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Design

Le streamline, l’art d’«être moderne» dans les années 30

Frederick H. Rhead (1880-1942), deux carafes Fiesta, vers 1936© Denis Farley
Frederick H. Rhead (1880-1942), deux carafes Fiesta, vers 1936
© Denis Farley
A l’Espace Landowski, à Boulogne (Hauts-de-Seine), un musée tout dévoué aux Années 30, quelque 200 objets issus des 750 pièces de la collection privée d’Eric Brill célèbrent un mouvement esthétique caractéristique de l’Amérique du Nord des années 30, le streamline, directement issu de l’aérodynamique et inscrit dans une démarche fonctionnaliste et moderniste annonçant la naissance du consumérisme américain.

Robert Davol Budlong (1902-1955), ventilateur Zephyr (modèle D22-TL), vers 1936
© Denis Farley
Dans le très beau volume calme, clair et aéré du musée, l’exposition est organisée autour de six thématiques : le bureau, les travaux d’intérieur, la cuisine et la salle de bains, la décoration intérieure, les loisirs et le monde de demain. Isolés et mis en valeur dans des vitrines ou sous des cloches en plexiglas ici un pichet, là un ventilateur, un taille-crayon, un aspirateur. Le visiteur est invité à redécouvrir la beauté de l’objet utile, inscrit dans le quotidien : on a en mémoire les  provocations dadaïstes de Marcel Duchamp qui, au début du XXes., proposait en France quelques objets manufacturés promus œuvre d’art tels ce porte-bouteille (1914), ou un urinoir posé à l’envers et baptisé Fontaine (1917) ; désacralisé, l’art rentrait désormais dans la vie banale et populaire.

Comme l’explique Emmanuel Bréon, directeur du musée des Années 30 et commissaire de l’exposition, dans la préface du très bel ouvrage qui complète parfaitement l’exposition (éditions Flammarion) : « Historiquement, aux Etats-Unis, qui furent son berceau, le streamline correspond à la Grande Dépression de 1929, au développement de l’esthétique industrielle et à l’apparition d’une nouvelle profession, celle de designer. Par sa politique du New deal, le président Franklin Roosevelt avait cherché à relancer la consommation. Les nouvelles formes épurées vont alors symboliser le progrès et la reprise économique. Leurs lignes d’avant-garde permettent d’envisager l’avenir avec optimisme ». Emprunté à l’aéronautique, le streamline met à l’honneur de nouveaux matériaux comme l’aluminium, métal brillant, la bakélite et les premiers plastiques.

Joseph Palma Jr., Interphone Amplicall (modèle 210B), vers 1947.
© Denis Farley
Qu’il s’agisse d’une modeste perforeuse, d’un plat à rôtir, d’un chauffe-plat à résistance fort astucieux à trois étages, d’une tondeuse à gazon ou d’un récepteur radio, on retrouve des constantes : les ligne sont galbées, arrondies, oblongues, parfois striées de fines lignes parallèles. Enoncée un peu à la manière d’un théorème, Norman Bel Geddes, designer américain des années 30 livre, sur un grand mur blanc, sa définition du streamline : « Un objet est aérodynamique, ou streamline, quand sa surface extérieure est conçue de telle sorte qu’en traversant un fluide comme l’eau ou l’air, il créé le moins de perturbations possibles sous forme de turbulences ou de vides partiels, qui ont tendance à créer une résistance ». Synonyme d’élégance et de vitesse, le streamline est enfant du XXes.

Le streamline, qui est entré dans les foyers américains par la cuisine et la salle de bain, a rapidement investi tout le reste de l’univers familier, s’identifiant à un nouvel art de vivre. Extraite d’un ouvrage paru en 1939, (publié par Macfadden book compagny, New York), une photo montre une femme aux formes joliment galbées qui se contorsionne avec grâce et légèreté ; la légende qui accompagne la photo invite à prendre exemple « Streamline your figure », autrement dit rendez votre silhouette aérodynamique. Comme il est expliqué dans l’ouvrage dont la direction éditoriale a été confiée à Suzanne Tise-Isoré : « Au début des années 30, les activités de loisir connaissent un essor considérable, sans doute en réaction aux incertitudes de la conjoncture économique et politique. La danse, le patin à roulettes, le patinage artistique, le golf, le tennis, le bowling et le cyclisme ont leurs adeptes fervents, prêts à investir dans les équipements de sport les plus aérodynamiques. »

Espérance en un monde meilleur dominé par la science et la technique

Van Doren et Rideout, Trottinette Skippy-Racer, vers 1933
© Denis Farley
Jolis, drôles, gais et colorés, les sèche-cheveux, ventilateurs, vibro-masseurs, batteurs à œufs, auto-cuiseurs et autres presse-agrumes ont des formes ludiques, proches les uns de locomotives, d’insectes, ou de petits robots humains. Les designers qui les ont conçus s’appelaient Raymond Loewy, Donald Deskey, Henry Dreyfuss, Norman Bel Geddes, Walter Dorwin Teague mais tous, aussi talentueux soient-ils, ne sont pas toujours d’une grande notoriété. Ils partageaient tous la vision d’un monde meilleur dominé par la science et la technique, et ont cherché à faire rimer élégance et fonctionnalité. La dernière salle de l’exposition présente quelques créations contemporaines qui prolongent les recherches des designers d’hier.

Massimo Iosa Ghini (né en 1959), Lampe de table Faro, 1988
© Denis Farley
A défaut du très connu presse-agrume dessiné par Philippe Stark, en métal brillant et monté sur de hautes pattes d’araignée, qui aurait pu lui aussi trouver sa place, d’autres objets judicieusement choisis attestent une même orientation des recherches telles cette chaussure Air max compact de Scott Patt ou cette combinaison de plongée Animal, dessinée par Stephen Peart, ou bien encore ce casque de cycliste Limar-F-111 de John Larkin. De nouveaux matériaux comme les résines imitent à s’y méprendre le rendu lisse du chrome et le gris de l’aluminium (fauteuil Go chair de Ross Lovegrove). L’influence de la tendance à l’aérodynamisme va se faire sentir jusque dans les années 50 et bien au-delà.

Ross Lovegrove (né en 1958), Go Chair, 2000
© Denis Farley
Emmanuel Bréon explique: « A la fin du XXes., le Streamline connaît même un regain de faveur, notamment grâce au post-modernisme ou au pop art. Dès la fin des années 1950, des artistes anglais et américains vont chercher leur inspiration dans la culture populaire, comme le peintre Roy Lichtenstein. En Italie, le design radical des années 1960 contribue à desserrer l’étau du mouvement  moderniste et prépare ainsi la voie au post-modernisme (…) A la fin du XXes. (…) on réédite fidèlement les modèles des années 30, ou on revisite le style en gardant l’idée de vitesse et de dynamisme », comme en témoignent les œuvres de Jasper Morrison, avec Thinking man’s chair (« Chaise de penseur », 1986) et de Michael Graves avec Toaster for Target (« Grille-pain pour Target », 2 000).

Boulogne est la première étape de cette exposition itinérante, qui se poursuivra au Georgia museum of art (en Géorgie), au Bard graduate center à New York, au musée des Beaux-Arts de Montréal, puis à Montgomery en Alabama, à Chicago puis à Miami.

par Dominique  Raizon

Article publié le 07/06/2005 Dernière mise à jour le 07/06/2005 à 08:31 TU