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Guantanamo/Témoignage

Lakhdar Boumediene: « Maintenant je me sens vraiment un être humain »

Article publié le 03/06/2009 Dernière mise à jour le 09/06/2009 à 16:38 TU

Lakhdar Boumediene, ancien détenu à Guantanamo qui a passé plus de sept ans dans le camp américain sur l’île de Cuba, est arrivé en France le 15 mai dernier. La France est le premier pays de l’Union européenne à accepter sur son sol un ancien prisonnier libéré de Guantanamo. Arrêté en Bosnie-Herzégovine, fin 2001, où il travaillait pour le Croissant-Rouge, Lakhdar Boumediene a fait partie du « groupe des six Algériens de Bosnie », soupçonnés de fomenter un attentat contre l’ambassade américaine. Innocentés par la justice bosnienne, ils ont néanmoins, sous la pression des Etats-Unis, été remis aux autorités américaines en Bosnie, puis transférés à Guantanamo. Ce n’est qu’en novembre 2008 qu’un juge fédéral américain a exigé la libération immédiate de cinq des six Algériens de Bosnie. Lakhdar Boumediene en faisait partie. Il livre son témoignage à RFI.

Lakhdar Boumediene, deux semaines après son arrivée à Paris.( Photo : Véronique Gaymard / RFI )

Lakhdar Boumediene, deux semaines après son arrivée à Paris.
( Photo : Véronique Gaymard / RFI )



 
Lakhdar Boumediene :
Je suis Lakhdar Boumediene, marié, j’ai deux filles, Raja, 13 ans, et Rahma, 9 ans. Depuis le 15 mai 2009, date de mon arrivée à l’aéroport militaire en France, je suis un homme libre et maintenant je me sens vraiment un être humain, appartenant à la catégorie des hommes libres. Un homme au vrai sens du terme, surtout depuis que j’ai retrouvé les êtres qui me sont les plus chers, ma femme et mes deux filles, que je n’ai pas vues depuis sept ans et quelques mois.          

RFI : Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez enfin quitté le camp américain de Guantanamo ?

L.B. : Imaginez quelqu’un, prisonnier pendant plus de sept ans, qui se retrouve enfin libre, sans menottes. Je ne me sens libre que depuis la fin de ce voyage qui m’a amené de Guantanamo à Paris. Car ce voyage s’est déroulé dans des conditions très difficiles, j’avais les pieds attachés, les mains menottées, je n’ai pas mangé, pas bu, et le vol a duré près de 9 heures sans escale.

RFI : Vous étiez très affaibli lorsque vous avez atterri à Paris le 15 mai dernier ?

L.B. : J’avais entamé une grève de la faim à Guantanamo, de décembre 2006 jusqu’au 15 mai 2009. Dès mon arrivée à l’aéroport militaire en France, après un moment passé avec ma femme et mes filles, on m’a transféré à l’Hôpital de Percy dans un service de réanimation et de soins intensifs pendant 10 jours. Le problème, c’est que mon poids était très faible. A mon arrivée à Paris, je ne pesais que 56 kilos, alors que je pesais 73 kilos avant ma grève de la faim. Et comme le voyage s’est déroulé dans des conditions très difficiles pour moi, j’étais dans un état d’extrême faiblesse.

RFI : Pourquoi avez-vous fait une grève de la faim ?

L.B. : Ce qui m’a poussé à faire la grève de la faim, ce sont les mauvais traitements. Dès mon arrivée à Guantanamo, je leur ai  dit que j’étais innocent. D’ailleurs, ceux qui menaient les interrogatoires me disaient : « Ton cas est un cas politique, tu n’es pas un terroriste ». Malgré cela, les mauvais traitements devenaient de plus en plus durs, de plus en plus insupportables, surtout en 2006, après la mort de trois personnes en détention. Je n’avais donc pas d’autre choix que d’entamer une grève de la faim. Je ne sais pas pourquoi ils nous infligeaient tous ces mauvais traitements. Lorsque j’étais en Bosnie, on m’avait accusé de fomenter un attentat contre l’ambassade américaine de Sarajevo, mais à mon arrivée à Guantanamo, on ne m’a jamais plus posé de question à ce propos. Quand je leur demandais : «  Mais pourquoi vous ne me posez pas la question sur les accusations de Bosnie-Herzégovine ? », on me répondait : « Tu oublies ces questions sur l’ambassade américaine, on ne vous a pas ramenés ici pour ça ».

RFI : Et donc qu’est-ce qu’ils vous reprochaient ?

L.B. : Ils me posaient essentiellement deux questions : une, sur le fonctionnement des organisations caritatives, et la deuxième sur les Arabes qui vivaient en Bosnie-Herzégovine.

RFI : Comment se passaient les interrogatoires ?

L.B. : J’ai dû voir 70 personnes qui menaient ces interrogatoires, et de toutes les couleurs si je puis dire, des Noirs, des Asiatiques, des Européens. J’ai subi 120 séances d’interrogatoire. Avant 2003, lors de ces séances qui pouvaient durer 5 heures, je pouvais m’exprimer, je leur ai raconté ma vie, depuis ma naissance jusqu’à mon arrivée à Guantanamo, les gens que j’avais connus en Bosnie-Herzégovine. Mais subitement, en février-mars 2003, les interrogatoires sont devenus très durs, très violents, ça a été le début de la torture.

C’est devenu très douloureux, on m’interrogeait de minuit jusqu’à 6h et de 13 heures jusqu’à 18h. Pour protester contre ces tortures, j’ai commencé ma grève de la faim. Mais les séances ont tout de même continué. Ils m’emmenaient à l’hôpital pour me donner des traitements pour pouvoir continuer à m’interroger. Il y a même eu des séances de torture lorsque j’étais très faible : ils me mettaient un soldat de chaque côté pour me soutenir et me faisaient courir exprès. Mais comme j’étais trop faible, mes pieds raclaient par terre, et étaient tout ensanglantés. Quand les soldats me ramenaient dans ma cellule, mes pieds, mes chevilles et mes genoux étaient en sang car ils cognaient les escaliers, mais tout cela ne les dérangeait pas du tout.

Au septième jour, le médecin m’a demandé d’arrêter ma grève de la faim, sinon ils allaient me nourrir de force. Le lendemain, lorsqu’ils m’ont ramené à la clinique, les militaires et le médecin se sont fait des signes de connivence pour m’injecter le sérum de force et au lieu de  le diffuser normalement dans la veine, ils se sont amusés à m’enfoncer la seringue sur les os et les muscles de l’avant-bras. Et 15 minutes après ce jeu, une infirmière est rentrée dans la salle et m’a injecté le sérum dans la veine.

Lakhdar Boumediene

« Ce que je veux maintenant, c'est oublier ce cauchemar et vivre en paix avec ma famille. »

03/06/2009 par Véronique Gaymard

RFI : L’attitude des soldats s’est durcie à votre égard à cause de votre grève de la faim ?

L.B. : Oui, ils considéraient que comme j’étais en grève de la faim, je ne pouvais plus parler, et pour eux l’important c’était que je leur parle, de tout et de rien, mais que je leur parle.

La preuve c’est que le même médecin est venu la nuit pendant une séance d’interrogatoire, il a vérifié mes oreilles, mes yeux et mon pouls, et il a dit à ceux qui menaient l’interrogatoire : « C’est bon, vous pouvez continuer ».  Après 16 jours, ils ont vu qu’ils ne pouvaient rien obtenir de plus, et ils m’ont laissé. J’ai vu mes avocats en juillet ou en août 2004, mais cela n’a rien changé et les mauvais traitements étaient de plus en plus violents.

RFI : Et les visites du CICR, le Comité International de la Croix-Rouge ont-elles changé quelque chose ?

L.B. : Ils venaient mais ça ne changeait rien du tout. Un simple soldat pouvait dire à la personne du CICR : « Tu t’assois là-bas et tu ne parles pas ». Donc leur présence ne changeait pas grand-chose, et n’avait pas d’impact. Les gens du CICR ont vu beaucoup de cas de mauvais traitements, contraires aux normes du droit international, ils ont vu des gens nus dans des pièces glacées comme des réfrigérateurs, des gens qui avaient perdu la tête, et pourtant ils n’ont pas parlé, et dans leurs rapports, ils ont dit qu’ils ne pouvaient pas parler, selon leurs accords de confidentialité, c’est pour cela que leur présence n’avait aucun impact, jusqu’à maintenant.

RFI : A votre arrivée à Guantanamo, on ne vous appelait plus par votre nom ?

L.B. : On m’appelait matricule 10 005, c’était mon nom, mon prénom et mon adresse.

RFI : Comment cela s’est-il passé au début ?

L.B. : Les trois premiers mois étaient très, très pénibles, nous étions emprisonnés dans un camp appelé X-RAY, composé de grillages et de planches en guise de toit, chacun avait deux bidons, un pour l’eau, l’autre pour les toilettes et on les avait pendant plus de 24h, alors qu’il faisait jusqu’à 38 degrés.

RFI : Que ressentez-vous à l’égard des Américains qui vous ont enfermé pendant plus de sept ans ?

L.B. : Ce que je veux maintenant, c’est oublier ce cauchemar et vivre en paix avec ma famille. Vis-à-vis de l’administration américaine responsable de mon enfermement, ce qui est sûr, c’est qu’il y a un vrai problème avec quatre personnages fous et stupides : George Bush, Dick Cheney, Donald Rumsfeld, et le procureur général Alberto Gonzalez.

RFI : Est-ce que vous envisagez de porter plainte ?

L.B. : Oui, ce que je veux, c’est porter plainte contre ces quatre personnes, même si ça doit prendre plus de cent ans. Je ne sais pas si je réussirai, mais je vais tout de même le faire, avec l’aide de mes avocats américains à Boston.

RFI : Avez-vous confiance dans la justice américaine pour que cela puisse se faire ?

L.B. : Non, je n’ai pas confiance dans la justice américaine, je ne pense pas que cela puisse se faire.

Lakhdar Boumediene

« A Guantanamo rien n'a changé depuis l'arrivée de Barack Obama. »

03/06/2009 par Véronique Gaymard

RFI : Lorsque le juge fédéral a ordonné votre libération en novembre 2008, avez-vous reçu des excuses de la part du gouvernement américain ?

L.B. : En guise d’excuses, on m’a confisqué toutes mes affaires, et on ne m’a rien restitué : mon passeport algérien, ma carte d’identité algérienne, ils m’ont pris ma bague, qui était l’une des choses à laquelle je tenais le plus, mes diplômes, mes certificats…  voilà les excuses des autorités américaines. 

RFI : Est-ce que la situation à Guantanamo a changé depuis l’arrivée de Barack Obama à la Maison Blanche et son intention de fermer ce centre de détention ?

L.B. : Non, rien n’a changé, c’est le même général, le même amiral, ce sont les mêmes soldats, les mêmes traitements envers les prisonniers, rien n’a changé.  Un exemple : lors de mon transfert en avion, j’étais libre. J’avais demandé à aller aux toilettes, un garde m’a répondu : « Oui, à condition de laisser la porte ouverte et que  je continue à te filmer », et pendant que je faisais mes besoins, il continuait à filmer. Je lui ai dit d’arrêter, mais il a répondu : « C’est la loi ».

Pourtant j’étais libre, et dans un avion !  Vous pouvez imaginer comment ça se passe encore à Guantanamo !

RFI : Pourquoi pensez-vous que les autorités américaines ont eu des soupçons à votre égard ? Est-ce parce que vous avez quitté l’Algérie en 1990, que vous êtes allé au Pakistan, au Yémen, puis en Albanie ? 

L.B. : Sincèrement je ne le sais pas. Lorsque je suis parti au Pakistan, j’étais enseignant, puis je suis allé au Yémen pour chercher du travail. Là, j’en ai profité pour suivre des cours de français à l’université et au centre culturel français, puis je suis parti en Albanie et, par la suite, en Bosnie-Herzégovine où j’ai travaillé pour le Croissant-Rouge. Donc je ne sais pas pourquoi ils m’ont mis dans cette catégorie-là, pourquoi je suis rentré dans ce cauchemar, je ne le sais pas.

RFI : Quand le juge fédéral a ordonné votre libération, pourquoi vous n’avez pas voulu rentrer en Algérie?

L.B. : Moi je n’avais pas demandé à venir ici en France, je ne suis pas ici en tant que réfugié politique. J’avais demandé à venir ici pour pouvoir me réunir au plus vite avec ma femme et mes filles et ma venue s’est faite grâce à un accord entre les deux gouvernements français et algérien. Je n’ai aucun problème avec l’Algérie. Je pourrai peut-être y retourner dans quelques mois, je ne le sais pas. Je remercie la France bien sûr de nous accueillir. Mon seul objectif était de rencontrer ma femme et mes enfants, si on m’avait demandé d’aller les voir sur la lune, je serais allé sur la lune. Après l’annonce de ma libération en novembre, j’aurai dû retourner en Bosnie-Herzégovine avec trois autres ex-prisonniers algériens qui avaient la nationalité bosnienne, mais mes avocats m’ont demandé de venir ici, car retourner en Algérie aurait demandé du temps pour les négociations avec le gouvernement algérien. Donc je suis venu ici. Mais je serais allé sur la lune pour revoir ma femme et mes filles.

RFI : Vous avez été déchu de votre nationalité bosnienne après votre jugement en novembre 2008, c’est d’ailleurs la Bosnie-Herzégovine qui vous avait livré aux Américains?

L.B. : Les Bosniaques m’ont livré pour rien, et je ne m’attends pas à grand-chose de leur part, je n’ai pas besoin de leur nationalité. Jusqu’au 20 décembre 2008, j’étais bosniaque, mais il paraît qu’il y a eu des erreurs dans l’obtention de ces papiers, et j’ai été déchu de cette nationalité.

RFI : Aujourd’hui Lakhdar Boumediene, quels sont vos projets ?

L.B. : Lorsque j’étais à Guantanamo, j’ai reçu la visite de Laurent Delahousse, un diplomate de l’ambassade française de Washington, qui m’a dit : « Vos proches nous ont contactés, ils veulent que vous alliez vous établir à Nice ». Mais pour l’instant, je ne sais pas. La seule chose que je demande, c’est d’être avec ma femme et mes enfants en toute tranquillité mais je ne sais pas ce que je vais faire. Je veux mener une nouvelle vie, et je veux oublier ce cauchemar que j’ai vécu pendant sept ans.

RFI : Qu’est-ce qui vous a aidé à tenir toutes ces années ?

L.B. : Guantanamo, ce n’était pas ma propre volonté, je peux le considérer comme le destin. Ce qui m’a aidé, c’était de penser à ma femme et à mes enfants, ce sont eux qui m’ont aidé à tenir, et à conserver mes principes et ma façon de vivre.

RFI : Vous avez longtemps travaillé dans l’humanitaire, c’est quelque chose qui vous porte encore aujourd’hui, et que vous aimeriez faire?

L.B. : Quand j’étais très jeune, avant de quitter l’Algérie, j’aimais beaucoup travailler dans l’humanitaire. Quand j’aide un orphelin ou une femme ou un homme très pauvre, avec mes petits moyens, et que je les vois sourire, je me sens bien. Lors de mon séjour à Guantanamo, je disais aussi aux personnes chargées des interrogatoires que malgré les conditions de vie, malgré mon passage à Guantanamo, si je revenais à la vie normale, je continuerai mon travail dans l’humanitaire, et j’espère le faire très bientôt.

RFI : Les retrouvailles avec votre femme et vos enfants ont dû être un moment très fort émotionnellement?

L.B. : C’est un moment que je n’oublierai jamais de ma vie. La dernière fois que j’ai vu ma petite dernière Rahma, elle n’avait que 18 mois, et je l’ai retrouvée alors qu’elle avait déjà neuf ans. Au début, lorsqu’elle ma vu, elle  a dit : « C’est un monsieur assez âgé que je vois là, ce n’est pas lui mon papa ». Ma femme disait la même chose : « Ce n’est pas mon mari, ce monsieur qui est en face de moi est un monsieur beaucoup plus âgé ». Mais après, lorsque nous nous sommes approchés, les premiers moments n’ont été que des larmes, on pleurait tous les quatre. Maintenant, petit à petit, on essaye de se rappeler des moments de vie en commun, et je pense qu’un jour, on arrivera à oublier ce cauchemar. 

Propos recueillis par Véronique Gaymard

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L’entretien de RFI avec Lakhdar Boumediene a été réalisé le 1er juin 2009 dans un petit hôtel de la banlieue parisienne où il réside avec sa femme et ses deux filles venues d’Algérie le rejoindre à Paris, il doit encore effectuer des examens de santé à l’hôpital de Percy où il est suivi. Selon son avocat en France, David Reingewirtz, la France lui a délivré un visa de trois mois. Lakhdar Boumediene devrait obtenir un titre de séjour qui lui permettra ainsi qu’à sa femme et à ses deux filles de s’établir durablement à Nice où vit actuellement la famille de sa belle-soeur.