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Sommet Afrique-France

Le rêve français, mirage de la jeunesse africaine

Conférence de presse finale du XXIIIe sommet Afrique-France de Bamako.(Photo: AFP)
Conférence de presse finale du XXIIIe sommet Afrique-France de Bamako.
(Photo: AFP)
Dimanche soir, à Abidjan, un nouveau premier ministre ivoirien, le gouverneur de la BCEAO, Charles Konan Banny, est sorti du chapeau du sommet. Quelques heures plus tôt, à Bamako, Jacques Chirac tournait la page des aides budgétaires bilatérales, invoquant la mondialisation du libéralisme, auquel il reproche toutefois certains excès, ruineux pour les Etats africains, marginalisés par la volatilité des cours des matières premières. A la jeunesse africaine en mal d’emplois, le président français a fait comprendre que la France ne saurait plus être une destination «naturelle». Selon lui, les récentes émeutes dans les banlieues parisiennes témoignent de problèmes d’intégration. Bref, l’avenir des Africains est en Afrique, même si la métropole française se plait dans son rôle tutélaire de conseil et d’intercession, en Côte d’Ivoire, par exemple.

De notre envoyée spéciale à Bamako

Le nom du nouveau premier ministre de la Côte d’Ivoire, Charles Konan Banny, bruissait déjà samedi dans l’air du sommet. Le lendemain, à l’heure de clore le sommet, Jacques Chirac se voulait encore très prudent sur les résultats à attendre de la «visite de travail» prévue dans l’après-midi à Abidjan, par la troïka africaine. Rien d’assuré, disait-il, sinon «la détermination des trois émissaires à obtenir la désignation d’urgence d’un Premier ministre doté de suffisamment d’autorité et de liberté pour d’une part,  obtenir le désarmement, et d’autre part, parvenir aux élections».

Les présidents français et malien ont discuté de la question, samedi, avec leur pair Mamadou Tandja, qui préside la Commission  économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao), mais aussi avec le médiateur sud-africain, le président Thabo Mbeki, que l’Union africaine (UA) a chargé en novembre dernier de tricoter un arrangement entre les protagonistes de la crise ivoirienne. D’autres entretiens ont suivi, dimanche matin, avec le président de l’UA, le Nigérian Olusegun Obasanjo, arrivé quelques heures plus tôt. La troïka africaine s’est envolée pour Abidjan, sitôt le rideau tiré sur le sommet, en fin de matinée.

Viendra, viendra pas ? A Abidjan, le président Laurent Gbagbo a laissé courir les spéculations avant de faire savoir que son propre agenda de politique intérieure était bien trop rempli pour laisser place à une grand-gesse françafricaine qu’il a sans doute aussi des raisons d’éviter. Que le Premier ministre «acceptable par tous»  sorte officiellement du chapeau franco-africain de Bamako aurait quand même été quelque peu froissant pour la souveraineté ivoirienne. C’est finalement d’Abidjan qu’est parvenue la nouvelle tant attendue, de la bouche de la porte-parole du président Olusegun Obasanjo.

La presse ivoirienne a interrogé Jacques Chirac sur les accusations régulièrement lancées contre l’implication militaire française en Côte d’Ivoire et la position de la France vis-à-vis de l’opposition ivoirienne. La réponse a été coupante.

Explications sur le dossier ivoirien

 «En dehors d’une certaine presse parfaitement aux ordres» a répondu le président français, glacial, «je n’ai jamais entendu qui que ce soit de sérieux accuser la France d’entretenir la guerre en Côte d’Ivoire». L’action militaire françaises est placée «sous les ordres de l’Union africaine, de la Cedeao et de l’Onu», a poursuivi Jacques Chirac en concluant que l’opération Licorne coûte très cher et qu’il préfèrerait de beaucoup «distribuer l’argent aux paysans ivoiriens». Assis à ses côtés, son hôte malien, l’ex-général ATT est rapidement monté au créneau, lançant que «lorsque la France vient en Afrique, on l’accuse de faire le gendarme. Lorsqu’elle s’en retire, on parle d’abandon».

Le président Amadou Amani Touré jure sur l’honneur du Mali qu’il a «autre chose à faire que de souffler sur les braises en Côte d’Ivoire et d’aider une rébellion». Les rébellions, dit-il en substance, «au Mali, on connaît» et sur ce sujet, «nous avons peu de leçons à recevoir de quiconque». Accusé par Abidjan, mais aussi par les experts internationaux qui observent le pillage du bois et des diamants ivoiriens, Bamako veut la paix en Côte d’Ivoire, jure encore le président Touré, «les yeux dans les yeux», dit-il, en citant quelques chiffres. A 1 228 kilomètres de Bamako, Abidjan est une métropole vitale pour l’économie du Mali enclavé, rappelle-t-il. «Deux millions cinq cent mille Maliens vivent en Côte d’Ivoire, aussi bien à Abidjan qu’à Bouaké»,  ajoute le président malien qui conclut : «on perd des milliards»  avec la crise ivoirienne.

Le cas Hissène Habré

La Côte d’Ivoire occultant les autres dossiers traités en marge du sommet, les deux présidents n’en diront pas plus sur le Darfour, évoqué par Jacques Chirac comme un thème abordé à Bamako. Après leur départ de la salle des conférences de presse, un cafouillis du protocole fera disparaître de la tribune Me El Hadj Diouf, avocat du président tchadien déchu, Hissène Habré, en exil au Sénégal où la justice internationale le poursuit pour crimes contre l’humanité. La présence de Me Diouf sous la bannière du XXIIIème sommet Afrique France faisant quelque peu désordre, l’avocat se retire, dépité. Avant son intrusion, le président malien avait rappelé le renvoi du cas Habré devant l’Union africaine, dans un mois, au sommet de Khartoum. Mais ATT n’a rien dit sur la manière dont l’instance politique panafricaine entendait retirer l’épine Habré du pied du Sénégal où la justice s’est déclarée incompétente.

Des absences remarquées, des présences saluées

Pour sa part, Omar Bongo ne s’est pas attardé à Bamako où il est du reste arrivé samedi matin pour rentrer au Gabon le soir même, visiblement pressé et de mauvaise humeur. A Libreville, son opposition appelle à la désobéissance civile en contestant sa réélection, le 27 novembre, avec le score enviable de 79,18% des suffrages, selon les résultats proclamés par la Cour constitutionnelle. En bisbille avec Paris sur le cas de son ami négociant d’armes, Pierre Falcone, le président angolais Eduardo Dos Santos n’avait pas même délégué de troisième couteau à cette grand-messe franco-africaine qu’il a toujours largement dédaignée. Peut-être vexé des remarques sur sa gouvernance faites par la diplomatie française pendant le sommet consacré à la société de l’information, le président tunisien Ben Ali, n’est pas venu, lui non plus.

Le Congolais Joseph Kabila, le Rwandais Kagame et le Burundais Nkurunziza absents eux-aussi, la région des Grands-Lacs n’a finalement pas tenu le rang annoncé, malgré la présence du président de la commission européenne, l’ancien ministre des Affaires étrangères belge, Louis Michel. Le président Chirac s’est toutefois félicité de la première participation «depuis quinze ans d’un Premier ministre somalien». Il revient sur la «cerise sur le gâteau» du sommet (selon ATT), la présidente du Liberia, Ellen Sirleaf, qu’il a lui même fait ovationner par ses pairs africains, comme première femme portée à la magistrature suprême en Afrique. Jacques Chirac invite Ellent Sirleaf en visite officielle en France.

Les jeunes et l’immigration

Tous les sujets au menu du sommet étant renvoyés à des réunions ou à des programmes à venir, la réponse à la jeunesse consistant surtout en un engagement à «développer et à rendre accessible les technologies de l’information» et à redoubler d’efforts dans les domaines de la formation professionnelle ou de la santé, par exemple, les questions posées par les journalistes africains ont été pointues et acerbes, concernant sur l’immigration en France. Elles témoignent en tout cas de l’attention inquiète que la jeunesse africaine prête à ce thème, au-delà des propos convenus de ses porte-parole au sommet.

Plus encore que l’image des banlieues parisiennes quadrillées par les forces de l’ordre, ce sont visiblement les commentaires politiques et les mesures répressives qui ont semé l’émoi. Jacques Chirac et Amadou Toumani Touré ont dû répondre à deux pour tenter d’endiguer l’amertume des commentateurs africains. Au passage, Jacques Chirac a dû remettre à leur modeste place les visas promis aux entrepreneurs et autres artistes appelés à séjourner en France. Le message de Jacques Chirac est clair. L’heure de la mondialisation a sonné en Afrique la fin du «rêve français», qu’il prenne forme d’aide budgétaire ou de visas.


par Monique  Mas

Article publié le 04/12/2005 Dernière mise à jour le 04/12/2005 à 21:59 TU

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Christophe Champin

Envoyé spécial de RFI à Bamako

«Dans ces sommets, il y a toujours les sujets qui s'invitent au cours des débats.»

Jacques Chirac

Président de la République française

«L'Afrique progresse sur la bonne voie, mais trop lentement.»