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Mexique

Les miraculés du Pacifique Sud

Partis de San Blas au Mexique, cinq pêcheurs ont dérivé sur l'océan Pacifique, parcourant 8 000 kilomètres en neuf mois. Trois d'entre eux ont été retrouvés vivant au large des Iles Marshall. 

		(Carte: SB / RFI)
Partis de San Blas au Mexique, cinq pêcheurs ont dérivé sur l'océan Pacifique, parcourant 8 000 kilomètres en neuf mois. Trois d'entre eux ont été retrouvés vivant au large des Iles Marshall.
(Carte: SB / RFI)
Incroyable aventure, trois pêcheurs mexicains ont pu survivre neuf mois à bord de leur barque à la dérive, parcourant quelque 8 000 kilomètres en se nourrissant de poissons ou d’oiseaux crus et en buvant de l’eau de pluie. Deux de leurs compagnons ont péri. Ils ont finalement été secourus par un navire taiwanais au large des Iles Marshall, le 9 août dernier. Amaigris, éprouvés, mais en bonne santé, ils s’apprêtent à être accueillis en héros, le week-end prochain, dans leur village de San Blas. L’affaire fait grand bruit dans les médias mexicains, mais quelques doutes se font jour sur leur récit.

En 1947, l’anthropologue norvégien Thor Heyerdahl, qui voulait prouver que les Amérindiens avaient pu émigrer jusqu’en Polynésie, reliait avec succès le Pérou aux Tuamotu à bord de son radeau, le Kon Tiki. Une expédition, soigneusement préparée, de 8 500 kilomètres effectuée en 101 jours.

Près de 60 ans plus tard, c’est un périple bien plus éprouvant qu’ont dû subir des pêcheurs mexicains, dans le plus total dénuement. Neuf mois de souffrances à travers le Pacifique sur une petite embarcation à la dérive, ballottés par les vagues et les tempêtes, affrontant parfois le soleil brûlant, parfois le froid humide et la faim.

Partis à cinq du petit port mexicain de San Blas, en octobre 2005, ils ne sont plus que trois lorsqu’un thonier taiwanais les récupère, le 9 août dernier, au large des Iles Marshall, au nord-est de l’Indonésie. Salvador Ordonez, 37 ans, Jesus Vidana Lopez et Lucio Rendon, tous deux âgés de 27 ans, se considèrent comme des miraculés, et leur village s’apprête à les fêter dignement. Leurs familles les croyaient morts. Aussi l’annonce de leur sauvetage a-t-elle causé la stupeur et une vive émotion. Leur épopée a rapidement fait le tour du Mexique et la une des médias. Un chanteur de San Blas a déjà écrit une chanson à la gloire des trois héros.

Approcher sans bruit les oiseaux

Lorsqu’ils ont embarqué, le 28 octobre 2005, ils n’avaient pas prévu d’aller au delà des îles Marias, à 60 kilomètres des côtes mexicaines. Leur équipement était donc réduit au minimum. Selon Jesus Vidana Lopez, les deux disparus les avait engagés pour une journée de pêche au requin. Leur embarcation, longue d’à peine neuf mètres, large de trois, sans abri couvert, sans moyen d’alerte et sans autre instrument qu’une boussole, était équipée de deux puissants moteurs hors-bord de 200 chevaux. Après quelques heures de navigation, ils ont été surpris par le mauvais temps puis sont tombés en panne, se retrouvant à la merci des vagues et des courants.

« On a passé la plupart du temps à lire la Bible (…) Dieu nous a vraiment aidés car nous sommes restés en mer si longtemps…Mais nous n’avons jamais perdu espoir », a confié l’un d’eux, tentant de raconter leur incroyable aventure. C'est grâce à Salvador Ordonez si trois des cinq compagnons ont eu la vie sauve, estiment Jesus Vidana et Lucio Rendon. Ils l’ont surnommé « El Gato » (Le Chat) : il parvenait à approcher sans bruit les oiseaux qui se posaient sur l'embarcation, avant de bondir sur sa proie. L’équipage ne s’est nourri que de mouettes et de poissons crus. L'eau de pluie, stockée tant bien que mal, a réussi à étancher leur soif.

C’est en décembre et en janvier qu’ils ont connu les pires moments. De violentes tempêtes se sont abattues sur la modeste embarcation, les empêchant de pêcher et d’attraper des mouettes. « On avait peur de couler... Nous avons passé jusqu'à treize jours sans nourriture, on n'avait qu'un oiseau à manger », se souvient Salvador Ordonez. Les deux autres naufragés qui avaient entamé avec eux le périple sont morts au bout de deux mois. « Ils ne pouvaient pas manger d'oiseaux ni de poissons crus. Ils n'arrêtaient pas de vomir et ils ont fini par cracher du sang », a raconté à l’AFP Salvador Ordonez. Les corps ont dû être jetés par dessus bord.

« Cela éveille les soupçons »

Durant ces longs mois, ils ont vu passer des navires à une fréquence plus ou moins grande, selon les périodes. Aucun n’a répondu à leurs signes. C’est, finalement, le 9 août que le Koo’s 102, un thonier d’une compagnie de pêche taiwanaise navigant au large des Iles Marshall, a repéré un point sur son radar. Approchant de la barque à la dérive, l’équipage a découvert trois hommes couchés, apparemment sans connaissance. Mais en entendant le moteur, les naufragés ont ouvert les yeux et se sont mis à s’agiter avec frénésie. Un des sauveteurs raconte : « Même une fois que nous étions sur leur barque, ils continuaient à nous faire des signes ».

Très amaigris, selon le capitaine du thonier, les pieds enflés, ils ont été déclarés en bonne santé malgré leur éprouvante odyssée, l’une des plus exceptionnelles de l’histoire maritime. « Leur examen médical est bon et ils ont même passé avec succès un examen psychologique », a déclaré mercredi un responsable du ministère des Affaires étrangères des Marshall, peu avant que les trois compagnons ne prennent l’avion pour Hawaï, première étape de leur voyage de retour.

C’est précisément leur bon état de santé qui a suscité les premières interrogations. « Cela éveille les soupçons, a fait remarquer George Lanwi, le préfet de police des Marshall. Leur santé est nettement meilleure que ce à quoi nous nous attendions. » Et de questionner : « Comment auraient-ils pu survivre sur une telle distance dans un bateau qui n’a pas d’abri ? » Le haut fonctionnaire émet également des doutes sur le fait qu’aucun navire ne les ait repérés. Dans cette région, « il y a beaucoup de trafic maritime ».

Spéculations diverses

Une fois connue, l’interminable mésaventure des naufragés, leur quasi-résurrection, a déchaîné la curiosité de la presse et des médias mexicains. Reportages, envoyés spéciaux, interviews, défilé d’experts en survie sur les plateaux de télévision, révélations plus ou moins authentiques, inévitables surenchères et spéculations diverses ont fini par déboucher sur cette question : y a-t-il eu cannibalisme ?

Un des rescapés a démenti les rumeurs persistantes auprès d’un reporter de la chaîne Televisa : « Non, non. J'ai entendu que des gens disaient ça au Mexique, mais ce n'est pas vrai ». Evoquant les deux disparus : « Ils refusaient de manger le poisson ou les oiseaux crus. Juan n'a jamais voulu manger cru, il vomissait du sang, je lui donnais des morceaux de poisson mais il me disait qu'il n'avait pas faim ». Salvador Ordonez a également contesté l’hypothèse selon laquelle ils auraient participé à une opération de trafic de drogue. Jesus Vidana a démenti lui aussi. Il a préféré évoquer son prochain retour au pays et sa rencontre avec Juliana, sa fille de quatre mois née en son absence.

En tout cas, un porte-parole du président mexicain Vicente Fox a indiqué qu’une enquête serait ouverte sur la disparition des deux pêcheurs. « Il faudra sans aucun doute mener une enquête. Ce dossier mérite des investigations... Il faut expliquer une série de circonstances sur la manière dont deux des pêcheurs qui se trouvaient sur le bateau ont disparu ».Un responsable mexicain présent à Majuro, la capitale des Marshall, a précisé que l'embarcation de pêche serait retournée au Mexique en vue de cette enquête.

par Philippe  Quillerier

Article publié le 23/08/2006 Dernière mise à jour le 23/08/2006 à 18:43 TU