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Littérature

Paul Claudel, «un virtuose de la longitude»

Si son oeuvre poétique n'est plus guère enseignée, le théâtre de Paul Claudel reste très joué.(Photo: AFP)
Si son oeuvre poétique n'est plus guère enseignée, le théâtre de Paul Claudel reste très joué.
(Photo: AFP)
Cette année célèbre le cinquantenaire de la mort de l’écrivain et diplomate, Paul Claudel. Ce catholique fervent décédé le 23 février 1955 fut, de son vivant, un des plus grands poètes et dramaturges de son temps, et s’il fut d’abord joué et apprécié à l’étranger, c’est sans doute parce qu’il y passa l’essentiel de sa vie. L’œuvre de Paul Claudel, marquée par quelques titres phares comme La Jeune fille Violaine, Le Soulier de Satin, Le Partage de Midi, est intimement tressée avec ses séjours aux Amériques ou en Extrême-Orient où le mena sa vie de diplomate.

Les premiers mots qui viennent spontanément aux lèvres lorsqu’on évoque Paul Claudel, c’est que ce poète et dramaturge catholique est un auteur austère et difficile d’accès. L’austérité, si elle fut, est peut-être tout simplement synonyme chez lui de spiritualité vécue tout autant que pensée. C’est un soir de Noël 1886, aux vêpres de Notre-Dame, que le jeune homme âgé de 18 ans fait une expérience fulgurante de la foi: «en un instant mon cœur fut touché et je crus. (…) d’une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute, telle que depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d’une vie agitée, n’ont pu ébranler ma foi, ni à vrai dire la toucher».

Dès lors, l’«événement domine [sa] vie» au point que tout son long il gardera la nostalgie du sacerdoce, et que toute son œuvre, poétique et théâtrale, sera marquée du sceau de cette inspiration religieuse. Son théâtre tout entier est marqué par le christianisme : L’Annonce faite à Marie, L’Otage, Le Soulier de satin, Le père humilié, Le Pain dur; sa foi fortement doctrinale et théologique se retrouve également dans ses poèmes religieux comme Corona Benignitatis, Feuilles de Saints, Visages radieux ou la liturgie de La Messe là-bas. Mais son œuvre est tout aussi empreinte des pays et des cultures que le diplomate a pu rencontrer.

Plus que dans les lettres, c’est dans le droit et les sciences politiques que le jeune homme s’engage. Il est nommé au ministère des Affaires étrangères en 1890 et dès lors tous les postes auxquels il sera affecté susciteront, de sa part, une abondante correspondance diplomatique reflétant une expérience étendue de sa politique internationale. Sa vie professionnelle sera ponctuée de séjours entrelacés aux Amériques, en Extrême-Orient, et l’immense production littéraire essentiellement constituée de textes poétiques et de pièces de théâtre jouissent d’un rayonnement international.

Les deux séjours effectués aux Etats-Unis ont été parmi les plus importants de sa carrière diplomatique. Vice-consul à New York puis à Boston (1893) et plus tard à Washington (1927-1933), il participe alors à plusieurs négociations d’importance mondiale, appréciant le dynamisme de la société américaine mais en jugeant sévèrement le matérialisme et la superficialité de la culture. Aux Etats-Unis, il écrira Le Livre de Christophe Colomb, consacré au découvreur de l’Amérique, et Au milieu des vitraux de l’Apocalypse (achevé en 1932). Aujourd’hui, l’intérêt pour l’écrivain est toujours très vif: la Paul Claudel Society regroupe des chercheurs, universitaires et étudiants, qui s’intéressent à l’écrivain sur le continent nord-américain qui se réunissent chaque année, accueillant les contributions de tous les chercheurs claudéliens dans le monde.

Une empathie avec la culture extrême-orientale

Et, c’est la Première Guerre mondiale qui marquera le grand tournant de sa carrière, passant du corps consulaire dans le corps diplomatique avec la nomination en 1917 de ministre plénipotentiaire à Rio, au Brésil. Au milieu des hostilités de la Première Guerre mondiale, à la fin de la mission diplomatique de Claudel à Rome, le voilà encouragé, jusqu’à l’armistice qui marquera la fin de son mandat, à rejoindre le camp des Alliés pour encourager l’influence française, et faire en sorte qu’elle prévale sur celle des Allemands présents dans la région et dans le commerce brésilien.

Les missions diplomatiques qui le marqueront probablement le plus, spirituellement, sont celles qui le conduiront en Chine pour un long séjour de 15 ans, un rêve d’enfant. Attaché au Consulat général à Shangaï (1895), puis à Hankeou et Fou-Tcheou avant d’y être nommé consul jusqu’en 1905, il se signale, entre autre, par une intervention active en faveur des missions catholiques. Lors d’un second séjour à Fou-Tcheou, en août 1904, il écrit le Traité de la co-naissance au monde et de soi-même, et il compose Les Muses, L’Esprit et l’eau (commencé à Pékin) et des odes. En 1906, consul à Tien-Tsin, il administre la concession française et en 1909, il écrit Sous le signe du dragon, une étude sur l’ensemble de la Chine. L’Otage commencé en 1906 doit à l’expérience chinoise son rêve de renforcer l’unité nationale par le chemin de fer.

Une autre expérience extrême-orientale, non moins marquante, est celle qu’il fera au Japon où il sera nommé ambassadeur en 1921. Sur le plan diplomatique, il sera chargé de négocier le règlement des obligations financières contractées par la France envers les Etats-Unis pendant et suivant la Grande Guerre. Mais, en séjour à Tokyo, jusqu’en 27, la politique culturelle de l’ambassadeur-poète s’affirmera aussi par la création d’une Maison franco-japonaise. La Femme et son ombre, son premier Nô (théâtre japonais), L’Oiseau noir dans le soleil levant, ou Cent phrases pour éventails, inspirées des haïkus japonais, de petits poèmes très courts, marqueront l’étape nipponne, et c’est au Japon que son œuvre, peut-être la plus connue, Le Soulier de satin, est achevée.

Bien qu’il ait passé la majeure partie de sa vie dans des contrées lointaines, Paul Claudel avait également une forte conscience, voire une foi européenne, comme l’attestent de nombreux textes écrits produits dans les années 1930-1950. Tenant le régime hitlérien pour totalitaire et antichrétien à la fois, son analyse géo-stratégique est celle du général de Gaulle, avec lequel il partage le même sens de l’Etat. Son anticommunisme quasi viscéral lui valut d’être fortement censuré en Pologne, où la censure interdit longtemps de monter ses pièces de théâtre. Le Partage de Midi ne sera montée pour la première fois qu’en 1968, et il faudra attendre  soixante-trois ans après la publication de la traduction de Jaroslaw Iwaszkiewicz (1920) pour découvrir L’Otage en Pologne et, même traduit par une Polonaise, Irena Slawinska, Le Soulier de Satin n’a encore jamais été joué en Pologne à ce jour. En Allemagne en revanche la diffusion de son œuvre est largement répandue. Premiers à le traduire, les Allemands disposent de la traduction la plus complète.


par Dominique  Raizon

Article publié le 24/02/2005 Dernière mise à jour le 23/02/2005 à 08:17 TU