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Art et Anatomie

Cadavres pas si exquis

par Elisabeth Bouvet

Article publié le 23/07/2008 Dernière mise à jour le 24/02/2009 à 10:19 TU

Le 28 mai, Our Body, à corps ouvert, l’exposition qui a déjà fait un tabac aux Etats-Unis, au Japon, en Allemagne ou encore au Canada où elle a attiré au total quelque 30 millions de visiteurs, prenait ses quartiers dans l’Hexagone, à La Sucrière, salle lyonnaise d’ordinaire dédiée à l’art contemporain. Plus de dix ans que ces écorchés promènent leurs corps scalpés à travers le monde. Aujourd’hui encore, ils sont en nombre suffisant pour faire l’objet de 3 expositions distinctes. A La Sucrière, seul espace en France qui a accepté de les abriter, un ensemble de 17 corps dépouillés de leur peau et d’une centaine d’organes est exposé avec le plus grand soin. « Spécimens secs et sans odeur », nous rassure-t-on à l’entrée de l’exposition que son organisateur, Pascal Bernardin considère comme une date importante pour « l’édification du grand public ».

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« Voir l’exposition ? Je n’en vois pas l’impérieuse nécessité », dit l’une ; « Avec les progrès de la médecine, a-t-on besoin de les exposer ainsi ? », se demande une autre ; « Pour moi, c’est un manque de dignité, on ne le tolèrerait pas pour des animaux », s’offusque une troisième. Aucune de ces trois personnes croisées avant de pousser les portes de La Sucrière n’a vu et n’envisage de voir Our Body, à corps ouvert, l’exposition qui se tient pourtant dans leur ville. Quelle ne serait donc pas leur surprise si elles venaient à se rendre sur les bords de la Saône, là où se tient ordinairement la Biennale d’Art contemporain de Lyon. Ni effroi ni haut-le-cœur, ni traumatisme ni rejet en effet parmi le public qui déambule au gré des 6 salles de l’exposition. C’est à peine si le livre d’or, à la sortie, se fait l’écho de doutes quant au bien-fondé de Our Body, doutes de toute façon noyés dans la masse de commentaires ravis, éblouis et, pour tout dire, comblés.  

 « Dans toutes les classes de sciences naturelles, on voit des squelettes »

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C’est même en famille que la visite « aux cadavres » s’effectue. Madame stationne avec ses 4 enfants devant un corps d’homme en position de tirer à l’arc pour mettre en exergue sa musculation. Pas de préparation spécifique avant cette sortie que la mère qualifie d’« instructive » : « Dans toutes les classes de sciences naturelles, on voit des squelettes », justifie-t-elle. Certes mais le squelette hébergé dans les écoles est généralement un faux. Or, ici, tout est vrai. Tous ces écorchés ont eu une vie avant d’être ainsi dépecés, disséqués, vidés de leurs entrailles, installés sur un vélo ou devant un jeu d’échecs, le crâne à moitié découpé. Faut-il encore pouvoir réaliser qu’il ne s’agit pas de corps reconstitués.

Or, la confusion est « entretenue » par le procédé de conservation utilisé, connu sous l’appellation d’« imprégnation polymérique », et qui consiste à remplacer les liquides et les graisses par des matières plastiques durcissantes, ce qui confère aux corps un aspect irréel. Baptisée également « plastination », cette méthode fut mise au point à la fin des années 70 par un anatomiste allemand, Gunther von Hagens. Même trouble devant l’absence de « traçabilité ». Nulle mention de la provenance de ces 17 « spécimens » (selon l’appellation en cours)  made in China, livrés par un institut de Hong-Kong spécialisé dans la « plastination ». Le producteur de Our Body, Pascal Bernardin l’assure : « tous avaient fait don de leur corps à la science et avaient même donné leur accord pour être ainsi exposés ».

Une machine humaine, et non pas un corps

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« Quand on vous parle de cette exposition, on est choqué. Moi-même je l’ai été. Mais quand on la voit, on ne l’est plus du tout parce que ce que l’on voit, c’est une machine », reprend l’organisateur qui, pour monter l’exposition, s’est entouré de médecins dont le docteur Hervé Laurent (Cf interview, pied de page). Dans l’introduction à Our Body, à corps ouvert, ce dernier parle d’« une performance artistique, technique et pédagogique ». Ce que confirment bientôt les références tant aux médecins qui, depuis les Egyptiens, ont permis de faire avancer la connaissance du corps humain qu’aux artistes de l’acabit d’un Léonard de Vinci qui maniait pinceaux et scalpels avec une égale dextérité. Et Pascal Bernardin d’ajouter que « les éclairages des vitrines où sont installés les cœurs, poumons, foies, vagins, colonnes vertébrales et autres viscères sont de la qualité de celles du Louvre ».

Voilà pour la caution artistique car de toute évidence, le succès de l’exposition tient avant tout à cette mise à nu inédite du corps humain, à cette découverte « en chair, en os, en nerfs et en humeurs » de « la machine humaine, dans toute sa complexité, dans toute sa perfection » : « On a tous démonté un moteur un jour, ça on sait faire. Mais paradoxalement, on n’a aucune idée de la manière dont fonctionne notre corps », poursuit notre interlocuteur qui juge « formidable de pouvoir ainsi découvrir comment marche le système nerveux depuis le cerveau jusqu’au talon d’Achille ». Et ainsi de suite, l’exposition ayant elle-même été sectionnée en 6 parties comme les 6 grands systèmes (musculaire, digestif, respiratoire, uro-génital, cardio-vasculaire et donc nerveux) qui régissent le corps humain.    

En faveur du don d’organes

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« Oh dis donc, tout ce qu’il y a dans le pied », « Tout à l’air plus petit », « Elle est belle la sclérose-là ! », « C’est très instructif pour comprendre le cancer des poumons, par exemple »… Et ainsi de suite. Depuis l’ouverture de l’exposition, Pascal Bernardin se rend une fois par semaine à La Sucrière. Les commentaires qu’il écoute, recueille l’ont conforté dans l’idée que Our Body peut aider à « respecter davantage son corps, et donc, celui de l’autre » : « C’est peut-être l’âge, une petite soixantaine, admet-il, mais cette exposition a été un tournant dans ma vie ». Et d’expliquer que pour la réouverture de l’exposition, le 28 août, il envisage « d’inviter des associations caritatives qui tournent autour du don d’organes à venir sur place pour débattre de ce problème en France où l’on compte près de 25 000 personnes en attente de recevoir un organe ». Simple caution ou nouveau combat ? Il n’hésite pas à faire référence à « Coluche et ses restos du cœur » car, insiste-t-il, prêt à reprendre son bâton de pèlerin pour montrer Our Body, « je me suis rendu compte qu’il y avait quelque chose à faire, et qu’il faut maintenant aller plus loin. La preuve est faite que le public n’a pas peur ».  

« Stapedius », c’est le joli nom du plus petit muscle du corps humain. Long de 1,2 millimètre, il se trouve dans l’oreille interne où il contrôle le plus petit os dudit corps humain, à savoir l’étrier. Cette minuscule information méritait-elle qu’un corps d’homme, même consentant, soit exhibé, tous ses muscles « désinsérés » façon « fleur entrain d’éclore » ? Difficile malgré tout de ne voir dans ces « spécimens » que des « machines ». Ceci dit, à cœur ouvert.    

Docteur Laurent, conseiller scientifique de l'exposition "Our Body"

« Chaque corps représente plusieurs milliers d'heures de travail. »

22/07/2008 par Sophie Ekoué