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Année 1968

Pologne : Je vais te montrer la Gestapo...

par Piotr Moszynski

Article publié le 07/05/2008 Dernière mise à jour le 21/08/2008 à 14:40 TU

Piotr Moszynski, journaliste à RFI, était lycéen à Poznan, en mars 1968.

Piotr Moszynski, journaliste à RFI, était lycéen à Poznan, en mars 1968.

Le Mars 68 polonais a commencé en réalité en janvier, avec l'interdiction par les autorités communistes du spectacle « Dziady » (Les Aïeux) au Théâtre National à Varsovie, une pièce qu'elles jugent « antisoviétique ». Les étudiants protestent contre cette décision. De manifestation en répression, tout le monde se retrouve dans la rue. Piotr Moszynski se souvient.
En mars 1968, j’étais en terminale d’un prestigieux lycée de Poznan, affilié à l’Unesco, où toutes les matières (sauf le polonais, le russe et l’EPS, bien évidemment) étaient enseignées en français. Comme beaucoup de jeunes Polonais à l’époque, je passais mes soirées l’oreille collée à un poste radio, en écoutant Radio Luxembourg (pour la musique pop et rock) et les différentes radios occidentales, en particulier Radio Europe Libre (pour la politique). C’est comme cela que j’ai appris que « quelque chose se passait à Varsovie ».

Evidemment, le lendemain tout le monde en chuchotaient à l’école. Cela se confirmait – j’étais loin d’être le seul à écouter les radios occidentales… Quand nous avons appris que les étudiants appelaient à une manifestation de solidarité avec leurs collègues matraqués, arrêtés et renvoyés de l’Université à Varsovie, nous étions assez nombreux à décider de nous joindre au rassemblement prévu le 12 mars sur une grande place devant le monument d’Adam Mickiewicz, le plus grand poète polonais, en plein centre de Poznan.

À l’heure prévue, plusieurs milliers de jeunes ont convergé vers la place Mickiewicz. Nous avions l’Université de Poznan d’un côté, le comité régional du parti communiste (aux fenêtres entrouvertes – pour ne pas se montrer, mais pour pouvoir nous voir quand même) de l’autre, le monument de Mickiewicz derrière nous, et devant nous – un grand espace vide. Nous nous sommes mis à scander des slogans hostiles au pouvoir communiste, à réclamer la liberté de parole et de voyage, à demander la suppression de la censure. C’étaient des moments exceptionnels et enivrants. On parlait souvent de tout cela entre nous, en privé, en espérant que personne ne nous dénonce à la police politique. Toutefois, pouvoir non seulement le dire ouvertement, mais le crier sous les fenêtres du siège du parti communiste, en exprimant tout le dégoût, tout le mépris et toute la haine emmagasinés depuis deux générations privées de liberté, de toute possibilité d’un développement normal en tant que communauté nationale s’estimant occidentale, privées enfin du simple bien-être – cela, c’était une autre paire de manche ! C’était se créer un espace de liberté, d’indépendance, d’initiative personnelle et de courage. Pas de soumission, pas d’enfermement. Fabuleux. Indescriptible.

Jeunes polonais défilant dans les rues de Varsovie.© Instytut Pamięci Narodowej

Jeunes polonais défilant dans les rues de Varsovie.
© Instytut Pamięci Narodowej

 

Cet espace de liberté s’est rétréci assez brutalement. Il a été envahi d’abord par le son de plus en plus intense de sirènes. Les effets sonores étaient suivis de l’apparition d’innombrables camions de police anti-émeute qui se sont massés dans l’espace vide devant nous en laissant sortir des centaines de policiers casqués, en manteaux trois-quarts bleus, matraques à la main. Toutefois, sur cette énorme place, ils paraissaient malgré tout assez petits et ne nous faisaient pas trop peur.

Un officier s’est avancé en notre direction et nous a appelés par un haut-parleur à nous disperser immédiatement. Dans le cas contraire, il nous prévenait d’être obligé à donner l’ordre de nous faire disperser par la force. La foule a éclaté de rire et puis s’est mise à scander ses slogans avec une triple énergie. Cet échange de politesses a duré plusieurs minutes. Et soudain, dans un intervalle entre deux slogans, nous avons entendu le bruit de bottes.

Un impressionnant mur de policiers s’avançait en notre direction. Ils marchaient d’abord au pas, puis ils se sont mis à courir. Eh bien, nous nous sommes mis à courir aussi, à travers le parc derrière le monument, et surtout en empruntant une rue qui longe la façade de l’Université. La foule scandait toujours, mais le contenu a changé. Tout en courant, nous criions : « Ge-sta-po ! Ge-sta-po ! ». Certains manifestants se sont rués vers le bâtiment universitaire, croyant naïvement au respect de la loi par les forces de l’ordre. En effet, la loi interdisait à la police de pénétrer sur le terrain d’une université sans autorisation du Recteur. Peine perdue. Les policiers les suivaient dans les couloirs et les attrapaient comme des lapins.

Ceux qui – comme moi-même – ont choisi de s’enfuir par la rue qui longe la façade de l’Université, ont eu la désagréable surprise de constater que de nombreux policiers en civil étaient déjà mêlés à la foule et n’attendaient pas leurs collègues en uniforme pour attraper les manifestants. C’est ainsi que soudainement j’ai senti que quelque chose se resserrait autour de mon cou. C’était la main d’un policier en civil qui m’a attrapé par derrière, qui essayait de me renverser et qui me glissait à l’oreille : « Je vais te montrer la Gestapo ! Je vais te montrer la Gestapo ! ».

J’avais l’impression que toute ma vie défilait devant mes yeux en une fraction de seconde – exactement comme dans les souvenirs de gens qui ont survécu à la mort clinique, décrits dans le livre La vie après la vie. Je me souviens que dans la fraction de seconde qui a suivi, je me suis rendu très précisément compte que si je me laisse arrêter, toute ma vie sera foutue. Prestigieux ou pas, le lycée sera interdit de m’admettre au bac. Sans le bac, je n’allais rejoindre aucune école supérieure, mais directement l’armée, et probablement une unité au régime particulièrement dur. Or le service militaire obligatoire en Pologne communiste, c’était deux ans. Seuls les étudiants étaient autorisés à le faire dans le cadre de leurs études, en mettant leur uniforme pour une journée par semaine.

Sans métier, sans perspectives, sans avenir… Parmi les jeunes interpellés lors de ces manifestations, nombreux étaient ceux qui ont connu ce sort et le désespoir qui va avec. Un système totalitaire adore briser et broyer les gens qui osent lui résister. Il semble en tirer un plaisir malsain, mais intense. En fait, c’est à ceux gens-là que je dédie ces quelques mots de souvenirs. Car moi-même, j’ai réussi à éviter de partager leur sort par une sorte de miracle que je n’arrive toujours pas à m’expliquer après 40 ans.

Cette profonde conscience d’une menace qui pesait sur toute ma vie m’a fait réagir très violemment. Le moins que l’on puisse dire, c’est que je ne faisais jamais partie de grands garçons à une musculature richement développée et ne jurant que par le boxe et le kung-fu. Néanmoins, cette situation précise a fait libérer en moi une force inouïe et insoupçonnable. C’est probablement cela, la force du désespoir. Je me rappelle avoir commencé à tourner très violemment autour de mon propre axe. Ce mouvement a sans doute déstabilisé mon agresseur au point que finalement ce n’était pas lui qui m’a renversé, mais c’était lui-même qui est tombé par terre et qui était incapable de se relever. Je me sentais complètement épuisé, mais avant tout – je me sentais à nouveau libre et je savais qu’il fallait que je m’enfuis de là-bas à tout prix. Je courais lentement, plié en deux, très affaibli et choqué. A un moment, je me suis senti comme paralysé et je suis tombé. Un de mes collègues courait juste devant moi. Il s’est arrêté, il m’a regardé avec peur et tristesse, je lui ai tendu ma main, mais il s’est retourné et s’est remis à courir. Hmm, comment dire ? Ce sont des moments où l’on se sent terriblement seul. J’ai levé la tête et j’ai compris. Le mur des policiers anti-émeute était déjà à une vingtaine de mètres derrière moi. Cela m’a boosté. Je ne sais pas comment j’ai réussi à me lever et à courir – mais il est certain que je l’ai fait.

J’ai traversé un petit parc derrière l’Université. J’entendais encore le bruit de la bataille, mais il n’y avait plus aucun policier en vue. J’ai arrêté de courir et j’essayais de marcher aussi normalement que possible pour ne pas attirer l’attention de rares passants, qui pouvaient être aussi des policiers en civil. Ma tante et ma grand-mère habitaient à deux rues de là-bas et j’ai décidé de chercher refuge chez elles. Quand ma tante m’a ouvert la porte, elle est devenue blâme et paraissait vouloir s’évanouir. Elle a juste dit « Mon Dieu ! » et m’a tiré rapidement vers l’intérieur. Je ne me rendais pas du tout compte de l’état dans lequel je me trouvais. Or mes vêtements étaient bien sales, mon pantalon déchiré sur toute la longueur et ma jambe droite saignait abondamment. Je ne sentais strictement aucune douleur. Je regardais ma jambe stupéfait, comme si elle appartenait à quelqu’un d’autre. Quelle chance que ma grand-mère était infirmière.

Ma tante n’était pas sûre si les téléphones n’étaient pas mis sur l’écoute. En appelant ma mère, elle lui a simplement dit d’apporter mon pantalon, une chemise et une veste pour les repasser. Ma mère ne comprenait pas trop ce qui arrivait à sa sœur, mais nous habitions en centre ville et elle a dû entendre qu’il y avait des choses qui se passaient. Elle s’est donc exécutée sans broncher.

Il n’y avait que dix minutes à pied qui séparait le domicile de ma tante du nôtre, mes ces minutes nous semblaient très longues quand nous marchions tous les deux avec ma mère. Il y avait des policiers partout, et ils nous regardaient très attentivement. Mais j’avais l’air tellement propre, et puis il y avait un adulte avec moi, donc ils nous ont laissé tranquilles.

Quand nous sommes rentrés, mon père, ancien officier de la cavalerie polonaise et combattant de l’insurrection de Varsovie de 1944, m’attendait. Son visage exprimait un étrange mélange de fierté et de colère. Finalement, il a seulement dit : « Le moment n’est pas encore venu. Quand il faudra, nous y irons ensemble. N’y vas plus jamais tout seul ».

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À voir : la vidéo de Mars 68 de l'Instytut Pamyeci Narodowej