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1974-1977 L’affaire Claustre et la rupture avec Habré

par Laurent Correau

Article publié le 18/08/2008 Dernière mise à jour le 18/08/2008 à 17:35 TU

Le 21 avril 1974, les combattants du CCFAN capturent trois européens dans la palmeraie de Bardaï : le médecin allemand Christophe Staewen et deux Français : le coopérant Marc Combe et l’archéologue Françoise Claustre. C’est avec cet enlèvement que le monde va réellement découvrir la rébellion du Tibesti.

Les négociations débouchent rapidement avec l’Allemagne, elles s’enlisent avec la France. Le commandant Pierre Galopin est envoyé pour tenter d’obtenir la libération des deux Français. Mais c’est un vieil ennemi des rebelles. Il est arrêté. Puis exécuté. Dans ce récit, Goukouni Weddeye raconte comment l’arrivée d’un message de provocation venu de Bardaï aurait précipité l’exécution de Galopin. Il n’exprime aucun remord.

La complexité de la relation avec les Libyens pousse le CCFAN à vouloir faire la paix avec le pouvoir du général Félix Malloum, sans succès. Habré et Goukouni se séparent. Goukouni Weddeye noue une nouvelle alliance avec les Libyens.

( Carte  : Latifa Mouaoued/RFI )

( Carte : Latifa Mouaoued/RFI )

Parlons maintenant de l’affaire Claustre. Vous souvenez-vous de comment naît l’idée de prendre en otage un/des européens ? Qui propose l’idée ? Quel est l’objectif de cette prise d’otages ?

Je me souviens très bien : lors de notre retour d’Aozou, après avoir assisté à l’installation du drapeau libyen, nous sommes arrivés dans la région de Zoumouri, plus précisément à Ouanoufou. Au cours d’une réunion, Hissène a évoqué l’idée de la capture d’étrangers. Les civils qui venaient des villages proches de Bardaï nous avaient informées qu’un médecin européen sortait de Bardaï pour aller soigner les malades dans les villages environnants... Il s’agissait de Staewen, mais nous ne le connaissions pas. Hissène, aussitôt proposa qu’on lui tende un traquenard pour le capturer afin de l’échanger contre des armes à feu. Je me suis opposé à cette idée, non pour le principe de la prise d’otages, mais parce que c’était un médecin qui sortait pour aller soigner les malades. Sa capture risquait de causer du tort à la population. C’est pourquoi je me suis opposé et on a complètement laissé tomber l’idée sans trop insister.

Dans un premier temps vous abandonnez l’idée ?

Oui. A l’issue de cet entretien, on a décidé que je partirais au Borkou pour animer la lutte armée. Hissène reste sur place avec les autres cadres pour réorganiser les combattants du Tibesti. Nous avons aussi nommé Adoum Togoï comme mon adjoint : il reste avec Hissène pour la réorganisation des combattants du Tibesti. Je pars. On s’était fixés un délai de quarante jours. A l’issue de ce délai, nous devions déclencher les combats au Tibesti comme au Borkou.

Moi, je suis parti au Borkou. Les combattants et surtout les chefs militaires du Borkou n’étaient pas prêts à s’engager dans les combats pour de multiples raisons, avec lesquelles j’étais d’accord. Nous avons donc reporté le déclenchement.

Entre-temps, ceux du Tibesti s’étaient organisés. Adoum Togoï et Ouardougou Abali, chef de section de la zone de Zouar avaient eu l’occasion de prendre contact avec les gardes nomades. Grâce à Ouardougou Abali, qui était un ancien garde nomade,presque tous les gardes nomades s’étaient entendus avec le FROLINAT. C’est ce qui a facilité l’enlèvement de Françoise Claustre, de Marc Combe et de Christophe Staewen. C’est ainsi que Hissène a pris la décision. Moi, j’étais au Borkou, je n’ai pas été associé. J’ai été informé après l’enlèvement par la radio.

Quel est votre plan initial pour cette prise d’otages, comment ce plan évolue-t-il ? Quel rôle doit jouer Habré, quel rôle devez-vous jouer ?

Notre plan initial a bien réussi malgré l’improvisation. La présence dans la résidence de Staewen des deux officiers du camp a perturbé quelque peu le plan sinon, il se serait déroulé sans réaction de l’armée et il n’y aurait pas eu de tirs1. Hissène a accompagné à la dernière minute le groupe devant investir la résidence du Dr Staewen pour conduire l’un des véhicules car nous manquons alors de chauffeurs dans notre armée.

Quant à moi, je me trouvais au Borkou pour préparer l’attaque de la garnison de Faya avec les combattants du Borkou et de Gouro mais l’ennemi, comme je le disais tout à l‘heure, avait été alerté. Nous avons attaqué Kirdimi à deux reprises mais sans succès.

Une anecdote me revient en tête au sujet de l’enlèvement de Françoise Claustre, Marc Combe et Christophe Staewen : lorsque les combattants débarquent de leurs deux véhicules avec les trois otages au puits de Mouska, un vieux qui s’appelle Ouardougou Toukouli est là. Il est surpris de voir des prisonniers blancs, supposés plus forts, être arrêtés par nos hommes. Il en déduit que la révolution a réussi… et il le racontera à longueur de journée aux villageois !

Nous n’avons pas considéré Françoise Claustre et Marc Combe comme des prisonniers qui auraient été isolés. Madame Claustre, certes, était toujours avec les femmes. On la voyait rarement. Mais quand M. Claustre venait, il mangeait avec nous, on causait ensemble. M. Combe, pareil. A l’époque, au front, il n’y a pas de chauffeur : il est utilisé comme chauffeur. Il est toujours avec nous. Donc on cause, on mange ensemble, on se promène ensemble... et finalement il nous a faussé compagnie.

On avait lancé des ultimatums contre Mme Claustre, etc. Mais dans notre esprit, nous n’avons jamais pensé à l’éliminer. Loin de là. Que nos demandes aient été satisfaites ou non, personne parmi nous n’avait l’idée de faire du mal à Madame Claustre. Elle se promenait avec les femmes, elle causait avec elles, elle vivait avec elles. Les femmes lui préparaient la sorte de galettes qu’elle préférait. Elle s’habillait de la même manière qu’elles. Elle avait sa maison dans un village. On a même à un moment envoyé son mari là-bas, ils sont restés ensemble.

Pendant ces années 1974-77, quels sont les principaux bastions de la 2e armée ? Combien de combattants la 2e armée compte-t-elle ?

Les principaux bastions de la 2e armée sont : Gouro, Gouri pour les combattants du détachement de l’Ennedi ; pour les combattants du Borkou : hormis le poste de Kirdimi tout le nord Borkou, de Yarda à Tigui en passant par Bedo,  le PC se trouve souvent à Kouni et à Horom non loin de Yarda  ; pour les combattants du Tibesti : à l’exception des centres de Zouar et Bardaï, l’ensemble du Tibesti est sous leur contrôle à savoir de Zouar à Yebbi-Bou. Aozou reste un cas à part. L’effectif de la 2e armée peut atteindre à peine un millier d’hommes. Mais nous n’avons jamais aligné plus de deux cent combattants sur un seul front.

La France envoie en émissaire le commandant Pierre Galopin, qui sera exécuté au début du mois d’avril 1975… Pourquoi est-il exécuté ? Quel souvenir conservez-vous des débats que vous avez eu sur son sort ?

D’abord, Galopin n’est pas envoyé par le gouvernement français, il est envoyé par Tombalbaye. Il travaille pour le Tchad. Il a œuvré longtemps pour diviser l’opposition dans le Tibesti. C’est lui qui a été l’artisan de cette division qui nous a coûté cher. Après le basculement de tous les gardes nomades du côté de la rébellion, après l’enlèvement de Mme Claustre, Tombalbaye envoie Galopin. Nous supposons que c’est dans le même état d’esprit. Le jour où Galopin est venu à Zoui rencontrer nos chefs militaires, je me trouvais dans le Borkou, donc j’étais loin de l’endroit où il a été arrêté… et loin aussi de la décision de son arrestation puisque je n’étais pas là. Mais si j’avais été là, je l’aurais fait. Il faut dire la vérité.

Donc il a été arrêté. La nouvelle de sa capture m’a beaucoup réjoui car il était à la base de la division entraînant l’éclatement du Front au Tibesti.

Selon ce que les responsables, les Hissène et autres m’ont dit, il a tenté de prendre contact avec quelques anciens gardes nomades pour essayer de les « travailler ». Est-ce que c’est fondé ? Est-ce que c’est un maquillage ? Je ne peux pas le certifier. Mais l’argument principal sur lequel Hissène s’est basé pour l’arrêter, c’était ça.

Ils l’ont arrêté, et comme je vous disais que nous étions en carence totale d’armes et de munitions, pour nous c’était une aubaine. Galopin était un militaire et un homme de confiance de François (N’Garta) Tombalbaye. Nous n’avions jamais pensé qu’il serait abandonné par François (N’Garta) Tombalbaye. Nous pensions que tout ce que nous allions exiger en contrepartie de la libération de Galopin, Tombalbaye allait se sentir obligé de nous le donner afin de recupérer son homme de confiance. Même la liste des armes que nous avons demandées au gouvernement a été préparée par Galopin lui-même… Il connaissait les armes qui pouvaient être utiles pour notre lutte, donc c’est lui qui a écrit la liste des armes. Nous l’avons recopiée, nous l’avons envoyée.

Les négociations ont traîné. Tombalbaye est mort, Malloum est venu, Malloum a catégoriquement refusé de céder. Je crois que si Tombalbaye n’était pas mort, il aurait peut-être fini par faire quelque chose. Mais Malloum a carrément refusé. Et donc, nous avons lancé un ultimatum pour contraindre le gouvernement à accepter notre demande.

A l’expiration de l’ultimatum, nous avons reçu un message de Bardaï. Est-ce que c’est le gouvernement français qui l’a envoyé ? Est-ce que c’est un fauteur de trouble du côté du gouvernement tchadien - c’est à dire des militaires tchadiens - qui nous a fait parvenir ce message ? Nous ne savons pas. Mais nous avons donc reçu un message de Bardaï qui disait à peu près : « libérez Galopin, vous n’aurez rien. Si vous ne le libérez pas, vous serez décimés, vous les loqueteux. » J’ai découvert le terme de loqueteux pour la première fois dans ce message. Loqueteux, donc : libérez Galopin, sinon vous allez voir, vous les pauvres Toubous, vous serez massacrés. Après avoir vu ce message, nous avons tenu une réunion. Nous avons pris ce message au sérieux. Sinon, au début, nous n’avions pas l’intention d’éliminer Galopin ce jour-là, de lâcher sans obtenir quelque chose. On le gardait comme monnaie d’échange contre des armes. Mais comme ce message était très sérieux, on s’est dit que si à l’expiration du délai aucun autre message n’était envoyé, on serait envahis par les commandos héliportés, des parachutistes, et donc c’est ainsi qu’on s’est préparés... On a exécuté Galopin… et cette nuit-là, Hissène a quitté avec tous les cadres la zone de Zoui pour aller passer la nuit à Zoumouri, pour continuer sur Yebbi Bou. Je suis resté sur place avec Toshi Hallalimi. On est restés avec nos combattants, prendre position sur la montagne, attendre l’arrivée d’une force ennemie qui allait nous combattre, et finalement rien ne s’est passé. Est-ce que ce message nous avait été envoyé par le gouvernement français ? Est-ce que c’était un message fictif ?… Dieu seul sait…

Le commandant Pierre Galopin, négociateur français au Tchad auprès des rebelles, arrêté et exécuté en avril 1975.(Photo : AFP )

Le commandant Pierre Galopin, négociateur français au Tchad auprès des rebelles, arrêté et exécuté en avril 1975.
(Photo : AFP )

Vous n’étiez pas là au moment de la capture de Pierre Galopin, étiez-vous là en revanche au moment où a été prise la décision de son exécution ?

J’étais là… et j’étais solidaire de la décision.

Est-ce que des points de vue divergents se sont exprimés lors de la réunion qui a conduit à l’exécution de Galopin ?

A ma connaissance, il n’y a pas eu de divergences. Nous étions tous solidaires. Pour une question d’honneur. Si les Français nous disaient ça, nous aussi il fallait qu’on décide de prendre une position, et advienne que pourra… C’est pourquoi nous étions prêts à affronter toute force qui allait venir… Nous n’étions pas capables de repousser cette force, mais nous étions décidés à mourir en défendant cette cause.

Si ce message de provocation n’était pas arrivé, est-ce que vous pensez que Pierre Galopin aurait été exécuté tout de même ?

Pas ce jour. L’ultimatum aurait été renouvelé, le problème des armes se serait à nouveau posé… avec une issue impossible à prédire… Mais il n’aurait pas été exécuté ce jour-là, à cause de cet ultimatum.

Pierre Galopin est exécuté de quelle manière, dans quelles circonstances ?

Galopin a été pendu. Il aurait préféré être fusillé, mais nous avons refusé, et on l’a pendu… A l’ouest de Zoui, non loin du village de Tiebora… A quelque 15 kilomètres de Bardaï. J’ai participé à son exécution, j’ai été témoin comme Hissène Habré, comme beaucoup d’autres militants. Nous avons vraiment tous été surpris par son comportement, surtout son courage. Quand il a été pendu, il s’est mis au garde-à-vous.

Tous les responsables de la 2e armée ont participé à son exécution ?

Ceux qui étaient présents, oui. On a pris la décision, on a envoyé Galopin avec des combattants pour l’exécuter. Hissène allait quitter la zone pour se mettre à l’abri à Yebbi-Bou. Donc sur la route on s’est tous arrêtés là où il devait être exécuté et après l’exécution, Hissène a continué la route.

Plus de trente ans après, diriez-vous que vous regrettez cette exécution, ou celle-ci vous semble-t-elle toujours justifiée ?

Pour la mort de Galopin, personnellement je n’ai pas de remords. J’ai participé physiquement à tous les combats entre nous, au Tibesti, après la division. C’est Galopin qui était à la base de cette division. Et cela, je ne lui pardonnerai jamais.

Vous pensez que c’était une erreur d’envoyer Galopin comme médiateur pour la libération des captifs ?

Quand on connaît le passé de Galopin, avec tout ce qui s’est passé dans la rébellion, avec toutes les divisions qu’a connues la rébellion, je crois que c’était une grande maladresse d’envoyer Galopin comme médiateur pour négocier avec les mêmes personnes.

A l’époque, quel est votre équipement ? Marc Combe, l’un des otages de l’affaire Claustre, raconte qu’il avait été chargé d’entretenir pendant sa captivité « le parc automobile de la 2e armée » composé de 3 Landrover… ce qui donne l’idée d’un mouvement toujours assez démuni… Est-ce que cette image correspond à la réalité de ce moment ?

L’information révélée par Marc Combe est fondée puisqu’il était le seul chauffeur parmi nous... A cette époque, nous ne disposions que de trois Land-rover dont l’une amenée du Nigeria. On avait envoyé une mission et cette mission avait pu acheter avec l’argent de Staewen (la rançon versée par l’Allemagne) une Land-rover de fabrication espagnole, « Santano ». Nous ne disposions que de trois Land-rovers

Pour ce qui est de l’armement, nous n’avions que des armes de la deuxième guerre mondiale ; des fusils italiens que les travailleurs tchadiens achetaient avec leur salaire pour s’engager au Front, soit des MAS 36 récupérés sur l’ennemi ou des fusils anglais 303 fournis par la Libye avant le conflit interne du FROLINAT. La Libye a commencé à nous fournir des armes de tous calibres y compris les SAM 7 après la mort de Mohamed El Baghalani Imam, président du Volcan et surtout après la libération des époux Claustre. La Libye ne voulait pas nous donner d’armes tant que Claustre était en détention. Elle a commencé après la libération.

Je me trouvais en Libye avec Mohamed El Baghalani. Ensemble, invités par la Libye, on se trouvait à l’hôtel Libyan Palace. On y a passé trois mois. Les Libyens ne voulaient pas m’aider, mais ils étaient décidés à donner des armes et un camp de regroupement à Baghalani. Baghalani a trouvé la mort en faisant acheminer ses hommes entre Benghazi et Tripoli. Et ce n’est qu’après que les Libyens ont dit : « il faut absolument libérer Claustre, etc. » Et moi-même j’ai compris que tant que cette Française serait entre nos mains, les Libyens ne nous donneraient rien… Les Libyens, à cette époque, voulaient redorer leur blason. Il fallait que Claustre soit libérée par leur intermédiaire.

Puisque Hissène avait pris la tangente, il était entré en dissidence du CCFAN, j’étais devenu le président du CCFAN. Au Tibesti, c’était le début des déchirements, on était en difficulté. Il fallait donc céder sur ce point. Pierre Claustre était détenu à cause d’un problème d’argent. Pas à cause de sa femme. Les Libyens se sont engagés à me rembourser cette somme, ils m’ont donné l’argent et j’ai fait libérer les otages. 2

Le 13 avril 1975, Tombalbaye meurt pendant le coup d’Etat qui porte le général Malloum au pouvoir : Malloum essaie-t-il de prendre contact avec vous ? Si oui, quels sont les résultats de ces contacts ?

Le président Félix Malloum a tenté à plusieurs reprises de nous contacter, mais nous n’avons pas apprécié les émissaires qu’il nous a envoyés. Il nous a envoyé des émissaires du BET. Il prenait notre problème sous l’angle tribal. Nous aurions souhaité qu’on nous envoie des émissaires nationaux sans attache tribale. C’est ce qui a fait échouer toutes ces démarches.

Fin 1975, si on en croit le témoignage de Pierre Claustre, qui partage bien malgré lui votre quotidien et celui de vos combattants, vous êtes sceptique sur la possibilité d’un rapprochement avec la Libye… Vous souvenez-vous de ce qu’était votre position par rapport à la Libye à l’époque ?

Nous avions beaucoup de raisons d’être sceptiques à l’égard de la Libye, si nous nous souvenions de sa prise de position en faveur d’Abba Sidick lors de nos divergences. En 1971, pendant la crise avec Abba Sidick, la Libye s’était rangée du côté du Secrétaire Général sous prétexte qu’il était détenteur de la légalité. Vers fin 1975, l’étoile d’Abba Sidick a commencé à s’assombrir et la nôtre à briller… C’est à partir de là que les Libyens ont cherché à nous rencontrer. On se méfiait : est-ce qu’ils désiraient un contact sincère ? C’est pour cette raison qu’on était un peu hésitants. Hissène, lui, était opposé à tout contact avec les Libyens parce qu’il avait eu des problèmes avec eux à Aozou.

C’est Hissène qui détenait les otages au Tibesti. Avant l’enlèvement de Mme Claustre, Hissène se trouvait à Aozou avec les Libyens. Les Libyens avaient un camp, Hissène aussi avait son petit campement à Aozou. Ils vivaient ensemble. J’en parle beaucoup dans mon livre. Donc, lorsque Hissène a enlevé Mme Claustre et les autres, il est parti les cacher loin d’Aozou. Les Libyens ont cherché à récupérer les otages. Un beau jour, tout en gardant les otages loin, Hissène est venu à Aozou. Le même commandant qui était venu à Aozou hisser le drapeau lui a envoyé un message pour lui demander de venir en Libye. Nos responsables ont compris que c’était un piège et non une invitation politique en bonne et due forme. C’est ainsi que Hissène s’est caché pour se sauver d’Aozou, ce qui a accéléré le renvoi de nos combattants d’Aozou.

Claustre raconte également que l’un de vos compagnons, Ahmat Erzeï plaide, lui, pour le rapprochement avec les Libyens… Pourquoi ? Quelles étaient les positions défendues par Erzeï et les discussions que vous avez pu avoir avec lui ?

A ma connaissance, Ahmat Erzeï n’était pas favorable à la politique libyenne. Il était membre du CCFAN, il était commissaire chargé des relations extérieures.

Une première fois, les Libyens ont souhaité discuter avec nous. Ils ont envoyé un émissaire qui est venu nous trouver à Zoui. De Zoui, j’ai donc envoyé Ahmad Erzeï et Salah Barkaïmi, un chef militaire, avec cet émissaire. Hissène Habré étant au Borkou, j’ai pris moi-même la décision de les envoyer à Aozou.

Arrivés à Aozou, il y avait là un cousin d’Aboubakar Younous, le chef d’état-major libyen, qui s’appelle Himeda Brahim. C’est un commerçant qui avait vécu au Tchad. Ils le rencontrent, et celui-ci demande à Ahmed de l’accompagner jusqu’à Tripoli puisque c’est le Haut commandement qui l’a envoyé. Puisqu’il n’y a pas de communication possible avec nous, Ahmad et Salah Barkaïmi décident d’eux-même d’accompagner Himeda Brahim pour aller jusqu’à Tripoli.

Ahmad est ensuite venu avec une délégation libyenne. Cette délégation était conduite par Belgacem Nassour, le chef des renseignements extérieurs, avec le commerçant Himeda Brahim. Ils avaient, je crois, deux véhicules Toyota. Avec leurs chauffeurs, ils étaient tous armés. Je les ai rencontrés à Yebbi-Bou, et le chef de la délégation m’a dit qu’il était porteur d’une lettre pour Hissène Habré. Je l’ai conduit moi-même jusqu’au Borkou avec Ahmed.

Nous arrivons au Borkou le 18 février. Deux jours avant, nos combattants avaient attaqué Faya sous la conduite d’Adoum Togoï. Je crois même qu’ils ont détruit un avion. Ils avaient pris des caisses de munitions dans le camp et ils s’étaient repliés sur Kaourchi. Hissène avait donc quitté le PC de Kouni pour aller rencontrer les combattants qui revenaient de la bataille.

On s’est retrouvés à cet endroit, on a discuté et comme il y avait aussi le journaliste Depardon et Marie-Laure de Decker, nous ne voulions pas que les journalistes soient au courant du passage de ces Libyens. On a donc envoyé cette délégation libyenne à Gouri, un autre village à 30 km de Yarda pour discuter. Au début, Hissène, Adoum Togoï, tous les cadres qui étaient avec Hissène voulaient même arrêter ces gens-là. Mais finalement, dans la discussion, ils ont compris que ces gens étaient venus de bonne foi, et qu’ils ne cachaient pas de mauvaise intention. Là, on a décidé de désigner Ahmat Erzeï avec un autre gars pour aller à Tripoli avec la délégation. Et moi aussi, j’ai quitté le Borkou avec la même délégation. Arrivé au croisement de la route allant à Koufra et Yebbi-Bou, à Braïgué non loin de Moyenga (Beni Herdé), le véhicule de la délégation libyenne m’a déposé à Yebbi-Bou, et est revenu pour continuer sur Koufra.

Hissène Habré participe donc à ces discussions avec la délégation libyenne ?

C’est Hissène qui dirige les discussions, il est notre président, la délégation même est venue pour le rencontrer. Ils ont livré leur message verbal : ils étaient envoyés par le guide de la révolution pour rencontrer le chef de la rébellion. Ils ont discuté… ensuite on s’est concertés sans la délégation… et finalement on a dit : « OK, on va envoyer une mission », puisqu’ils nous proposaient d’envoyer une délégation. Les Libyens disaient : « on va vous ouvrir un bureau, on va vous aider, etc. »

Ali Taher, était, lui en mission au Soudan chez Baghalani, où il était allé avec Mahamat Nouri… puisqu’on voulait une union avec Baghalani. Mahamat Nouri est retardé au Soudan, Ali Taher est venu en Libye trouver Ahmat Erzeï. Ahmat Erzeï lui a remis sept gros porteurs de vivres avec trente-cinq fusils Kalachnikov et leurs munitions. Ali a convoyé ce matériel pour l’amener à Yarda et le remettre à Hissène Habré, puisqu’à ce moment-là j’étais au Tibesti. Il s’agit du premier matériel livré par la Libye aux CCFAN depuis la crise avec Abba Sidick. 

Vous diriez que la visite de ces émissaires marque le début de l’alliance entre la 2e armée et la Libye ?

Voilà. C’est ça. C’était le début des contacts, et le début aussi d’une sincère disponibilité à reprendre nos relations. Les Libyens ont même proposé de former des infirmiers, des opérateurs radio et des chauffeurs. On a même rassemblé en Libye un petit groupe pour cette formation. Puisque nous avions beaucoup de partisans en Libye, on en a regroupés pour cela. Ils ont même ouvert un bureau à Tripoli. C’était Erzeï qui a fait ça.

Après ces premiers contacts, selon Pierre Claustre, le 27 mai 1976 deux Toyota transportant des émissaires du gouvernement libyen arrivent à Yebbi-Bou pour vous rencontrer vous et Habré. Selon Claustre, Habré arrive le 31. Vous arrivez le 1er juin et les discussions durent jusqu’au 4 juin. De quoi a-t-il été question pendant ces discussions ?

Vers la deuxième quinzaine de mai, un émissaire libyen était venu à Yebbi-Bou, porteur d’une invitation verbale du colonel Kadhafi à Hissène Habré. Ce dernier refuse de se rendre en Libye. Les membres du CCFAN se réunissent. A l’issue de longues discussions, du matin au soir, nous les membres nous voulons que Hissène réponde à l’invitation. Hissène non seulement refuse de partir mais il veut qu’un simple membre aille en Libye. Les membres du CCFAN exigent le départ en Libye du vice-président du CCFAN si Hissène refuse de répondre à l’invitation du colonel Kadhafi. C’est ainsi que je suis parti en Libye avec Mahamat Yaya Kébir alias Oki Dagache. Le 22 juin 1976, jour du 10e anniversaire du FROLINAT, j’ai rencontré le colonel Kadhafi à son bureau de Bab-al-Azizia pour lui transmettre oralement le message du Président Hissène Habré « empêché par d’autres occupations ».

Lors de cette rencontre, j’ai cru comprendre que le colonel Kadhafi voulait sincèrement rencontrer Hissène Habré pour mieux connaître ses intentions politiques... puisque auparavant, la direction d’Abba Sidick avait fait beaucoup de tapage autour de Hissène. Selon eux, Hissène était un agent français, un agent de Tombalbaye… Kadhafi voulait rencontrer Hissène pour s’assurer de qui il était, et ensuite lui demander la libération des prisonniers : obtenir les otages et les remettre aux Français par son canal.

Dans les derniers jours de juin, des combats éclatent à Omchi, au sud-est d’Aozou où s’est aventurée une patrouille libyenne. Les villageois avertissent le commandant local de la rébellion qui –alors- tend une embuscade aux Libyens. Les combats apparemment font des victimes et il y a une vingtaine de prisonniers... comment les choses se sont-elles déroulées et quelles vont être les conséquences de cet accrochage sur vos relations avec les Libyens ?

La version déjà relatée me semble être juste. L’évènement s’est déroulé pendant mon séjour en Libye. J’ai été informé par Belgacem Nassour qu’il y avait eu des combats entre leurs troupes et les nôtres à Omchi. Il m’a demandé les raisons de ces combats. Il m’a demandé quelle était la solution. Je lui ai proposé deux solutions : si le Haut Commandement cherchait à dénouer la crise à l’amiable, j’étais prêt à me rendre à Yebbi-Bou pour trouver une solution ; mais dans le cas où le Haut Commandement voulait résoudre la crise par la force, j’étais disposé à aller en prison avec tous mes compatriotes ici présents. Belgacem me dit qu’il ne peut pas prendre la décision et qu’il va informer le Haut commandement.

Le lendemain, Belgacem est venu me dire que le Haut Commandement était d’accord pour que je parte à Yebbi-Bou pour régler le problème à ma manière. C’est ainsi que Belgacem Nassour, Béchir Salah coté libyen, Dagache et moi nous avons pris le soir même un avion pour aller à Sebha où nous avons passé la nuit. Le matin, un officier refuse de mettre à notre disposition un Pilatus, un petit avion, pour descendre à Aozou. Il dit : « Non, nous allons résoudre le problème par la force. » Moi, j’ai dit : « Dans ce cas, je ne pars pas à Aozou. » Au début, ils avaient envoyé des forces pour combattre. Vers 11h00, le même officier est venu me dire que les soldats libyens ont reçu ordre de faire demi-tour. « Vous pouvez partir ». C’est ainsi qu’on est venus à Aozou. D’Aozou on devait se rendre par véhicule à Yebbi-Bou, mais Belgacem refuse d’aller à Yebbi-Bou. Il voulait que j’envoie Mahamat Yaya Dagache à Yebbi-Bou pour ramener les prisonniers. J’ai dit non, j’ai écrit une lettre à Dagache. J’ai dit une fois arrivé là-bas, il faut que le responsable qui est sur place exige ma présence à Yebbi-Bou avant de parler de la libération des prisonniers. Mais, pour montrer notre bonne volonté, il faut que tu reviennes avec un des otages. C’est ainsi que Mahamat Yaya est revenu avec une lettre exigeant ma présence à Yebbi-Bou… avec, je crois, deux prisonniers malades et un bien portant. C’est ainsi qu’on a décidé d’aller à Yebbi-Bou, mais Belgacem a refusé. Béchir et moi, avec Dagache, on est partis à Yebbi-Bou. J’ai aussi demandé à Dagache, si Hissène n’était pas à Yebbi-Bou, qu’il envoie quelqu’un au Borkou pour demander à ce que Hissène soit là. C’est ainsi que Dagache, en arrivant, a dépêché quelqu’un au Borkou (Hissène se trouvait à Yarda). Hissène est arrivé à Yebbi-Bou un jour avant notre arrivée.

Là aussi, Hissène ne voulait pas libérer les prisonniers. Mais on a beaucoup discuté, du matin au soir, et finalement la majorité l’a emporté, Hissène a cédé. On a remis les prisonniers avec leurs bagages à Béchir Salah, pour qu’il retourne avec Dagache. Moi je suis resté.

Et que décidez-vous à Yebbi-Bou ?

Deux choses : Premièrement, la convocation d’un congrès à Gouro. Deuxièmement, l’envoi d’une mission à N’Djamena. Nous avons désigné deux jeunes, Mahamat Sidi et Mahamat Borno, qui devaient partir de Gouro. Hissène a écrit la lettre pour le président Malloum. Nos émissaires devaient apporter cette lettre au président. Une lettre dans laquelle nous lui proposions la paix, compte-tenu de la conjoncture. Hissène n’était pas tout à fait chaud pour ça. Mais comme la majorité du CCFAN avait opté pour cette voie, il était obligé d’aller avec elle. C’est ainsi qu’il a amené lui-même les deux émissaires jusqu’au Borkou, où il les a déposés tout près de Faya. De là, nos émissaires sont partis à Faya chez le préfet qui les a envoyés à N’Djamena.

Arrivés à N’Djamena, Malloum a certainement compris que nous étions coincés par les forces libyennes, donc c’était le moment vraiment où il pouvait enfoncer le clou. Il a répondu d’une façon vraiment regrettable. Nous avions simplement dit dans notre lettre que le CCFAN était prêt à dialoguer, à discuter, à négocier avec lui. Nous avions demandé à ce que des pourparlers soient engagés. Plusieurs fois, il avait envoyé des émissaires pour nous contacter, on avait refusé. Cette fois-ci, nous étions prêts à lui tendre la main, mais il ne l’a pas accepté. Il exigeait que Hissène vienne à N’Djamena pour discuter avec lui. Là, nous avons refusé. Ça arrangeait Hissène Habré qui ne voulait pas de la paix mais malgré cela, nous n’avons pas rejeté la réconciliation, on a participé au congrès pour prendre la décision. C’est ainsi que nous sommes allés au congrès de Gouro.

Devant nous, il y avait la population de la zone, les combattants, il n’y avait pas de marchés pour se ravitailler… On était coincés du côté de la Libye, coincés du côté de N’Djamena. Il fallait chercher une porte de sortie. Trois solutions se sont présentées à nous : 1) Quitter le Tibesti avec tous les combattants pour aller vers le Centre-Est du pays pour permettre à la population de se débrouiller avec les autorités locales. 2) Trouver une solution avec N’Djamena en vue de faire face à la menace libyenne pour sauvegarder notre souveraineté. 3) Chercher une entente avec la Libye pour assurer la survie de la population et notre sécurité au Nord. Sinon, nous ne pouvions pas tenir en restant entre les deux fronts.

Beaucoup a déjà été écrit sur votre conflit avec Hissène Habré. Quelle est votre analyse des raisons de ce conflit ? Quand commence-t-il à se faire sentir ?

Notre conflit remonte à avant le coup d’Etat du 13 avril 1975. Mais au fond, il n’y a rien qui puisse justifier ce malentendu. Simplement des suspicions, car Hissène était obsédé par une idée fixe : il pensait que les Toubous mijotaient quelque chose contre lui pour s’allier à la Libye. C’était ça la base de notre divergence. Il oubliait que les Toubous cohabitaient avec les Libyens avant son arrivée au FROLINAT, qu’ils étaient à la base de la lutte armée au Tibesti. Et que donc, ils n’allaient pas se rallier comme ça à la Libye. Mais lui, il ne comprenait pas…

Est-ce que vous avez eu des divergences sur l’attitude à adopter vis-à-vis de la Libye ?

La majorité avait opté pour les négociations avec N’Djamena. Nous avions choisi de nous réconcilier avec N’Djamena. C’est sur ce point seulement que nous nous sommes séparés. Il n’y a jamais eu de divergences entre moi et Hissène sur le problème d’Aozou. Ça n’a jamais eu lieu. On était tous solidaires pour combattre la Libye. Tous solidaires. On n’a jamais eu de divergences.

On cherchait la meilleure solution pour notre mouvement, notre lutte. C’est dans cet esprit que nous avons tenu notre congrès, et au congrès de Gouro nous nous sommes tous entendus sur la réconciliation avec N’Djamena. A la dernière minute, il y a eu des frictions entre moi et Hissène sur de simples questions de personnes. Hissène avait toujours des soupçons sur moi, puisque entre-temps mon père avait rallié les autorités militaires de  N’Djamena 3. Hissène pensait que je risquais de basculer... comme lui il avait trahi Tombalbaye pour passer du côté du FROLINAT. Il pensait que nous allions basculer. Ce qu’il n’a pas réalisé, c’est que nous étions déjà là quand il a rejoint la révolution contre Tombalbaye… Lors d’une discussion pendant le congrès, il a attaqué mon père. Je me suis fâché sur ce point. J’ai considéré que ces critiques portées contre mon père me visaient directement. Ma réaction a été immédiate. Ce qui a occasionné la suspension des débats pour quarante-huit heures. Les membres du CCFAN ont pu aplanir nos divergences. Le congrès a été clos dans une bonne ambiance après avoir adopté toutes les résolutions.

C’est une décision prise au congrès sur la demande de Hissène Habré qui fut la cause de notre désunion. En plein congrès, Hissène a obtenu l’accord de l’assemblée pour placer Mohamed El Baghalani, alors dans le camp avec les combattants, dans une palmeraie située à l’ouest de la position d’Hissène.

Les responsables du camp m’ont dépêché Allatchi Brahim pour me dire que Baghalani était non seulement l’hôte du camp mais de toute la population de Gouro… et que si moi, je ne m’y opposais pas, ils allaient ramener Baghalani au camp. J’ai donné mon accord tacite.

Le lendemain, en apprenant que Baghalani était de nouveau dans le camp, Hissène a pris peur. Il a dépêché au Borkou le chef du détachement Wardougou Wodji qui était avec lui au campement pour ramener des renforts pour sa sécurité.

C’était le mois de ramadan, toute la journée, je me trouvais avec Hissène à l’ombre des palmiers près de son campement. Le soir vers 16h00, Allatchi Brahim est venu menacer, devant moi, Hissène parce qu’il avait envoyé le chef du détachement au Borkou pour amener des secours : « vous allez voir : nous allons placer des combattants sur la route pour désarmer ou anéantir les secours que vous avez demandés ». Et puis Allatchi est parti sans rien ajouter. Hissène est resté hébété. J’ai posé la question à Hissène : « est-ce que vraiment le chef du détachement du Borkou est parti à son PC pour amener des combattants ? » Hissène m’a confirmé.

Alors, je suis parti sur le champ pour rejoindre Allatchi Brahim, l’intendant du PC et le chef du détachement de l’Ennedi, Allafouza Mardegué, au camp pour les empêcher de commettre une telle maladresse qui risquait de mécontenter le PC du Borkou. Ils m’ont écouté et j’ai considéré que l’affaire était close. Fatigué à cause de la chaleur du mois de ramadan, j’ai dormi au campement sis à l’école de Gouro avec certains membres du CCFAN dont Adoum Togoï, chef d’État-major de la 2e armée. Le campement de Hissène se trouvait à l’ouest de ma position dans la palmeraie. Je reconnais avoir commis une erreur en allant dormir sans aviser Hissène du règlement de la crise.

Le matin en nous réveillant, les combattants du camp nous ont informé que plus personne ne se trouvait sur la position de Hissène. Après des recherches, les combattants ont découvert que Hissène se trouvait avec son groupe à la sortie ouest de Gouro. Les cadres qui étaient avec moi m’ont proposé d’aller voir Hissène pour connaître la cause de son déplacement. J’accepte l’idée que les cadres prennent contact avec Hissène mais je refuse de me déplacer.      

Ces cadres (Adoum Togoï, Ahmat Erzeï et les autres) m’ont expliqué à leur retour que le malentendu était dissipé et qu’ils devaient se retrouver le lendemain avec Hissène. Mais dans la nuit, Hissène est parti pour le PC de Kouni dès l’arrivée de son véhicule du Borkou. C’est ainsi qu’il est parti.

Et c’est ainsi qu’a eu lieu votre rupture avec Hissène Habré…

Voilà. Il était avec nous, il était notre chef. A partir du moment où il nous a quittés de cette manière pour aller au Borkou, ce n’était plus possible… Nous avons même considéré que les combattants du Borkou s’étaient rangés de son côté puisque le chef du détachement était avec lui. Nous les avons laissés tomber, et moi je suis parti au Tibesti pour convoquer une réunion afin de remplacer Hissène Habré.

Donc vous vous séparez sur cet épisode, mais il n’y a entre vous aucune divergence de fond sur la conduite à tenir, sur la façon de diriger la rébellion ?

Jamais. Sur ce point il n’y a jamais eu de divergences entre moi et Hissène. A l’époque, nous respections beaucoup Hissène. C’était un cadre, un intellectuel. A travers lui, nous voulions vraiment franchir des pas.

Quelles vont être les étapes qui vont permettre par la suite la mise en place de l’alliance avec les Libyens ?

Après la défection d’Hissène Habré à la fin du congrès de Gouro, j’ai convoqué une réunion à Yebbi-Bou au cours de laquelle nous avons pris la décision d’exclure d’Hissène Habré et ses compagnons. Nous avons également désigné un nouveau Président 4. Lors de notre séparation à Gouro, j’ai demandé à Mohamed El Baghalani de prendre part à cette réunion. Mais après mon arrivée à Yebbi-Bou j’ai dû ajourner la réunion de deux mois à cause du ramadan. Entre temps El Baghalani est venu à Yebbi-Bou en mon absence, puis il est retourné en Libye. Au moment de la tenue de la réunion, il a envoyé un émissaire, Aboulgacem Gamar, avec une délégation libyenne. Ils ont assisté à la réunion. A l’issue de cette réunion, les Libyens m’ont demandé de venir avec eux en Libye. C’est ainsi que je suis parti en Libye pour rencontrer les autorités. 

En octobre 1976, vous créez le CMIAP, le Comité Militaire Interarmées Provisoire, qui est la traduction organisationnelle de ce rapprochement avec l’armée Volcan. Pourquoi cette alliance avec l’armée Volcan ? Comment sa mise en place a-t-elle eu lieu ?

La création du CMIAP était une ancienne idée. Le Volcan nous avait déjà envoyé une délégation de deux personnes conduite par Hadda Saadan début 1976 pour nous proposer une alliance. A l’issue de cette rencontre, nous avions dépêché les camarades Mahamat Nouri et Ali Taher pour proposer la création du CMIAP. Notre délégation avait aussi pour mission de présenter notre approche à la 1ère armée en vue de l’union de trois mouvements du FROLINAT : la 1ère armée, le CCFAN et le Volcan. Lors de la rencontre entre Baghalani et notre délégation, Baghalani avait lancé un communiqué par lequel il se proclamait président du CMIAP et désignait Hissène Habré, Vice-Président. Mais nous avons rejeté immédiatement ces prétendues nominations et suspendu les discussions.

Après la défection de Hissène Habré, lors de notre rencontre de Yebbi-Bou, le CCFAN a décidé avec une délégation du Volcan conduite par Aboulgacem Gamar de la mise en place du CMIAP (Adoum Togoï comme président du CMIAP, secondé par Al Hadj Issack Abdel Moukaram).

A Tripoli, Baghalani et moi avons passé presque deux mois à l’hôtel Libyan Palace. Le colonel Kadhafi a porté son choix sur le Volcan, car un jour les Libyens invitent Baghalani à aller à Benghazi pour prendre possession du camp mis à sa disposition et de réceptionner de l’aide militaire. A moi, ils ne disent rien, pour des raisons subjectives ou à cause de Mme Claustre… Je ne sais pas… Mais ce n’est qu’après la mort de Baghalani, après la libération des époux Claustre que j’ai bénéficié de l’aide libyenne.

La libération des époux Claustre intervient fin janvier 1977. Qu’est-ce qui vous décide à les libérer ? La rupture avec Habré a-t-elle accéléré cette libération ? Qu’avez-vous reçu en échange de leur libération ? Le journal Le Monde à l’époque parle de 5 millions de francs français, 100 kalachnikovs et  100 000 cartouches 5… est-ce correct ? Est-ce tout ?

Nous avions senti que le maintien en détention des époux Claustre était synonyme du refus de toute aide de la part de la Libye. C’est pourquoi, j’ai décidé de les libérer moyennant l’argent que nous devait M. Claustre. Les Libyens nous ont donné à peu près 70 000 dinars ou quelque chose comme ça. Pas beaucoup. Il n’y a pas eu de munitions, ni armes, ni autre chose. On a pris cette somme. On a libéré les époux Claustre, et ce n’est qu’après quelques temps que la Libye a commencé à nous fournir des armes.

Donc vous démentez ce qu’a affirmé le journal Le Monde ?

Non, ce n’est pas vrai. Ce que le journal Le Monde a dit n’est pas vrai.

Qu’est-ce que ces moyens supplémentaires changent pour vous et vos hommes sur le terrain ?

L’aide libyenne a changé la face de la guerre du Tchad. Elle nous a permis de libérer les garnisons militaires de Bardaï, de Zouar et Kirdimi bien que les deux dernières aient été évacuées par les forces gouvernementales devant les menaces pressantes du FROLINAT. L’aide libyenne a porté sur l’armement, surtout des kalachnikovs, des fusils FN Belges, des mitrailleuses, des mortiers, même des mitrailleuses lourdes 14,5 mm, 12,7… en allant jusqu’aux SAM7, etc. L’introduction du SAM7 a tout changé puisque les avions ne pouvaient pas intervenir… Il y avait aussi des véhicules… même notre parc auto a changé…

 1          Selon le mari de Françoise Claustre, Pierre Claustre, le Dr Staewen avait invité le soir de l’enlèvement les deux officiers tchadiens qui commandent la garnison de Bardaï. « Le docteur ouvre le portail en saluant une dernière fois ses hôtes. Au moment où ceux-ci le franchissent, les hommes de Habré surgissent de l’ombre. L’un des officiers tente de dégainer son pistolet, il est abattu d’une courte rafale. Son compagnon essaye de revenir en courant vers la maison. Poursuivi par le tir d’un pistolet mitrailleur, il s’écroule à son tour. Par malchance, Mme Staewen se trouve sur la trajectoire des projectiles : atteinte de sept balles, elle tombe en poussant un cri. » dans L’affaire Claustre, autopsie d’une prise d’otages, Karthala 1990.    

 2                En août 1975, Pierre Claustre est arrêté par les rebelles, après avoir échoué à leur fournir des armes. Le CCFAN lui avait remis pour cela une partie de l’argent reçu à la libération de Staewen : 380 000 Deutsche-Mark et 380 000 Francs. Mais les rebelles n’ont reçu du Ghana que des armes sans utilité pour eux. Marc Combe, lui a réussi à s’enfuir en mai 1975. Cf Pierre Claustre, L’affaire Claustre, autopsie d’une prise d’otages, Karthala 1990.

 3                Cf cette dépêche AFP, datée du 14 août 1975 titrée « Le derdeï rentre au Tchad » : « Le derdeï, chef spirituel et temporel des 80 000 Toubous vivant dans le Tibesti, est arrivé jeudi après-midi à N’Djamena, venant de Tripoli à l’issue d’un exil de 9 ans en Libye, apprend-on aujourd’hui de source officielle dans la capitale tchadienne. Le derdeï était accompagné du commandant Kamougué, ministre des Affaires étrangères et de la Coopération qui s’était rendu en Libye trois jours plus tôt et d’une quinzaine de personnes, la plupart membres de sa famille. »

 4                Cf le journal Le Monde du 12 décembre 1976 « M.Goukouni Ouedeï a remplacé M.Hissène Habré à la tête des rebelles du Tibesti » : « C’est le 18 octobre que M.Hissène Habré a été exclu par les siens. M.Goukouni Ouedeï a alors été nommé chef du groupe Borkou-Tibesti par les membres de ce groupe et par le groupe Borkou-Ennedi demeuré fidèle au FROLINAT. »

5                 Cité dans Robert Buijtenhuijs, Le FROLINAT et les guerres civiles du Tchad (1977-1984), Karthala-ASC 1987, p 39 : « Dès le 3 février 1977, Le Monde affirme que Goukouni aurait reçu la somme de 5 millions de FF, 100 fusils d’assaut Kalachnikov et 100 000 cartouches. »

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