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Tchad

Un pays, du pétrole et des enjeux

Pour preuve de l'implication soudanaise, un militaire gouvernemental pose sur un blindé de fabrication chinoise.(Photo : AFP)
Pour preuve de l'implication soudanaise, un militaire gouvernemental pose sur un blindé de fabrication chinoise.
(Photo : AFP)

Idriss Deby ne cache pas qu’il entend acheter des armes avec l’argent du pétrole. Il plaide la légitime défense et continue d’accuser Khartoum d’aider les rebelles du Front uni pour le changement (FUC) à «reconstituer une nouvelle armée». Satisfait de l’aide de la France, le président tchadien s’irrite en revanche du manque d’écho international donné à sa mise en cause du Soudan. Au Conseil de sécurité, Pékin soutient en effet Khartoum et Washington ne souhaite pas prononcer d’accusations définitives. Toutefois, après avoir menacé de couper les robinets du pétrole et d’expulser les réfugiés du Darfour, Idriss Deby a finalement décidé de temporiser jusqu’à la fin du mois, le temps de recevoir à N’Djamena un envoyé des Etats-Unis chargé de régler son litige pétrolier avec la Banque mondiale.


«Quel est le pays au monde qui, ayant des ressources, n'achèterait par d'armes pour se défendre? Pourquoi refuserait-on cela au Tchad ?», lance le président Deby dans les colonnes du quotidien français Le Figaro, publié mercredi. «Nous allons acheter des armes. Dans la transparence. Et d'ici deux jours, ces armes arriveront», conclut-il. Mardi, ses services avait déjà fait savoir à l’Agence France Presse que de nouveaux hélicoptères de combat fraîchement commandés dans des pays d’Europe de l’Est commençaient à arriver.

Washington entre N’Djamena et la Banque mondiale

Paris ne fait «pas de commentaire sur l'intention exprimée par le président tchadien». Mais la diplomatie française souhaite «que la Banque mondiale et les autorités tchadiennes poursuivent le dialogue sur l'utilisation des ressources pétrolières et parviennent à un accord qui soit satisfaisant pour les deux parties». Dans l’immédiat, c’est Washington qui va servir de médiateur. L’enjeu, c’est le dégel des quelque 100 millions de pétrodollars bloqués par la Banque mondiale (BM) en représailles à la volonté tchadienne d’utiliser des fonds thésaurisés à l’intention des générations futures. Le sous-secrétaire d'Etat américain chargé des Affaires africaines, Donald Yamamoto, doit se rendre au Tchad d’ici la fin du mois.

Mercredi, l'ambassadeur des Etats-Unis au Tchad, Marc Wall, s’est à nouveau déclaré «très troublé» par l’idée d’une implication du Soudan au Tchad. Il condamne, bien sûr, «tout effort visant à prendre le pouvoir par la force», invitant «le Soudan et le Tchad à éviter toute action à la frontière». Force est quand même de constater qu’après avoir dénoncé un génocide au Darfour, un an et demi plus tôt, les Etats-Unis ne se pressent pas aujourd’hui de lancer un quelconque ultimatum à Khartoum. Sans doute le cours du baril à New York y est-il pour quelque chose. Le 19 avril, à 71, 8 dollars, il a battu un record à la hausse. Dans ces conditions, les 160.000 barils produits quotidiennement au Tchad ne sont pas négligeables.

Pékin soutient Khartoum

Le porte-parole du département d'Etat, Sean McCormack, indique que Washington n'a «pas abouti à des conclusions définitives» sur l'implication du Soudan au Tchad. Pour Washington, se brouiller définitivement avec Khartoum, laisserait le champ libre à Pékin. Pour sa part, la Chine s’en tient à son sacro-saint principe de non-ingérence quant au destinataire final des fournitures militaires qu’elle échange contre le pétrole soudanais. Mais, Pékin ne bouderait pas le pétrole tchadien, s’il venait à ne plus être exploité par des compagnies américaines, voire s’il venait à couler en direction de la mer Rouge plutôt que du golfe de Guinée. Au Tchad, ce n’est encore qu’une lointaine perspective d’école. Mais au Soudan, Pékin a déjà pris des options sur les oléoducs orientés dans ce sens.

La Chine s’oppose fermement à toute sanction internationale contre Khartoum. Et il  sera question d’or noir lors des entretiens que le président chinois Hu Jintao aura jeudi, à Washington, avec son homologue américain George W. Bush. Au vu de l’importance de l’enjeu, le destin d’Idriss Deby pèse sans doute moins lourd dans la balance internationale que celui de Khartoum. Or, il ne fait nul doute que le régime el-Béchir souhaite rogner les ailes militarisées de son voisin tchadien. Reste que les rébellions qui écorchent le flanc sud-ouest du Soudan ont su s’attacher l’empathie confessionnelle de certains milieux évangélistes américains.

N’Djamena coupe les ponts avec Khartoum

Vendredi, N’Djamena a rompu ses relations diplomatiques avec Khartoum. Lundi soir, un communiqué de la présidence tchadienne accusait le régime el-Béchir d’avoir procédé au «recrutement forcé de jeunes dans le Darfour en remplacement de ceux ayant péri lors des derniers combats à N'Djamena et à Adré», dans l’Est frontalier. Dimanche, le président Deby a également retiré sa délégation des pourparlers entre le gouvernement soudanais et les rébellions du Darfour qui piétinent depuis deux ans à Abuja, au Nigeria. Depuis 2003, Idriss Deby se voulait médiateur au Darfour. «On ne peut pas être partie à un conflit et assurer sa médiation», estime aujourd’hui le chef de la diplomatie tchadienne, Ahmat Allami. Ce disant, il entend, bien sûr, dénoncer «l’agression soudanaise».

La Libye propose ses bons offices pour réparer les pots cassés. Mais pour le moment, Idriss Deby dénonce une violation de l’accord de bon voisinage qu’il avait signé avec Omar el-Béchir en février à Tripoli. Il reste sur le pied de guerre et martèle que ses «unités à la frontière de la Centrafrique et du Tchad poursuivent les fuyards, [que] le calme et la stabilité vont revenir dans le pays [et que] les élections auront lieu sans problème», le 3 mai. Au passage, il «regrette que l'Union africaine fasse une politique de l'autruche qui ménage la chèvre et le chou». «Si mes frères ne sont pas capables de dire la vérité à el-Béchir, qui est un traître et un génocidaire, lance-t-il, le continent sera une fois de plus mal parti».

La guerre au Darfour a déjà fait au moins 300 000 morts et deux millions de déplacés. L’ONU a signifié poliment à l’Union africaine (UA) qu’elle n’était pas à la hauteur de la situation. Mais Khartoum refuse toute autre implication étrangère. Le Soudan en fait un casus belli. La Ligue arabe lui a donné son appui, allongeant quelques subsides à l’UA. Celle-ci n’a pas l’habitude de trancher dans le vif, surtout face au poids lourd soudanais soutenu par le nouvel ami chinois de l’Afrique. Au total, les pendules internationales paraissent plutôt à l’heure du wait and see vis-à-vis du régime Deby qui ne présente plus vraiment de garantie de durabilité.


par Monique  Mas

Article publié le 19/04/2006 Dernière mise à jour le 19/04/2006 à 19:38 TU

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(Montage : C.Wissing / RFI)

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