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Commémoration

Che Guevara, un héritage controversé

par  MFI

Article publié le 08/10/2007 Dernière mise à jour le 08/10/2007 à 16:26 TU

Statue d’Ernesto Che Guevara à la Higuera, en Bolivie, où le guérillero a été tué.(Photo : Reuters)

Statue d’Ernesto Che Guevara à la Higuera, en Bolivie, où le guérillero a été tué.
(Photo : Reuters)

Il y a quarante ans – le 9 octobre 1967 précisément – Che Guevara était exécuté par l’armée bolivienne. C’était la mort du chantre de l’anticapitalisme, du compagnon de route de Fidel Castro, du défenseur du tiers-monde, du symbole de la révolution internationaliste. Quatre décennies plus tard, ses idées ne font guère recette, mais le personnage séduit toujours. Le révolutionnaire est devenu un mythe à la jeunesse éternelle, un mythe exploité commercialement. 

Né le 14 juin 1928 en Argentine dans une famille de la classe moyenne, Che Guevara – de son vrai nom Ernesto Rafael Guevara de la Serna – incarne le combat révolutionnaire en Amérique latine, la lutte contre l’impérialisme et l’aspiration à la solidarité internationale en faveur des peuples opprimés. Enfant fragile et asthmatique, le petit Ernesto est un élève médiocre, mais qui lit énormément et s’impose la pratique du sport pour surmonter sa maladie. Ses premiers contacts avec la politique sont le fait d’un oncle communiste qui participe à la guerre d’Espagne. Sa mère est une militante féministe et anticléricale, ce qui était rare en Argentine à l’époque. Mais la véritable révélation politique pour celui qui, entre-temps, est devenu étudiant en médecine est le voyage qu’il effectue aux débuts des années cinquante à travers l’Amérique latine. Il découvre alors la misère, les inégalités sociales et l’absence de droits pour les plus pauvres. Influencé par ses lectures marxistes, Che Guevara considère alors que seule la révolution peut changer cette situation.

En 1954, il rencontre à Mexico Fidel Castro. Une rencontre qui va transformer le jeune aventurier humaniste en un héros de la révolution. Il rejoint les troupes du Leader Maximo dans leur lutte contre le dictateur cubain Fulgencio Batista, et s’impose comme un combattant acharné. A la chute de Batista en 1959, Che Guevara devient procureur du tribunal révolutionnaire, puis gouverneur de la Banque centrale et ministre de l’Industrie de Cuba. Mais le pouvoir et la bureaucratie l’ennuient ; il critique l’omniprésence de l’URSS ; Fidel Castro se méfie de sa popularité. En 1965, Che Guevara reprend son bâton de pèlerin de la révolution, allant défendre ses idées internationalistes – parfois les armes à la main – d’abord au Congo, puis en Bolivie d’où il espère généraliser la guérilla à tous les pays andins. Mal préparée, l’opération est un désastre. Che Guevara est capturé, puis exécuté le 9 octobre 1967 par l’armée bolivienne alors entraînée par la CIA. Celui qui était un héros de la révolution devient alors une icône pour les mouvements marxistes et les jeunes en quête d’idéaux révolutionnaires.

Son charisme transcende l’échec des régimes communistes

Comme tout mythe, celui d’Ernesto Guevara a une dimension irrationnelle. Quarante ans après sa mort, l’homme est connu et populaire dans le monde entier. Il incarne l’idéal d’une révolution pure, sans compromission. Mort à 39 ans, il apparaît toujours jeune, alors qu’il aurait près de 80 ans aujourd’hui. De nombreux livres, documentaires et expositions lui ont été consacrés, ainsi qu’un film – Carnets de voyage – qui retrace son premier périple en Amérique latine. Des chansons à sa gloire ont même été composées. L’hebdomadaire américain Times Magazine l’a classé parmi les 100 personnalités les plus importantes du XXè siècle. Son charisme transcende l’échec des régimes communistes à travers le monde, même celui de Cuba.

Un an après sa mort, les milliers de manifestants américains contre la guerre du Vietnam portent un t-shirt à son effigie. Pendant les événements de mai 68 en France, les étudiants scandent « Ho-Ho-Ho Chi Minh !  Che-Che-Guevara ! » Le philosophe Jean-Paul Sartre proclame : « Che Guevara est l’être humain le plus complet de notre époque. » L’appel lancé par le révolutionnaire argentin – « Créer deux, trois…, de nombreux Vietnam » – en faveur de la libération des pays occupés rencontre un écho très fort auprès de la jeunesse occidentale. Dans son livre Che Guevara, itinéraire d’un révolutionnaire, Loïc Abrassart écrit : « Le Che offre le modèle d’un communisme rénové, libéré des entraves du socialisme réel des pays de l’Est. C’est le soleil de Cuba contre la grisaille soviétique. » Il reste un symbole puissant de rébellion et de justice sociale. Aujourd’hui encore, les posters du Che ornent les chambres des adolescents en quête d’idéal. Des adolescents pourtant nés 25 ans après sa mort. A Cuba, l’intéressé fait l’objet d’une vénération quasi-religieuse. Le mausolée où il repose à Santa Clara attire chaque année des milliers de visiteurs dont de nombreux étrangers. Sa statue décore plusieurs lieux publics et des usines. Tous les matins, les enfants des écoles chantent : « Pioneros por el comunismo, Seremos como el Che » (pionniers du communisme, nous serons comme le Che). 

Des bières et des préservatifs

Il est indéniable que, pour partie, le mythe a été développé par la dimension commerciale qu’il revêt ; l’image de ce chantre de l’anti-capitalisme – et les adversaires du Che ne manquent pas d’ironiser sur le phénomène –,  génère en effet des millions de dollars. T-shirt, montres, casquettes, tasses à café… l’effigie de Che Guevara se retrouve sur tous les supports. En 2003, la banque d’affaires luxembourgeoise Dexia la choisit comme emblème d’une campagne publicitaire avec pour slogan « Combattons les idées reçues ». L’image du révolutionnaire au béret étoilé a servi à vendre des bières et des préservatifs, des glaces et des contrats d’assurance, des vélos et des abonnements à Internet. Certes il n’est pas le seul dans ce cas. Le détournement de figures contestataires – comme Lénine ou Gandhi – correspond à une stratégie publicitaire ancrée. « En quarante ans, aucune image n’a été autant utilisée, adaptée, manipulée, recyclée, mythifiée ou vidée de tout sens que celle du Che. Tout le monde se l’est appropriée : des militants politiques, des artistes comme Andy Warhol et son pop-art, des journalistes, des créateurs de mode, des marchands en tout genre », expliquait, dans le magazine Vanity Fair, le directeur d’une galerie d’art londonienne.

Les défenseurs de la mémoire de Che Guevara regrettent que cette utilisation commerciale affaiblisse son message politique. Mais ils soulignent que cela témoigne aussi de sa popularité et que jamais cette utilisation n’a été voulue par l’intéressé.

Pour les adversaires du Che, cette glorification de l’homme, sa dimension messianique sont insupportables. Ils rappellent que, loin d’être un humaniste aux idées généreuses, Che Guevara a approuvé des centaines d’exécutions par le tribunal révolutionnaire de La Havane. Il l’a lui-même écrit : « Les exécutions sont une nécessité pour le peuple de Cuba, et également un devoir imposé par ce peuple. » Il est aussi à l’origine des camps de réhabilitation par le travail, de sinistre réputation, qui existent encore à Cuba. Enfin Che Guevara fut un piètre ministre de l’Industrie, s’entêtant pour des raisons idéologiques dans des politiques vouées à l’échec. Sur ce point cependant, l’embargo américain explique aussi la ruine de l’économie cubaine.

N’en déplaise à ses détracteurs, le culte du Che reste une réalité. Deux photos y ont largement contribué. Celle de Che Guevara sur son lit de mort, les yeux grand ouverts, le visage apaisé, une allure de Christ martyr, l’image d’un Saint des pauvres et des opprimés, désormais sacrifié. Encore plus célèbre, la photo prise par Alberto Korda du Che regardant fièrement au loin, son béret étoilé sur la tête ; le cliché le plus reproduit au monde, immédiatement reconnaissable comme peut l’être la Joconde. A son sujet, le publicitaire Jacques Séguéla écrivait dans le magazine Photo : « La photographie de Korda concentre toutes les vertus qu’on attribue au Che : honnêteté, bravoure, désintéressement, défi, loyauté, fierté, sans oublier une dose de virilité militaire. Le visage de Che Guevara exprime autant la fermeté (face aux Etats-Unis) que la confiance (en l’avenir de la révolution), la négligence (barbe, cheveux longs au vent) que le sérieux de l’engagement (l’étoile de commandant sur son béret). »

Renvoyer dos-à-dos les Etats-Unis et l’URSS

A en croire Ariel Dorfam, professeur de sciences politiques à l’université de Duke (Etats-Unis) : « Nous vivons une époque où règnent une concurrence féroce et un consumérisme acharné. Le monde est marqué par une marche en avant vers l’argent et les biens matériels. Les utopies sont enterrées, mais nous sommes toujours en quête de sens. Nous cherchons des valeurs héroïques que Che Guevara incarne avec sa culture métisse, son allure de nomade, son refus de tout compromis, son mépris du confort, sa jeunesse éternelle, son exigence de justice à l’échelle mondiale. » Une analyse que partage Loïc Abrassart : « En ce début de siècle dépourvu de projet collectif, caractérisé par la mondialisation néolibérale, le Che fait rêver. L’absence d’idéologie alternative au capitalisme après l’écroulement des régimes autoritaires de l’Est laisse un vide à combler. La figure du Che est appelée à la rescousse d’un monde orphelin d’une pensée contestataire non-compromise par les dramatiques bilans des pays se réclamant du socialisme. »

La force du Che est d’avoir toujours cru à la révolution, d’avoir toujours défendu les pays colonisés et d’avoir fini par renvoyer dos-à-dos les Etats-Unis et l’URSS comme responsables de l’oppression du tiers-monde. Sa force est aussi de ne pas être associé au pouvoir et à ses bassesses dans l’inconscient collectif. C’est la thèse que défend Christopher Hitchens, qui fut un fervent avocat de la révolution cubaine dans les années soixante avant de tourner politiquement casaque : « L’admiration pour Che Guevara revêt aujourd’hui une dimension romantique qui occulte ses idées politiques. Sa personnalité est complexe ; il était à la fois exemplaire et arrogant, provocateur et réfléchi, impitoyable et humaniste, idéaliste et extrémiste, communiste mais électron libre, idéologue mais dénué de toute diplomatie et calcul politique. Ces contradictions sont séduisantes. Le statut d’icône du Che vient du fait qu’il a échoué. Son histoire est une histoire de défaite et d’isolement. C’est un révolutionnaire qui n’a plus ni griffes ni crocs ; il incarne une révolte qui ne blesse personne. Aurait-il vécu plus vieux, aurait-il été associé au pouvoir, le mythe du Che serait mort depuis longtemps. » 

La construction d’un « homme nouveau »

L’époque n’est plus à la révolution, et la chute du bloc soviétique en 1979 a sonné le glas d’une certaine idéologie communiste. Au Cambodge, le génocide perpétré par les Khmers Rouges a décrédibilisé l’idée d’une révolution qui fait table rase du passé, de la construction d’un « homme nouveau », d’un tiers-monde qui se libère de ses jougs. Les pays qui se réclament encore du marxisme
– Corée du Nord, Cuba, Laos – ne sont ni des modèles de démocratie, ni des exemples de réussite économique. Le style même de Che Guevara – refus du compromis, lutte jusqu’à la mort, exigence éthique absolue – ne fait guère recette. Le Vietnam – cité en exemple par le Che – est certes toujours officiellement un pays communiste, mais largement intégré à l’économie globale, comme l’est la Chine.

Néanmoins le « guévarisme » n’est pas mort. Dans les années quatre-vingt-dix, l’échec des réformes néolibérales en Amérique latine a remis au goût du jour certaines opinions politiques du Che, telles que le panaméricanisme, les fronts populaires, la nationalisation des industries-clés. De même, l’absence d’opposition forte à la mondialisation libérale qui s’impose partout ressuscite l’intérêt pour ses idées. Certains voient dans les altermondialistes les héritiers de Che Guevara. En Amérique latine, nombre de guérillas s’inspirent du « guévarisme ». C’est le cas au Pérou du Sentier lumineux, de sinistre réputation et aujourd’hui décimé ; en Colombie des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), qui ne sont pas seulement les ravisseurs d’Ingrid Betancourt, mais aussi les partisans d’une révolution paysanne ; au Mexique enfin, l’Armée zapatiste de libération nationale, dirigée au Chiapas par le sous-commandant Marcos, fait référence au révolutionnaire argentin. Certes, aucune de ces guérillas n’a remporté son combat, ni même rencontré un large soutien populaire. Le bouillant président vénézuélien, Hugo Chavez, prononce souvent ses discours vêtu d’un t-shirt à l’effigie du Che. Quant à Evo Moralès, le nouveau chef d’Etat bolivien, il rend régulièrement hommage à Che Guevara dans ses discours. Il a même fait installer un portrait de son héros, fabriqué en feuilles de coca, dans la suite présidentielle. Des gestes symboliques qui cependant ne font pas une politique.