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Cinéma engagé

«Welcome» : dans les eaux de l'immigration clandestine

par Elisabeth Bouvet

Article publié le 10/03/2009 Dernière mise à jour le 11/03/2009 à 14:31 TU

Distribué par Mars Distribution

Distribué par Mars Distribution

Un mois après la sortie d’Eden à l’Ouest de Costa-Gavras et trois semaines avant de voir Nulle part, terre promise d’Emmanuel Finkiel, le public français peut découvrir à partir de ce 11 mars le nouveau film de Philippe Lioret, Welcome qui, comme les deux autres titres, traite de la question de l’immigration clandestine. Fiction à part entière, Welcome est le fruit d’un long travail de documentation et de reportage sur place à Calais, dans le nord de la France, là où s’entassent des milliers de clandestins qui rêvent de rejoindre l’Angleterre, de l’autre côté de la Manche. Un rêve qui se heurte à une loi de 1945, doublement coercitive : contre les sans-papiers et contre ceux, simples citoyens, qui leur viendraient en aide. Tout le propos du film qui met face à face Bilal, jeune réfugié kurde, et Simon (alias Vincent Lindon, excellent), maître-nageur qui choisit de sortir de son indifférence.

Depuis le début de l’année, Philippe Lioret a enchaîné plus de soixante-dix projections de son film dans toute la France. S’il précise ce chiffre, lors de cette avant-première parisienne, c’est évidemment moins pour se plaindre que pour souligner combien ce long-métrage lui tient à cœur. Au moins autant qu’à l’un de ses acteurs principaux, Vincent Lindon, à ses côtés ce soir-là : « Il y avait deux choses que j’avais envie de faire dans l'existence. Premièrement, aider quelqu’un dans la vie, ce que fait mon personnage et j’accepte que les personnages déteignent sur moi. Deuxièmement, faire de la politique, et là encore mon personnage en fait dans le film », déclare le comédien qui lâchera un peu plus tard, « être très fier de ce rôle-là ».

A l’évidence, l’un et l’autre, le réalisateur et le comédien, ont « fait le boulot », pour reprendre l’expression de Philippe Lioret. Tant derrière la caméra où le cinéaste a réussi à filmer sans pathos ni angélisme, juste à hauteur d’homme, que devant où Vincent Lindon - mais il faudrait aussi citer les autres acteurs à commencer par le non professionnel Firat Ayverdi qui joue Bilal - est sidérant de vérité dans le rôle de Simon, un maître-nageur dont la vie affective part à vau-l’eau. C’est d’ailleurs « son seul problème dans l’existence », ainsi qu’il le précise à celle qui vient de le quitter pour un autre homme. Bref, un type somme toute normal comme vous et moi, paumé, recroquevillé sur sa douleur et qui espérant ainsi épater sa future ex-épouse, bénévole dans une association qui vient en aide aux réfugiés, va héberger deux Kurdes dont Bilal à qui il dispense des cours de crawl à la piscine municipale.

De ce geste d’éclat plus que de solidarité nait cependant une réelle amitié, un peu bourrue, un peu maladroite, avec Bilal, 17 ans. Ce dernier a fui son pays, l’Irak, pour échapper aux persécutions mais aussi, et peut-être surtout, pour rejoindre la jeune femme qu’il aime et qui vit en Angleterre. Et rien, ni la température de l’eau ni les 32 kms qui séparent Calais de Douvres ni sa condition physique, ne le détournera de son projet insensé : traverser la Manche à la nage. Et au péril de sa vie. Touché par cet élan insubmersible, Simon décide d’épauler son « protégé ». C’est le début de ses soucis d’abord avec certains des habitants de son immeuble qui n’hésiteront pas à le dénoncer, puis avec la police qui l’obligera à venir pointer au commissariat tous les jours au nom de la loi qui punit toute personne venant en aide à des personnes en situation irrégulière. Et qui punit lourdement puisque ladite personne peut écoper d’une peine de cinq ans d’emprisonnement.

Vincent Lindon et Firat Ayverdi 

		Distribué par Mars Distribution
Vincent Lindon et Firat Ayverdi
Distribué par Mars Distribution


« J’ai commencé ce tournage comme un cinéaste et j’ai fini comme un citoyen : avec de la colère face à l’inacceptable façon dont on traite les êtres », indiquait Philippe Lioret, lors d’une avant-première à Calais, dans la ville où Welcome a été tourné. Et c’est bien ainsi que le spectateur le reçoit, jusque dans cette manière qui va crescendo d’installer la tension. Ce sont les interpellations musclées la nuit dans les rues de la ville, c’est la description des conditions de vie ( ?) des migrants dans ce que l’on nomme communément la « jungle », un bois qui borde Calais et où les migrants ont élu domicile depuis que le centre d’hébergement de Sangatte a été fermé en 2002 - ce qui n’a absolument pas réglé le problème des réfugiés contrairement aux promesses tenues à l’époque par un certain Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur -, c’est l’attitude de certains officiers de police qui sans être zélés font respecter l’ordre avec application (« En les aidant, vous en ferez venir d’autres. On a reçu des consignes très strictes pour que les Calaisiens n’aident pas ces types-là »), ce sont les pressions sur les citoyens qui entendent dénoncer ces injustices, c’est enfin l’invraisemblable traversée de la Manche au milieu des containers gigantesques et des vagues hostiles, l’une des scènes à la fois les plus impressionnantes et poignantes du film.

Pour avoir récemment expliqué à des spectateurs que « ce qui se passe là [lui] rappelle 1943 », tout en indiquant qu’« heureusement, il n’y a pas que des Papon à Calais, il y a aussi des gens formidables », Philippe Lioret a suscité l’ire d’Eric Besson. Le ministre de l’immigration et de l’identité nationale a fait savoir le 7 mars dernier que le cinéaste « a[vait] franchi la ligne jaune. […] Suggérer que la police française, c’est la police de Vichy […], c’est insupportable ». En réponse au commentaire de l’ancien socialiste, le réalisateur de Welcome publie dans les colonnes du quotidien Le Monde daté du 11 mars, jour de sortie du film, une lettre ouverte dans laquelle il réaffirme que « dans notre pays de simples valeurs humaines ne sont pas respectées ».

La garde à vue (de 9 heures) le 25 février dernier à Béthune, dans le nord, d’une femme de 59 ans - bénévole d’une association qui organise les dons de vêtements et de nourriture pour les migrants - au prétexte qu’elle rechargeait les portables d’une poignée de clandestins démontre, s’il en était besoin, que malheureusement la réalité dépasse souvent la fiction.