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UE / Ukraine / Russie

Gazoducs ukrainiens : Moscou se fâche

par Piotr Moszynski

Article publié le 25/03/2009 Dernière mise à jour le 26/03/2009 à 11:13 TU

La « déclaration commune » sur la coopération dans le secteur gazier, signée lundi à Bruxelles par l’Ukraine, la Commission européenne et trois grandes banques internationales, suscite la colère de la Russie. Elle reporte une importante réunion intergouvernementale avec l’Ukraine et menace l’UE de « revoir les principes » de ses relations avec les Vingt-Sept.

Le tracé des gazoducs North Stream et South Stream.(Carte : L. Mouaoued/RFI)

Le tracé des gazoducs North Stream et South Stream.
(Carte : L. Mouaoued/RFI)

Moscou se fâche. Ce n’est pas la première fois, mais, en ce qui concerne l’Ukraine, la raison est toujours la même : la Russie craint pour sa domination sur le marché européen du gaz et pour l’influence politique que celle-ci lui assure dans les relations avec ses voisins et avec l’Union européenne toute entière.

La nouvelle pomme de discorde est un document qui n’a même pas le statut d’un accord formellement contraignant. Il s’agit d’une « déclaration commune ». Néanmoins, les perspectives qui y sont esquissées et la composition du groupe des signataires ont déclenché l’alerte rouge au plus haut niveau de l’Etat à Moscou. La déclaration signée à Bruxelles définit les conditions que l’Ukraine doit remplir afin de se voir octroyer une substantielle aide financière pour moderniser son réseau gazier qui assure actuellement la livraison d’environ 80 % du gaz russe à l’Europe.

Dans le passé, l’Union européenne déclarait souvent être prête à une coopération plus étroite avec l’Ukraine, notamment dans le secteur énergétique, mais, cette fois, la Banque européenne d’investissement (BEI), la Banque européenne de la reconstruction et du développement (BERD) et la Banque mondiale figurent parmi les signataires. Bref, le financement est assuré et le projet est viable.

L'Ukraine veut augmenter le transit

Si les principes de la déclaration sont pleinement mis en œuvre, la capacité du système des gazoducs de transit en Ukraine augmentera de 60 milliards de mètres cubes par an. Une telle montée en puissance du système ukrainien pourrait sérieusement mettre en cause la rentabilité des deux autres projets, soutenus, eux, par la Russie – North Stream et South Stream – et les rendre dépourvus de tout sens. Or Moscou y attache une importance stratégique et politique majeure. Le gazoduc North Stream doit passer directement de la Russie en Allemagne, sous la mer Baltique. Le South Stream doit passer par la mer Noire et la Bulgarie, pour approvisionner ensuite la Grèce, l’Italie, la Serbie, la Slovénie, l’Autriche et la Hongrie. Ainsi, les livraisons du gaz russe à l’Europe pourraient contourner les pays que le Kremlin considère comme peu fiables, et surtout peu enclins à céder aux pressions russes : la Pologne et l’Ukraine.

Ce ne sont pas des territoires où les Russes pourraient trouver facilement un Gerhard Schroeder, passé directement du fauteuil de chancelier d’Allemagne à celui de dirigeant de North Stream, ou un Ferenc Gyurcsany, dont la démission du poste de Premier ministre hongrois a été commentée en ces mots crus par le journal russe Kommiersant : « Le départ de M.Gyurcsany peut signifier pour Gazprom la perte d’un puissant lobbyiste, non seulement à l’intérieur de la Hongrie, mais aussi sur la scène politique européenne ». Le journal n’exclut d’ailleurs pas que Ferenc Gyurcsany, une fois libéré de ses obligations gouvernementales, se voie proposer le poste du chef de la société South Stream AG.

L'Ukraine ne veut pas coopérer

Moscou ne cachait pas son espoir de pouvoir offrir son appui au Premier ministre ukrainien, Ioulia Tymochenko, dans son conflit avec le président Iouchtchenko, moyennant quoi elle conduirait une politique plus conciliante à l’égard de la Russie. La signature de la déclaration de Bruxelles doit être, de ce point de vue, une terrible déception.

 Certes, la chef du gouvernement ukrainien a souligné que la Russie était toujours « invitée » à participer aussi à la modernisation des gazoducs de son pays, mais, face aux allégations selon lesquelles les intérêts russes seraient « ignorés » et « menacés », elle a sèchement répondu que l’Ukraine entendait défendre simplement ses propres intérêts nationaux. Pour ne rien arranger, Ioulia Tymochenko est venue à Bruxelles avec Viktor Iouchtchenko qui, pour l’occasion, affichait un parfait accord avec son Premier ministre. Un autre journal russe, Vremia Novostieï, estime que « les diplomates et les hommes politiques russes s‘étaient tout bêtement endormis avant la signature de la déclaration bruxelloise, et maintenant ils tapent du poing sur la table ». 

Moscou lance des avertissements

C’est vrai, et ils tapent même assez fort. Vladimir Poutine a immédiatement reporte sine die sa prochaine rencontre avec Ioulia Tymochenko, tout en qualifiant le document signé à Bruxelles d’« au moins irréfléchi et pas professionnel ». Un autre signataire, l’Union européenne, a eu droit à cet avertissement : « Si les intérêts de la Russie sont ignorés, alors nous serons forcés de commencer à revoir les principes de nos relations ».

Il est difficile d’estimer dans quelle mesure il pourrait s’agir de fuites téléguidées du Kremlin, mais on peut trouver des accents encore plus menaçants dans la presse russe. Vremia Novostieï écrit sur un ton quasi officiel : « Toute tentative de mettre la déclaration en œuvre ou de l’utiliser lors de négociations avec la Russie mènera au déclenchement de tous les mécanismes de pression sur notre voisin qui sont à notre disposition ». Et le journal d’évoquer des « sanctions » pour non exécution du contrat de l’Ukraine avec Gazprom, l’exigence de payer immédiatement tous les intérêts et pénalités dont Kiev serait redevable à cette société russe, ainsi qu’une menace diffuse de « sortir encore quelques gros cadavres de l’armoire gazière russo-ukrainienne ».

Le ton est donné. Il est exactement le même que lors de précédents conflits sur le gaz entre la Russie et l’Ukraine. Si l’on reprend la métaphore de Vremia Novostieï, les hommes politiques russes ne se sont peut-être pas encore tout à fait réveillés. En tout cas, ils ne semblent pas encore avoir remarqué que c’est justement la politique de menaces et de sanctions à l’égard de tout voisin qui ose timidement faire passer ses intérêts avant ceux de la Russie qui amène l’Union européenne à la conclusion qu’il vaut mieux qu’elle se protège, elle aussi. Entre autre, en prenant des mesures semblables à celles contenues dans la déclaration de Bruxelles.