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Excision

Le film qui fait débat en Egypte

La jeune Dunia danse devant le portrait de sa mère.DR
La jeune Dunia danse devant le portrait de sa mère.
DR
Dunia, de Jocelyne Saab, est un film sensuel sur le désir et le plaisir féminin. Tourné en Egypte, il aborde un autre thème tabou dans la société égyptienne : l’excision. Sa projection au Caire, en novembre dernier, lors d’un festival, a soulevé un tollé. Aujourd’hui, sa réalisatrice se bat pour qu’il sorte en salle.

Au Caire, la jeune et belle Dunia veut devenir danseuse comme sa mère disparue. Parallèlement à ses cours de danse orientale, elle étudie la poésie soufie en vue d’une thèse sur l’amour dans la poésie arabe. La réalisatrice libanaise Jocelyne Saab avait déjà de quoi secouer la société égyptienne avec tous ces thèmes (la danse et la poésie soufie sont souvent traitées de « pornographiques ») mais elle est allée encore plus loin. Très beau film sur le désir féminin, Dunia est aussi le premier film arabe à évoquer l’excision de façon aussi « profonde et sérieuse », selon les mots de la réalisatrice. Dunia n’est pas un film sur l’excision mais cette pratique, très répandue en Egypte, apparaît en filigrane à travers différents personnages.

Dunia est excisée et son mari, Mamdouh, lui reproche sa « froideur ». « J’ai envie mais mon corps dit non », confie-t-elle à ses amies, au bord des larmes. Inayate, l’une de ses confidentes, refuse de faire exciser sa fille de 7 ans, Yasmine. Mais sa belle-mère rôde, tentant de convaincre la fillette : « Ce n’est rien, juste une petite coupure, après ça tu seras une femme respectable »… En cachette, elle fait venir une « daya » (sage-femme traditionnelle et exciseuse). Après l’opération pratiquée à l’insu d’Inayate, Dounia explose face à la vieille femme : « Tu croyais la protéger en faisant ça mais tu l’as égorgée, tu l’as éteinte ! Sa cuisine sera toujours froide, sur n’importe quel feu ». Jocelyne Saab a aussi choisi de terminer son film sur un chiffre, peu connu : « Selon Amnesty International et le PNUD, 97% des Egyptiennes sont excisées ». Une phrase qu’elle est obligée d’enlever pour sortir son film en Egypte.

Sensualité et plaisir

L’excision est un sujet très sensible dans le pays. Les autorités et les ONG se livrent régulièrement une bataille des chiffres et la tradition est d’autant plus ancrée que le tabou est total. En 1997, l’excision a été mise hors la loi et interdite dans les hôpitaux « sauf nécessité médicale ». Dans les faits, elle est encore très largement pratiquée. Et, selon le journal Al Ahram, 1 300 filles trouveraient la mort chaque année à cause de ces opérations. « L’Egypte possède le plus fort taux d’excision en Afrique. Depuis 10 ans, il y a un intérêt pour cette question, le gouvernement a lancé des campagnes de sensibilisation pour mettre fin à la pratique. Beaucoup d’Egyptiens ne savent pas que c’est une pratique non-islamique. Dans mon film, j’en parle d’une manière très détendue et subtile. J’évoque tous les traumas liés à l’excision, le manque de sensibilité », explique Jocelyne Saab.

Qui poursuit : « C’est un film sur la recherche de soi et le droit à une jeune fille, dans une société arabe, de se réaliser. Je propose une réalisation de soi à travers le soufisme. Il ne faut pas avoir peur de la liberté, des mots d’amour, de la sexualité. Dans le wahabisme ou le salafisme, de plus en plus présents en Egypte, la femme existe pour obéir. Moi je la montre bien habillée, avec beaucoup de couleurs, de la musique… L’excision est le point d’orgue de mon sujet dans cette recherche de soi mais ce n’est pas un film pathologique. J’ai mis en valeur la sensualité car c’est un sujet pénible. J’ai préféré parler du plaisir. »

La censure veille

C’est ce qui a fait débat lors de sa première projection, en novembre 2005, dans le cadre du Festival du film du Caire. « Ça a divisé le pays. La projection a eu lieu devant 800 personnes et 70 millions en ont parlé ! » La réalisatrice a reçu des menaces de mort et a été attaquée dans la presse par le biais de violentes tribunes. « Il y a en ce moment une guerre économique contre moi pour m’empêcher de le sortir. Pour le Liban et la Jordanie, il n’y aura aucun problème et je me bats de l’extérieur pour qu’il soit projeté en Egypte. Je prévois même 25 salles ! Ce qui énerve le plus mes détracteurs, c’est qu’on ne peut rien me reprocher. Mon film est une fiction pudique, jolie, colorée. Mais j’y parle du désir féminin interdit, de la masculinité mise en cause et ça c’est trop ! »

Le scénario de Dunia s’est heurté dès le début à la censure. Il a été refusé une première fois, accusé de porter « atteinte à l’Egypte et à l’islam », d’« inciter à la débauche » et d’« approcher le thème de l’excision ». Puis la Commission d’appel a finalement donné son feu vert et Jocelyne Saab a réussi à convaincre les acteurs, notamment la magnifique Hanan Turk qui donne corps à Dunia. Cette jeune actrice, qui a connu la consécration avec L’émigré, de Youssef Chahine (1994), est très connue dans son pays où elle enchaîne les rôles à succès critique et populaire. « Elle a accepté le rôle mais c’était très dur car il était très proche d’elle. Elle savait qu’en acceptant, elle faisait un travail humanitaire », indique la réalisatrice.

Excision mentale

« Au début, j’étais partie pour réaliser un documentaire sur la sexualité en Egypte mais j’ai laissé tomber car j’ai découvert que les filles excisées ont une sexualité débridée, excessive, du fait même de leur excision. Mais cette sexualité est entièrement cachée et il aurait été impossible d’en parler ouvertement. » Jocelyne Saab s’élève dans Dunia contre toutes les excisions, qu’elles soient corporelles ou mentales. Le directeur de thèse de l’héroïne, un intellectuel engagé contre la censure des Mille et Une Nuits (ce qui est réellement arrivé il y a une dizaine d’années), est agressé dans la rue et abandonné par ses pairs.

« La mutilation extrême, c’est l’excision mais il y a aussi l’interdiction de penser. Dans la tête de ceux qui me critiquent violemment, il y a une mutilation, c’est pour cela qu’ils ont réagi de cette façon lors de la projection. Après le choc de la guerre d’Irak, il y a eu un repli incroyable des pays arabes sur eux-mêmes. Le fondamentalisme a pris la place. Pour moi, le corps dévitalisé de Dunia, c’est le corps dévitalisé de la société arabe aujourd’hui, qui se plie au conformisme, ne réfléchit plus, ne pense plus. »

Dunia, de Jocelyne Saab, avec Hanan Turk et Mohamed Mounir (« La Voix de l'Egypte »), Aida Riad, Fathy Abdel Wahab, Sawsan Badr, 1h50 (France / Liban / Egypte / Maroc)

Prix du Public au Festival international de films de Fribourg (12-19 mars 2006).

En compétition lors du Festival International Cinéma Costumes et Mode (31 mars-4 avril 2006) à Paris.


par Olivia  Marsaud

Article publié le 31/03/2006 Dernière mise à jour le 31/03/2006 à 15:16 TU

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