France
Dreyfus : faute de Panthéon, l'hommage de la Nation

(Photo : AFP)
Parmi les personnalités françaises connues dans le monde entier, Alfred Dreyfus figure en deuxième position, juste derrière Napoléon Bonaparte. Une notoriété dont se serait bien passé cet homme discret, certains disent falot, issu d’une vieille famille de juifs alsaciens qui a choisi la nationalité française en 1871. Né en 1859, Alfred Dreyfus opte en 1880 pour la carrière militaire afin de manifester dit-il, son attachement à la France. Il est nommé à l’état-major de l’armée en 1892 où il est le seul juif. En 1894 il est arrêté ; on l’accuse d’être l’auteur d’un document, le fameux «bordereau», dérobé à l’ambassade d’Allemagne et annonçant la prochaine livraison de documents concernant la défense nationale.
Un premier procès s’ouvre le 19 décembre 1894 devant le Conseil de guerre de Paris. Il est condamné le 22 à la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée. Il est ensuite dégradé devant 20 000 personnes dans la cour de l’Ecole militaire le 5 janvier 1895 avant d’être déporté le 21 février vers le bagne de l’île du Diable, aux Antilles où il restera jusqu’en 1899. La découverte de documents démontrant que le capitaine Dreyfus a été victime d’un terrifiant complot, mobilise des intellectuels. Emile Zola publie «J’accuse» dans l’Aurore du 13 janvier 1898, une lettre ouverte au président de la République dénonçant un crime de «lèse-humanité, de lèse-justice». Zola est condamné à un an de prison. La Ligue des Droits de l’homme voit le jour en février de la même année pour défendre Dreyfus.
L’antisémitisme se déchaîne. Dorénavant en France on sera «dreyfusards» ou «anti-dreyfusards». Une France scindée en deux, dont la trace est encore visible dans le découpage politique actuel «droite-gauche», même s'il ne recouvre plus les mêmes opinions. En 1899, les dreyfusards arrachent la révision du procès qui aboutit à une annulation de sa condamnation, le 3 juin. Un autre procès s’ouvre devant le Conseil de guerre de Rennes en septembre : il sera à nouveau condamné à 10 ans de prison mais avec des circonstances atténuantes. Le président Loubet le gracie et le rétablit dans son grade le 19 septembre… Il devra attendre encore jusqu’au 12 juillet 1906 pour que la cour de Cassation casse le verdict de 1899 en ces termes : «de l’accusation portée contre Dreyfus, rien ne reste debout».
Héros ou victime
(Photo : DR)
Aujourd’hui encore l’affaire Dreyfus suscite toujours des débats. De nombreuses personnalités en France avaient demandé à ce que les cendres du capitaine soient transférées au Panthéon, là où la «patrie reconnaissante honore ses grands hommes». Mais le président Chirac en a décidé autrement. C’est lui seul qui par décret présidentiel, détermine l’entrée d’une personnalité au Panthéon. Pour l’ancien garde des Sceaux sénateur socialiste, Robert Badinter, Dreyfus n’a pas sa place au Panthéon qui accueille les héros, parce qu’il est avant tout une victime. «Le héros dans cette affaire, explique-t-il, c’est Emile Zola (qui est au Panthéon), parce qu’il choisit son destin. Il est très célèbre, il n’a rien à gagner avec l’affaire Dreyfus, mais il estime que, en conscience, il ne peut se taire». Même si le capitaine Dreyfus fait montre d’un courage exemplaire, il a vécu à la différence de Zola, une épreuve «imposée» estime M. Badinter.
Un autre ancien ministre socialiste, Jack Lang, pense lui au contraire que le capitaine Dreyfus méritait amplement d’avoir sa place au Panthéon pour distinguer «la résistance à l’oppression et à l’injustice, le combat pour le respect et la dignité». Jack Lang avait été rejoint par le ministre de la Justice, Pascal Clément, qui voyait dans un tel geste une «seconde réhabilitation». Le refus opposé par l’Elysée laisse beaucoup de regrets à l’historien Vincent Duclert un des premiers à avoir proposé le transfert des cendres du capitaine Dreyfus au Panthéon. L’auteur de la première biographie du capitaine salue néanmoins la démarche courageuse de Jacques Chirac pour défendre la vérité historique dans l’affaire Dreyfus en procédant à une cérémonie nationale. Mais il déplore que le président n’ait «pas été jusqu’à réaliser cet acte de courage et de lucidité qu’aurait été la «panthéonisation», symbole de la reconnaissance du courage civique du capitaine Dreyfus, d’une volonté de diffuser des idéaux démocratiques et de se donner les moyens de lutter plus efficacement contre l’antisémitisme en honorant la justice».
Vincent Duclert rejette aussi l’idée selon laquelle Dreyfus ne fut qu’une victime et non un héros. «Il a montré que la résistance à l’oppression, même la plus infime, la plus périlleuse, celle de Dreyfus précisément, n’est jamais vaine ; Dreyfus au Panthéon célébrerait l’héroïsme des citoyens ordinaires». Le capitaine Dreyfus qui fut mobilisé pendant la guerre de 14-18, est mort le 12 juillet 1935. Il repose au cimetière Montparnasse à Paris.par Claire Arsenault
Article publié le 11/07/2006Dernière mise à jour le 11/07/2006 à TU
