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Etats-Unis

Blackwater : la guerre privatisée

par Stefanie Schüler

Article publié le 28/09/2007 Dernière mise à jour le 28/09/2007 à 18:20 TU

Trafic illégal d’armes, bavures mortelles, statut juridique flou – les scandales et soupçons se sont multipliés ces dernières semaines autour de la plus importante  société militaire privée en Irak qui est Blackwater. Retour sur l’ascension d’une armée privée.

Un hélicoptère de la société militaire privée Blackwater, survolant Bagdad.(Photo : AFP)
Un hélicoptère de la société militaire privée Blackwater, survolant Bagdad.
(Photo : AFP)

« J’ai opéré dans le business de la formation depuis quatre ans et je commençais à devenir un peu cynique sur la question de savoir si les gens prenaient au sérieux les affaires de sécurité. Mais maintenant, le téléphone n’arrête pas de sonner », déclare Erik Prince à l’automne 2001 dans une interview à la chaîne d’informations américaine Fox News. Quelques jours auparavant, le monde a été traumatisé par les attentats du 11 Septembre. Les Etats-Unis déclarent alors la guerre au terrorisme. C’est le moment de gloire pour Erik Prince et la société qu’il a fondée en 1996 : Blackwater.

Des affaires lucratives

Erik Prince, chrétien conservateur et descendant d’une famille très aisée du Michigan, a le flair pour les affaires lucratives. Au début des années 1990, la Guerre froide appartient définitivement au passé. Le monde se cherche un nouvel ordre. Dans ce contexte d’instabilité internationale, le jeune milliardaire, un ancien des forces spéciales de l’US Navy, les SEAL, anticipe une tendance qui ne tarde pas à se réaliser : selon Erik Prince, le gouvernement serait bientôt à la recherche de contractuels pour le commerce des armes à feu et la formation à la sécurité.

En effet, après la chute du bloc communiste, les Etats-Unis et leurs alliés réduisent leurs effectifs militaires. De 2,1 millions de soldats en 1989, l’armée américaine est passée aujourd’hui à quelques 1,5 millions d’hommes. « Compte tenu de sa taille actuelle, l’armée des Etats-Unis ne pourrait fonctionner sans sous-traitants civils », souligne le chercheur Jeffrey Addicott de l’université Sainte-Marie de San Antonio. C’est Blackwater qui se rendra totalement disponible pour fournir au gouvernement américain ces sous-traitants civils. Avec le déclenchement par Washington de la guerre contre le terrorisme en 2001, la société privée d’Erik Prince devient l’un des plus grands bénéficiaires de ce qu’on appelle désormais « la privatisation de la guerre ».

Blackwater en quelques chiffres

La société de Blackwater emploie actuellement 2 300 personnes dans neuf pays. Quelque 20 000 autres contractuels sont à sa disposition. Avec ses 3 500 hectares, le QG de Blackwater à Moyock en Caroline du Nord est aujourd’hui la plus grande base militaire privée du monde. Plus de 50 000 militaires y ont déjà suivi un entraînement. La flotte de Blackwater comporte plus de 20 engins aériens, dont des hélicoptères de combat. La société produit des dirigeables de surveillance et des installations de tir à la cible et dispose d’une division de renseignement privé.   

Des amis influents

Erik Prince est un fervent partisan du Parti républicain. Dans les années 1990 déjà, sa famille aide à l’ascension de la droite par le biais de donations généreuses. C’est encore le clan Prince qui participe massivement au financement des campagnes présidentielles de George W. Bush en 2000 et 2004.

Mais les liens étroits entre le chef de Blackwater et les républicains ne s’arrêtent pas au seul soutien financier de la ligne politique du président Bush : après les attentats du 11 septembre 2001, la société militaire privée recrute dans sa direction exécutive quelques hauts responsables très proches de l’administration à Washington. Parmi eux se trouvent Joseph Cofer Black, l’ancien chef du contre-terrorisme à la CIA, qui dirige après le 11 septembre la chasse à Oussama Ben Laden, et Joseph Schmitz, un ancien inspecteur général du Pentagone.

Dans son livre « Blackwater : The Rise of the World’s Most Powerful Mercenary Army», le reporter américain Jeremy Scahill élabore l’hypothèse selon laquelle Blackwater s’est vu attribuer – grâce à ses liens avec les plus hautes sphères de l’Etat américain - des contrats juteux. C’est ainsi, toujours selon Jeremy Scahill, que Blackwater et son patron Erik Prince auraient gagné près d’un milliard de dollars depuis le début de la guerre contre le terrorisme.

Afghanistan, Katrina, Irak…

Après les attentats de New York et Washington, le CIA fait appel aux services de Blackwater. Envoyés en Afghanistan, les militaires privés sont les premiers membres d’une société militaire privée à s’installer aux côtés de l’armée américaine dans ce pays.

Mais l’opinion publique américaine ne prend véritablement conscience de l’existence de ces soldats privés engagés par l’Etat qu’au 31 mars 2004 : quatre employés de Blackwater sont tués lors d’un attentat à Falloujah en Irak. Leurs corps sont brûlés, pendus aux luminaires d’un pont sur l’Euphrate et démembrés par la foule. Les images de ce lynchage font le tour du monde. L’armée américaine se lance alors à Falloujah dans une offensive militaire qui dure un mois. 36 soldats américains, quelque 200 insurgés et 600 civils irakiens y trouvent la mort.

En septembre 2005, les militaires de Blackwater font à nouveau parler d’eux. Cette fois-ci, ils viennent en aide aux ingénieurs de l’armée américaine pour colmater les brèches des digues de la Nouvelle-Orléans. L’ouragan Katrina vient de dévaster la région, et l’assistance pour les sinistrés se fait attendre. Pendant que l’opinion publique s’indigne de l’inorganisation des secours, Erik Prince fait encore une formidable affaire : sans avoir lancé auparavant  un quelconque appel d’offre, le gouvernement fédéral lui offre 950 dollars par homme par jour. L’engagement des militaires Blackwater à la Nouvelle Orléans coûte au Trésor américain 240 000 dollars par jour.

Aux premières loges du marché de la guerre

Le meilleur contrat obtenu par Blackwater reste toutefois celui avec le Département d’Etat pour protéger la sécurité des diplomates et installations américaines en Irak. Depuis 2003 et malgré de nombreux scandales, Blackwater a reçu des contrats pour 750 millions de dollars, selon des données officielles fournies par le gouvernement à Washington. Pour cette somme, les mercenaires ont protégé les ambassadeurs américains à Bagdad, des diplomates et officiers d’occupation ainsi que des délégations du Congrès américain en Irak.

Malgré les tirs aveugles sur des populations civiles et l’impréparation des équipées de Blackwater en Irak dénoncés par un rapport parlementaire, la société privée continue de se positionner aux premières loges du marché de la guerre : selon le journaliste Jeremy Scahill, Blackwater mène une intense campagne pour être envoyée au Darfour comme force privée de maintien de la paix.