfois irréversible. Mais il sera beaucoup plus difficile d’imputer à «une minorité» de voyous et autres marionnettes du pouvoir le ressentiment des Ivoiriens qui ont vécu les opérations de «sécurisation» françaises comme un acte de guerre. Plus largement, les modalités et les motivations de l'intervention militaire française en Côte d'Ivoire sont passées à la loupe sur le continent africain où les bases militaires occidentales interrogent diversement. La FIDH rappelle que «toutes les victimes des violences en Côte d'Ivoire ont droit à la justice» et appelle le Conseil de sécurité à saisir la Cour pénale internationale (CPI) sur l'ensemble des crimes perpétrés en Côte d'Ivoire.



par Monique  Mas

Article publié le 01/12/2004 Dernière mise à jour le 01/12/2004 à 06:52 TU

Audio

Jean-François Bureau

Porte-parole du ministère français de la Défense

«Cinquante gendarmes ivoiriens, à l'hôtel Ivoire, le 9 novembre, ont pu être à l'origine d'altercations.»

[01/12/2004]