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Il y a 60 ans, la libération des camps

Combien de victimes ?

Le portail d'entrée du camp d''Auschwitz-Birkenau avec la mention : «Arbeit Macht Frei» (le travail rend libre).(Photo : Franck Alexandre/RFI)
Le portail d'entrée du camp d''Auschwitz-Birkenau avec la mention : «Arbeit Macht Frei» (le travail rend libre).
(Photo : Franck Alexandre/RFI)
Le travail des historiens permet d’évaluer l’ampleur du génocide et des massacres perpétrés par les nazis. Retour sur l’état de la connaissance du nombre des victimes de la « machine de mort » hitlérienne.

Le génocide a été un massacre de masse, perpétré sur un grand territoire, lors d’une période prolongée, avec des moyens nombreux et modernes, industriels ou artisanaux selon les situations, contre différentes catégories de populations et, malgré tout, avec la volonté de le garder secret. Compte tenu de l’ensemble de ces paramètres et de la variété des situations rencontrées, établir un bilan des victimes a été le fruit d’un long travail historique complexe et imparfait. Soixante ans après les faits, le travail des historiens donne une idée précise de l’ampleur du génocide et des massacres perpétrés par le régime nazi.

La diversité des situations et la constance des moyens mises au service de cette gigantesque entreprise ont multiplié le nombre d’intervenants. Outre la contribution des SS, maîtres d’œuvre des grands complexes d’extermination, celle des groupes d’intervention mobiles (Einsatzgruppen), qui ont accompagné l’avancée victorieuse des soldats allemands en Europe, ainsi que celle des différentes administrations, militaire, civile, médicale, et des supplétifs locaux des bourreaux, a été déterminante dans l’accomplissement du génocide et des massacres de masse.

Le génocide concerne ceux que l’idéologie nazie désigne comme « sous-hommes », et dont les juifs sont, selon cette idéologie, les principaux représentants. Mais, outre les détenus politiques, d’autres groupes sont visés et seront, à différents degrés persécutés : Tziganes, Slaves, homosexuels, malades mentaux, Noirs, Témoins de Jéhovah... Parmi eux, certains sont menacés d’extermination, mais selon des modalités variables en fonction des circonstances et des périodes.

Dans la mise en place de ce dispositif, il est important de souligner que dés les années 30, à mesure que se précisent les projets de crimes de masse, les recherches vont bon train et les différentes méthodes de regroupement, transport et mise à mort imaginées par les nazis vont finalement dégager un arsenal complet pour la solution finale, depuis l’euthanasie par injections létales, jusqu’aux chambres à gaz fixes (dans les camps de la mort) ou mobiles (dans des camions, pour mieux épouser les variations du front), en passant évidemment par les méthodes « non-industrielles » (pendaison, fusillade).

Les juifs

Les juifs ont fourni l’essentiel du contingent des suppliciés. C’est certainement le dossier sur lequel la collecte d’informations a été la plus féconde. Concernant la méthode de comptage des victimes, à partir des archives, les deux principales voies consistent à procéder soit par l’addition des victimes, soit par la soustraction des survivants à la population juive d’avant-guerre, lorsque celle-ci est correctement établie. La première étape du chiffrage des victimes de la Shoah est effectuée par le Tribunal militaire international de Nuremberg qui adopte le chiffre de cinq millions sept cent mille victimes juives, au sortir de la guerre. Au cours de la même période, un Comité anglo-américain d’enquête sur le judaïsme et la Palestine aboutit aux mêmes conclusions.

Le travail s’est poursuivi et amplifié au cours des décennies qui ont suivi. Des marges substantielles se sont parfois creusées, selon les équipes, pour finalement s’établir sur des fourchettes allant de 5,1 (Raul Hilberg) à 5,95 millions (Jacob Leschinsky) de morts, parmi lesquels quatre millions sont nommément répertoriés au mémorial israélien Yad Vashem de Jérusalem, qui établit pour sa part une fourchette allant de 5,596 et 5,860 millions de juifs exterminés sur une population juive européenne globale estimée avant-guerre à 9,797 millions d’individus, selon les travaux publiés par le centre israélien. Les différentes sources disponibles s’accordent sur le chiffres de trois millions de juifs tués dans les camps d’extermination (dont un million à Auschwitz-Birkenau). Au moins huit cent mille ont péri des conditions de misère matérielle et physiologique auxquelles ils avaient été soumis, dans les ghettos notamment, et un million trois cent mille assassinés par les commandos Einsatzgruppen et leurs complices, ces groupes d’intervention qui accompagnaient l’armée allemande dans ses conquêtes

Les Tziganes

Qualifiés de « fainéants », « asociaux », « improductifs », « inadaptés » par leurs tortionnaires, on les retrouve dans tous les registres des persécutions pratiquées par les nazis. Leur sort sera très proche de celui des juifs lorsqu’ils les rejoindront dans la catégorie des êtres « racialement inférieurs ». Dès 1940 ils sont déportés vers les camps de concentration du Reich. Certains deviennent des cobayes entre les mains des médecins nazis, tandis que la plupart sont soumis à la solution finale en 1942. Traqués par les Einsatzgruppen, captifs des ghettos dans lesquels ils sont enfermés, puis déportés vers les camps de la mort et assassinés, les estimations relatives au génocide des Tziganes établissent des fourchettes extrêmement larges allant de deux cents à cinq cent mille victimes, soit 25 à 50% des Tziganes d’Europe.

Dans la foulée du nazisme triomphant, l’Europe toute entière a persécuté les Tziganes. Mais, en raison du caractère obsessionnel de l’antisémitisme chez les nazis et de la priorité donnée à la Shoah, selon les pays, les périodes et les circonstances, les persécutions contre les Tziganes ont évolué dans des registres différents, de la discrimination brutale à l’élimination physique. Ce dossier comporte également une part d’insupportable : après-guerre, la République fédérale d’Allemagne ne reconnut qu’en 1982 la réalité du génocide des Tziganes, alors que la plupart des victimes susceptibles de toucher des réparations avaient disparu.

L’euthanasie des handicapés et malades mentaux

Les handicapés et malades mentaux allemands ont été parmi les premières victimes de l’eugénisme nazi. La planification du programme d’extermination systématique des handicapés physiques et mentaux démarre en Allemagne, vraisemblablement en juillet 1939. A l’origine, ce programme d’assassinats planifiés, et d’expérimentations médicales, concerne les enfants et les adultes atteints de déficiences mentales ou d’anomalies physiques.

Au cours de deux premières années, les victimes sont gazées dans des « sanatorium » et « cliniques » disséminés sur les territoires allemand et autrichien. La révélation des faits et les protestations qu’ils soulèvent en Allemagne vont contraindre les autorités à interrompre ce programme, en août 1941. Il reprend en secret un an plus tard, par injections létales, en s’étendant sur tout le territoire du Reich, et se poursuivra jusqu’aux derniers jours de la guerre. Selon le Tribunal militaire international de Nuremberg (1945-1946), deux cent soixante quinze mille personnes ont péri dans la mise en œuvre de ce programme.

Les homosexuels

Le décompte des victimes homosexuelles des nazis n’est pas formellement établi. Qualifiés de « dégénérés » et considérés comme dangereux pour la race aryenne, ils sont persécutés dès l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933, date des tout premiers internements en camps de concentration. A partir de 1937, ils sont soumis à une politique de discrimination et de répression systématique. Entre 1933 et 1945, cent mille hommes considérés comme homosexuels sont arrêtés. La moitié est condamnée. Cinq à quinze mille seront internés dans des camps de concentration où leur taux de mortalité fut particulièrement élevé. Ils furent également soumis à des expériences médicales particulièrement cruelles.

Les Noirs et les Slaves

Dans la longue liste des classifications élaborées par les nazis, les Noirs et les Slaves, notamment, tiennent des rangs inférieurs dans la hiérarchie des « races ». Si les Allemands se sont montrés impitoyables à l’égard des premiers, la répression vis-à-vis des seconds a épousé les nécessités régionales, selon les alliances nouées au gré des circonstances de la guerre. Si les Croates, les Slovaques et les Bulgares sont considérés comme utiles par les nazis, en dépit de leur « infériorité », le peuple polonais est victime d’une cruauté inégalée, juifs et non-juifs. En effet, nombre de massacrés n’ont pas été victimes d’un génocide, mais la folie meurtrière nazie s’est aussi concentrée sur certaines populations selon les mêmes modes opératoires mis en œuvre pour exécuter le génocide. C’est notamment le sort des prisonniers de guerre soviétiques, dont trois millions trois cent mille ont péri, parfois dans les mêmes conditions de tueries de masse que les déportés des camps de la mort.

Les recherches historiques les plus récentes font apparaître que les camps de concentration ont reçu un million six cent cinquante mille déportés non raciaux entre septembre 1939 et janvier 1945, en majorité des hommes. Cinq cent cinquante mille, soit un tiers, n’ont pas survécu à la déportation.

La spécificité du génocide

En raison de la multiplicité des victimes du nazisme et des proportions prises par les tueries, on a assisté, au cours de ces dernières années notamment, à des amalgames visant à associer les massacres de masses commis par les Allemands et le génocide qui procède de l’idéologie, raciste et antisémite en l’occurrence. Selon les partisans de cette thèse, l’histoire est encore encombrée de tabous, comme la singularité du génocide des juifs, qui entravent la reconnaissance des souffrances endurées par les autres victimes, non seulement de la barbarie nazie mais également, par glissements successifs, des destructions systématiques commises par les alliés, notamment lors des bombardements massifs des villes allemandes.

L’historien François Bédarida insiste fermement sur le maintien de cette distinction, « faute de quoi on perd le sens de l’événement », dit-il. Dans un entretien au quotidien Le Monde, en date du 6 mai 1996, il déclarait que « toute volonté de biaiser l’histoire de la Shoah, de la mettre en doute au nom d’une méthode hypercritique, de la relativiser en la noyant au milieu de la masse des horreurs dont toute l’histoire de l’humanité est remplie, est le produit d’une manipulation d’ordre idéologique. Mieux vaut en être conscient ».


par Georges  Abou

Article publié le 25/01/2005 Dernière mise à jour le 25/01/2005 à 14:53 TU