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Musique

Roberto Alagna retrouve sa voix

Entre deux avions, entre deux engagements, le ténor français le plus connu au monde, le plus médiatique et populaire des chanteurs lyriques enchaîne les rencontres avec les journalistes. On l’imagine capricieux, inaccessible. Il est ouvert et prolixe. On le craint ombrageux, comme pourrait en attester le récent scandale à la Scala de Milan ; il est tout sourire et soucieux de s’expliquer sur sa sortie de scène, en pleine représentation d’Aïda.

Roberto Alagna se prête à la promotion de son autobiographie, intitulée Je ne suis pas le fruit du hasard. Un livre achevé avant le 10 décembre dernier, avant le scandale à la Scala de Milan qui a fait couler beaucoup d’encre. Difficile, donc, pour le ténor, d’échapper aux questions sur cet épisode qui ravit les amateurs de portes qui claquent, de jugements définitifs ou de mélodrames. (Ecoutez l'entretien ci-contre)

Roberto Alagna, le 10 décembre 2006. Dans quelques minutes, le ténor va provoquer le scandale en quittant la scène de la Scala. (Photo : AFP)
Roberto Alagna, le 10 décembre 2006. Dans quelques minutes, le ténor va provoquer le scandale en quittant la scène de la Scala.
(Photo : AFP)

Rappel des faits : le 7 décembre dernier, l’opéra de Verdi, Aïda, ouvre la saison de la plus prestigieuse salle italienne. Le spectacle recueille de bonnes critiques, mais la prestation d’Alagna dans le rôle de Radamès ne convainc pas. Le ténor, vexé, déclare à la presse : «La Scala ne me mérite pas», ce qui est osé connaissant l’attachement du public italien à son théâtre. Le 10, lors de la deuxième représentation, son grand air est accueilli (précédé, explique le chanteur), par des huées. Roberto Alagna quitte la scène au beau milieu du premier acte, immédiatement remplacé par sa doublure, qui s’échauffait dans les coulisses, et qui arrive sur scène, en jeans.

Le directeur de la Scala, le Français Stéphane Lissner, décide alors de se passer de la star. Furieux, il contre-attaque en portant l’affaire devant les tribunaux, dénonçant un complot, une cabale nationaliste visant, à travers lui, la direction de ce théâtre.

Des spectateurs payés pour applaudir… ou siffler

Et pourtant, les huées, les sifflets, les scandales semblent faire partie du code génétique de l’opéra. La Callas a quitté la scène de l’Opéra de Rome en 1958, après un premier acte de Norma qui avait été sifflé. Pavarotti, Ricciarelli ou Freni ont également été victimes des huées des loggionisti peuplant le poulailler. Il y a trois ans encore, le jeune ténor Salvatore Licitra s’est, lui aussi, fait huer à la Scala pour n’avoir pas poussé un contre-ut traditionnel, mais il est retourné sur scène pour chanter le reste de l’opéra.

Certains pratiquent les huées comme d’autre la boxe. Pour la beauté du sport, quand ils ne sont pas payés pour…Jusque dans les années 80, la «claque» avait cours à la Scala… Un groupement de spectateurs était payé par tel ou tel chanteur pour acclamer ou pour huer. Cela n’existe plus, dit-on. Du coup, certains se perdent en conjectures. Le rôle de Radamès était trop lourd pour Alagna, affirme, vachard, l’ancien directeur de l’Opéra de Paris, Hugues Gall. Pour d’autres, il aurait pris la grosse tête depuis le succès de son album de reprises de Luis Mariano, disque vendu à plus 400 000 exemplaires, un record en pleine crise du disque !

Quoiqu’il en soit, avec ce geste d’humeur, Roberto Alagna écorne quelque peu son image. Ou la patine, et compose ainsi sa légende. Il pourrait ainsi rajouter ce chapitre à son autobiographie, l’histoire de sa famille déjà marquée par l’opéra. Son histoire à lui ressemble un peu à un conte de fées.

Il tombe fou amoureux

Né en 1963 en banlieue parisienne, à Clichy-sous-Bois, dans une famille immigrée sicilienne, d’un père maçon, le petit Roberto ne semblait guère prédestiné à une carrière de ténor international. Mais dans la famille Alagna, on chante comme on respire. Il a 25 ans lorsqu’il se fait repérer : il gagne en effet, en 1988, le premier prix du concours international Luciano Pavarotti à Philadelphie. Il fait ensuite ses débuts sur scène dans le rôle d’Alfredo, dans La Traviata. Et alors, il enflamme la Scala. Très vite, on dit de lui qu’il est le «quatrième ténor», ayant sa place aux côtés de Pavarotti, Domingo et Carreras.

A tout juste trente ans, le ténor signe un contrat d’exclusivité avec la maison de disques EMI. Dans la même période, après le décès tragique de sa première femme, il tombe fou amoureux de la soprano Angela Gheorghiu. Leur mariage médiatique sur la scène du Métropolitan Opera de New York agite le microcosme lyrique. Le réalisateur français Benoît Jacquot, qui les dirigea dans Tosca, dit d’eux qu’ils sont les derniers «monstres sacrés».

En 1996 déjà, pour Don Carlos, mis en scène par Luc Bondy au Châtelet de Paris et au Covent Garden de Londres, les esprits chagrins avaient prédit qu’il y laisserait sa voix. Roberto Alagna triomphe et se joue des Cassandre.

Dix ans plus tard, sa voix a changé. Lui semble mûr pour d’autres rôles que ceux d’Alfredo (Traviata) ou Des Grieux (dans Manon, de Massenet). Il travaille alors, entre autres, celui de… Radamès, dans Aïda. Le rôle qui lui vaut aujourd’hui les grands titres de la presse internationale.

Le scandale de la Scala ne coupe pas la voix de Roberto Alagna. Dès le 4 février prochain, il reprendra le chemin des scènes. Il est annoncé dans Manon, en mars, à Vienne, dans La Traviata, en avril, à Rome, puis dans Madame Butterfly, à New York avant de reprendre Aïda, à Barcelone, en novembre et décembre.



par Sophie  Torlotin

Article publié le 20/01/2007 Dernière mise à jour le 20/01/2007 à 12:56 TU

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Roberto Alagna

Interviewé par Sophie Torlotin

«On m'a utilisé à des fins politiques, c'est ça qui me dérange (...) il fallait faire un scandale pour montrer que la nouvelle direction de la Scala n'était pas à la hauteur de l'ancienne.»

[20/01/2007]