| |||
09/06/2006 | |||
Chronique Littérature | |||
L'essentiel d'un livre L’humour corrosif de Venance Konan (MFI) Après un premier roman qui fut un best-seller local, l’Ivoirien Venance Konan donne avec Robert et les Catapila un recueil de nouvelles grinçant et délicieusement décapant. Il est certain que les jours agités que vit la Côte d’Ivoire ne sont pas faits pour nous rendre optimistes. Le dernier roman de Tanella Boni * en est un témoignage oppressant. Les nouvelles de Venance Konan sont d’autant plus surprenantes. Elles prouvent que, même dans un contexte dramatique d’un pays au bord de l’abîme, menacé par la guerre civile, il est possible de rire. Le rire étant une défense contre le sort, mais qui n’est pas à la portée de tout le monde. Or Venance Konan pratique un humour doucement corrosif. Tout au long des 300 pages de son recueil de six longues nouvelles, marquées du sceau d’un talent littéraire exceptionnel. Ce volume fonctionne comme le geste du maître nageur : Venance Konan maintient hors de l’eau le menton de l’apprenti qui coule ! Son humour s’exerce contre les mini-travers de ses compatriotes. Mais petits travers grands effets comme chacun le sait ! Le lecteur ne sera donc pas surpris d’apprendre dès la première nouvelle qui donne son titre au recueil que la xénophobie latente envers l’« étranger » (c’est-à-dire l’Ivoirien d’une autre ethnie) n’est qu’un chauvinisme qui n’empêche pas qu’on l’aide à s’installer et qu’on en tire bénéfice ; mais lorsque ce « frère » s’enrichit jusqu’à vous dépasser, ce sentiment grandit et se transforme en franche hostilité... et la guerre n’est pas loin. Au niveau de braves paysans, ce n’est pas encore très grave et l’Etat peut intervenir en arbitre pacificateur. Oui, mais si l’Etat n’intervient pas... Ainsi, Venance Konan aborde toujours sur ce ton badin « la frénésie qui pousse les uns et les autres à chercher l’argent ». Il s’empare d’un pieux Imam ; il taquine la paranoïa populaire qui impute toute mort ou accident à des causes surnaturelles et malveillantes ; il se gausse des fantasmes que nourrit la jeunesse envers l’Europe, les Blancs... et surtout les Blanches, qui vous aideraient à obtenir visa et billet d’avion ; il fustige – mais toujours en riant – la rapidité avec laquelle un « prophète » de quartier convainc son entourage des intentions perverses de ces musulmans « qui récitent des versets sataniques ». Il est trop drôle, ce Venance Konan, et cet humour l’air-de-rien-mais-qui-dit-tout nous rappelle celui du Camerounais Francis Bebey dans Le fils d’Agathe Moudio. Ou encore l’écriture pince-sans-rire de Bernard Dadié dans Un nègre à Paris. Enfin, si on compare Venance à son compatriote Koffi Kwahulé qui vient de publier avec Babyface (Galliamrd 2005) un livre d’une très grande inventivité, on se rend vite compte combien l’humour est fondamental chez les deux écrivains qui nous rappellent que la littérature reste toujours féconde dans une Côte d’Ivoire en faillite. Venu du journalisme à la fiction, Venance Conan est un romancier classique qui écrit dans une langue élégante et limpide. Mais sa pénétration de la culture baoulée, du monde rural comme du peuple d’Abidjan est extrêmement fine et profonde ; et avouons-le, c’est un délice de rire avec lui. Robert et les Catapila (nouvelles), par Venance Konan. NEI (Abidjan), 288 pages, prix non communiqué. * Matins de couvre feu, éditions Le Serpent à Plumes (2005). Lilyan Kesteloot Coetzee dans les labyrinthes de la méta-fiction (MFI) Le renouveau de la littérature sud-africaine est venu avec l’entrée en scène d’une nouvelle génération d’écrivains qui puisent leurs thématiques dans les problèmes sociaux actuels de la nation « arc-en-ciel » que les politiciens noirs et blancs tentent de construire, sur les vestiges encore fumants de l’apartheid. Ce renouveau passe également par la tentative très consciente faite par les grands anciens pour sortir des sentiers battus de la littérature anti-apartheid qui avait fait leur renom. Ceux-ci tentent de refonder leur imaginaire en privilégiant l’individuel sur le collectif, l’ordinaire du quotidien sur le spectaculaire et le révolutionnaire. C’est ainsi que Jean Michel Coetzee, l’auteur notamment de Disgrâce, s’est tourné depuis quelques années vers l’exploration des différents ressorts et décalages de la narration à la manière des nouveaux romanciers français. Prix Nobel de littérature 2003, Coetzee poursuit ses explorations métafictionnelles dans son dernier roman à travers le personnage énigmatique d’Elisabeth Costello qui avait donné son titre au précédent livre de l’écrivain, à mi-chemin entre fiction et essai. Dans L’homme ralenti, la septuagénaire Costello, à la fois personnage et double de l’auteur, poursuit de ses ardeurs créatrices le protagoniste du récit qu’elle est en train d’écrire. Elle le défie d’être à la hauteur de l’ambition qu’elle nourrit à son égard. Mais Paul Rayment, réduit à vivre sa vie au ralenti suite à un accident de vélo qui lui a coûté une jambe, veut s’émanciper des diktats de sa génitrice. « Laissez-moi tomber. Je ne suis pas un sujet docile, comme vous ne tarderez pas à le découvrir. Allez-vous en. Je ne vous retiens pas. Vous serez soulagée d’être débarrassée de moi... », lance-t-il à la dame Costello venue frapper à sa porte. Les velléités libertaires du personnage, étroitement mêlées aux malheurs de l’écrivain omniscient et omnipotent dans une narration qui aborde les sujets aussi éternellement romanesque que l’amour, la vieillesse et la fidélité, fait de L’homme ralenti une des oeuvres les plus originales du corpus de la fiction littéraire contemporaine. L’homme ralenti, par J.M. Coetzee. Traduit de l’anglais par Catherine Laugas du Plessis. Editions du Seuil, 271 pages, 20 euros. Tirthankar Chanda Cupido Cancrelas, le bushman qui tutoyait Dieu (MFI) Les éditions Actes Sud, le nouvel éditeur en France d’André Brink, viennent de publier simultanément deux nouveaux romans sous la plume de cet immense auteur sud-africain. L’amour et l’oubli est une autobiographie fictive. Elle évoque à travers la figure imaginaire d’un littérateur sud-africain vieillissant et se remémorant toutes les femmes qu’il a aimées, les propres luttes et amours de l’écrivain Brink. C’est un récit bouleversant d’honnêteté et d’érudition, deux ingrédients que Brink a toujours su mélanger avec brio pour clamer son idéalisme, son indignation et ses espérances. Plus original dans sa conception et sa structure, L’insecte missionnaire ressuscite un personnage historique haut en couleurs dont la vie et les aventures sont autant de témoignages sur l’histoire violente et passionnelle d’une Afrique du Sud coloniale. Cupido Cancrelas était le premier pasteur noir de l’Eglise protestante sud-africaine. Brink s’est inspiré de la vie de ce pasteur noir et a raconté, mélangeant la fiction et le réel, le parcours singulier de ce personnage hors du commun qui avait quitté sa communauté et ses croyances païennes pour devenir un missionnaire protestant plein d’ardeur et de naïveté. A la fois picaro et mystique, à mi-chemin entre Wangrin et Thérès d’Avila, Cancrelas écrivait à Dieu des lettres pleines d’indignation pour raconter le triste sort de ses frères de race. Brink en a fait ici l’emblème de la quête de la liberté de la population sud-africaine noire, une quête dont les origines remontent au 19e siècle lorsque les Boers confisquaient les terres fertiles et réduisaient les tribus noires à l’esclavage. Héros d’une histoire alternative, Cupido Cancrelas, l’enfant des bushmen, ne saura pas malgré sa piété chrétienne sauver les siens de la colère meurtrière des colons barbares. L’insecte missionnaire et L’amour et l’oubli, par André Brink. Traduits de l’anglais par Bernard Turle. Editions Actes Sud, 332 et 485 pages, 21,50 et 24 euros. T. C. Le roman de la mondialisation (MFI) Découverte par l’éditeur Maurice Nadeau, Emmanuelle Pireyre a publié deux premiers livres brefs, salués pour la nouveauté du ton, l’audace de l’expérimentation poétique. Avec son troisième livre, Comment faire disparaître la terre ?, la jeune auteure s’attaque plus franchement au roman. Le résultat est d’abord déroutant : pas de véritable personnage mais une « Femme de 30 ans » sérieuse et méthodique jusqu’à l’absurde, nourrie de magazines pour adolescentes, de guides pratiques de toutes sortes, de sondages, de tests psychologiques d’embauche et de séries télévisées, qui tente une « analyse du réel », un « rapport direct avec la vérité », parsemant son « enquête » de schémas récapitulatifs poétiques et drôles. Face à elle, des interlocuteurs qui s’appellent « Conseillère d’orientation », « Psychanalyse », « Académie française » ou « Propriétaire ». L’enjeu n’est rien moins que de comprendre le « monde occidental » d’aujourd’hui, le monde inauguré par Henrique, l’esclave malais de Magellan, le premier homme a avoir achevé un « tour du monde à la voile » en 1521. Autrement dit, pour ne citer que quelques têtes de chapitre, de relier « Le scénario du bonheur » et « Le débat sur les barbecues » avec « La mondialisation » ou « Ce qu’il faut savoir pour acheter un pull », en passant par « Les humiliés » et « La télévision ». Avec une curiosité qui paraît sans limite, une grande attention aux mots et à leurs croisements (et un hommage judicieux à Francis Ponge), Emmanuelle Pireyre surprend de bout en bout avec ce livre jubilatoire et lucide, qui s’achève sur une « théorie » loufoque et pertinente des « toboggans » de la pensée. Un livre finalement enthousiasmant, à relire aussitôt. Comment faire disparaître la terre ? par Emmanuelle Pireyre. Editions du Seuil, 234 pages, 18 euros. Frédéric Lefebvre Histoire et littérature (MFI) Quels rapports entre histoire et littérature ? La littérature est-elle à même de rendre l’histoire plus vivante, plus compréhensible que les manuels et les ouvrages plus érudits ? C’est la question que pose la dernière livraison de la revue Notre Librairie sous le titre Histoire, vues littéraires, à travers une série d’articles, d’interviews et de notes de lecture qui permettent un tour d’horizon de cette vaste question, en Afrique et aux Caraïbes. Bien entendu, cette enquête met à mal la fameuse idée du philosophe allemand Hegel selon lequel l’Afrique était un continent sans histoire, puisque, disait-il, les peuples africains n’avaient pas d’écriture (une affirmation qui ignorait entre autres toute la littérature éthiopienne dont les premiers écrits remontent au Moyen Age, ainsi que les chroniqueurs arabes comme Ibn Batuta). La première partie de ce numéro de Notre Librairie recense toute une série de romanciers africains dont les ouvrages plongent dans l’histoire du continent. C’est le cas bien sûr du Devoir de violence de Yambo Ouologuem, et aussi de Monné, Outrages et Défis d’Ahmadou Kourouma. Plusieurs articles analysent la manière dont les auteurs africains et antillais contemporains abordent – ou parfois ignorent – le phénomène de la traite des esclaves : Kangni Alem souligne ainsi « l’ampleur du silence » sur la question dans la littérature contemporaine de l’Ouest africain. Dans une seconde partie, la revue rassemble des comptes-rendus d’ouvrages d’auteurs antillais (Gisèle Pineau, Jacques Stephen Alexis, Maryse Condé, Patrick Chamoiseau, Daniel Maximin, etc) pour qui « la confusion entre la vérité historique et la fiction » sont « une condition de l’écriture de soi ». Après avoir évoqué les « héroïnes africaines » (de la carthaginoise Shophonisbe à la reine Pokou de Côte d’Ivoire), l’enquête se poursuit en Afrique du Sud avec notamment des articles sur Nadine Gordimer et Gillian Slovo, ainsi qu’une interview d’André Brink. Dans la troisième partie, Elikia M’Bokolo examine les œuvres d’historiens africains (de l’abbé Boilat à Jomo Kenyatta). Suivent une étude sur les sectes afro-chrétiennes et deux entretiens, avec Edouard Glissant et avec Jean-Pierre Dozon, lequel souligne que « la littérature met le doigt sur des choses que les sciences sociales et humaines de voient pas ». Cette formule résume bien l’esprit qui a présidé à la confection de ce numéro d’une stimulante richesse. Notre Librairie, Revue des Littératures du Sud, N° 161 - mars-mai 2006 – Histoire, vues littéraires, 157 pages, 10,50 euros. Claude Wauthier Un auteur à découvrir Autobiographie d’une fuite (MFI)Récit autobiographique, le nouveau livre sous la plume de l’Iranienne Sorour Kasmaï raconte les circonstances qui ont conduit l’auteur à fuir son pays natal et à se réfugier en Occident. La fuite fut une renaissance, mais aussi le début d’un long processus d’introspection et de questionnements identitaires qui est le véritable thème de ce très beau roman. La révolution islamique de 1979 en Iran, comme la plupart des révolutions, a laminé la vie de plusieurs centaines de milliers de personnes et broyé celle de certains de ses initiateurs et partisans. Ceux parmi ces derniers qui ont pu sauver leur vie, ont été contraints de tout abandonner et prendre le chemin de l’exil. Sorour Kasmaï fait partie des jeunes qui ont fait la révolution islamique mais en ont été très vite déçus. « Dans la révolution, il y a le mot « rêve ». Alors on rêvait, on voulait plus de liberté et plus de progrès pour l’Iran », dit la révolutionnaire assagie. Mais le rouleau compresseur de la révolution a très vite brisé les rêves. Accompagnée de sa sœur, elle est partie à cheval vers la Turquie en passant par la Vallée des aigles, dans le Kurdistan iranien, là où « les aigles répètent leur mort pour mourir dignement ». C’est cette histoire de fuite que nous raconte l’auteur dans son ouvrage : La vallée des aigles. Autobiographie d’une fuite. « Cette histoire est romanesque en soi. Je n’ai presque rien inventé. J’ai juste changé quelques noms et quelques petits détails pour préserver l’identité des personnages qui vivent encore en Iran. » Toutefois, pour Kasmaï, « le personnage principal du livre, c’est la fuite ». « J’avais déjà fait plusieurs tentatives pour raconter cette histoire mais à chaque fois je me butais contre l’indiscible ; je pense que c’était inconscient, je n’avais pas envie de raconter une fuite qui commençait à Téhéran et qui finissait à l’aéroport Charles-de-Gaulle. Je sentais qu’il me manquait quelque chose : une chute qui donnerait un sens à cette fuite ». Ce sens est apparu à l’auteur lorsqu’elle est retournée en Iran, vingt ans après l’avoir quitté. Kasmaï considère ce retour comme le « point final » de son aventure. « Si je ne retournais pas sur le lieu du crime, je serais toujours en fuite. Lors de mon séjour en Iran, j’ai ressenti le besoin d’aller sur la route de ma fuite pour finalement m’en débarrasser et la remplacer par autre chose », raconte-t-elle. De retour d’Iran, elle s’est mise à écrire et tous les éléments se sont remis en place comme dans un puzzle. L’histoire d’une génération Exilée en France depuis 1983, Sorour Kasmaï ne s’est « jamais sentie comme une exilée » dans le pays de Racine et de Voltaire. C’est parce qu’en Iran où son père était rédacteur en chef du quotidien francophone de Téhéran, elle avait baigné dès son jeune âge dans la langue et la culture françaises. Mais elle s’est toujours considérée comme une Iranienne. Cette fierté d’être une Iranienne ne l’a jamais quittée, mais cela ne l’empêche pas pour autant d’analyser le devenir de son pays avec lucidité. Selon elle, l’Iran est le « trou noir » de la planète qui n’est pas sans rappeler le « ground zéro » à Manhattan, né lui aussi de la furie des fondamentalistes. Aujourd’hui, Kasmaï place tout son espoir dans la femme iranienne qui malgré « toute la pression qu’elle a subie se bat avec un courage formidable pour reconquérir ses droits. Ce courage est à attribuer, affirme–t-elle, à l’éducation laïque et moderne qui date d’avant la révolution. Je rends hommage au régime du Shah qui a tellement profondément ancré la laïcité et la modernité en Iran que même les jeunes nés après la révolution, ont une culture laïque. » Le récit de Sorour Kasmaï est, peu ou prou, l’histoire de toute une génération d’Iraniens, contraints à l’exil par le régime islamique. La vallée des aigles. Autobiographie d’une fuite, par Sorour Kasmaï. Editions Actes Sud, collection « Horizons persans », 246 pages, 20 euros. Darya Kianpour | |||
|