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| 15/09/2006 | |||
| Chronique Livres | |||
| Relire Frantz Fanon (MFI) Pour la révolution africaine, publié pour la première fois en 1964, soit trois ans après la mort de son auteur, est un recueil des textes politiques écrits par Frantz Fanon entre 1952 et 1961. Cette période est l’une des plus actives de la vie du militant anticolonialiste. Le jeune médecin psychiatre livre ici une sorte de journal de son quotidien de soignant et d’auteur de Peau noire, masques blancs et des Damnés de la terre, d’activiste politique. Il y démontre dans Le syndrome nord-africain comment la violence subie par le colonisé agit sur le corps psychique mais aussi somatique des hommes. Et de décrire ces pathologies, que le corps médical taxe souvent d’imaginaires, évoquées par les Nord-Africains vivant en France. De quoi souffrent-ils ? De la poitrine, du ventre, de la tête, du cœur. De maux impalpables et réels selon le psychiatre, qui ne seront pourtant pas décelés par les examens cliniques. Quand le médecin cède sa plume au militant, les textes ne perdent rien de leur acuité. Nécessité de la réconciliation entre Antillais et Africains, longue marche de l’Afrique vers son indépendance, luttes algériennes, critique acerbes des dirigeants africains installés par la France à la tête de ses anciennes colonies, les écrits de Frantz Fanon, parfois un peu datés, ont néanmoins conservé toute leur vigueur. Parfois visionnaire, comme quand il évoque la prochaine libération totale de l’Afrique, parfois utopiste, quand il appelle de ses vœux une unité du Continent qui tarde à venir, Fanon ne se départit jamais de ses idéaux. Ses écrits présentent toutefois l’intérêt du témoignage d’un acteur de la décolonisation, racontant, de l’intérieur, le quotidien d’hommes et de femmes engagés comme lui dans la conquête de leur liberté. S’il n’avait été emporté par une leucémie à l’âge de 36 ans, en 1961, on se demande quel regard Frantz Fanon aurait porté sur les évolutions africaines du 20e siècle et quel aurait pu y être son rôle. Pour la révolution africaine, Frantz Fanon, La Découverte/Poche, 218 pages. Geneviève Fidani Voir l’Islam autrement (MFI) L’Islam peut-il être une religion citoyenne ? C’est à un débat autour de ce thème d’actualité que convie Philippe Yacine Demaison, ancien président des Scouts musulmans de France (SMF). Pour répondre aux questions que posent de jeunes Français musulmans au fil de l’ouvrage, Demaison s’est entouré des compétences du cheikh Khaled Bentounès mais aussi de celles de l’anthropologue Dounia Bouzar, du sociologue Yassine Chaïb, du professeur d’islamologie Eric Geoffroy, du médecin psychiatre Mohamed Khalid Sekkal et de la journaliste Dora Mabrouk. Tous ces intervenants, fins connaisseurs de la religion musulmane, accompagnent le questionnement de jeunes pris entre le désir d’être pleinement citoyens français et celui de respecter et pratiquer la religion de leurs pères. A lire leurs contributions à des débats concernant le terrorisme, le port du foulard, l’émancipation et la place de la femme dans la société ou l’environnement, le lecteur découvrira dans le Coran un texte étonnamment moderne, proche des préoccupations de chacun et fort éloigné des interprétations qui en sont régulièrement données par les médias occidentaux se faisant l’écho des religieux les plus rétrogrades. Les réponses données, à la fois simples et érudites, ouvrent de nouvelles voies conduisant à la recherche d’un Islam modernisé plus préoccupé de spiritualité que de prescriptions impossibles à suivre de nos jours. L’Islam dans la cité, sous la direction de Philippe Yacine Demaison, Albin Michel, 260 pages. G. F. Démonter les clichés, généralisations et caricatures en vogue sur l’Afrique (MFI) « Le sida va rayer l’Afrique de la carte du monde », « ce sont les plus pauvres qui migrent vers l’Europe », « le Sahara est une barrière », « l’Afrique n’est pas prête pour la démocratie », « il n’y a pas d’entrepreneurs en Afrique », « les Africains sont tous polygames »… Autant de clichés et de fausses évidences que l’ouvrage collectif L’Afrique des idées reçues a décidé d’examiner à la loupe. Ont été retenues 51 idées reçues, provenant aussi bien du Nord que du Sud, illustrant cinq thèmes majeurs : les richesses du continent ; l’histoire et ses effets ; les mentalités ; la paysannerie ; les dynamiques de changement. Chaque idée est décortiquée par un ou deux auteurs – au total, ont collaboré une trentaine de géographes, économistes, politologues, agronomes, humanitaires… Feu René Owona répond par exemple à l’affirmation selon laquelle « la corruption est une affaire africaine, impliquant l’Etat et les responsables publics », précisant que si la corruption est bien « une pandémie interne qui contamine tout le tissu social africain », elle sévit également sur d’autres continents et apparaît aussi vieille que le monde. Maud Lasseur démonte le raccourci journalistico-populiste selon lequel « nordistes musulmans et sudistes chrétiens s’affrontent dans les Etats africains », soulignant que ce modèle constitue un arrêt sur image historique sans rapport avec les dynamiques migratoires et la croissance urbaine à l’œuvre aujourd’hui, et que cette représentation est en outre dangereuse, ouvrant « la porte à la "spiritualisation" des conflits par certaines entrepreneurs religieux ». Audrey Fromageot, Samuel Ndembou et Georges Courade s’arrêtent sur l’idée que « les cultures de rente concurrencent les cultures vivrières » : après examen, il s’avère que les deux types de production sont davantage complémentaires que concurrents. Au total, un livre agréable à lire, pratique à consulter et particulièrement utile, notamment pour ceux qui font profession d’informer. L’Afrique des idées reçues, sous la direction de Georges Courade, Belin. Ariane Poissonnier Sous le charme de l’Orient (MFI) C’est au début du siècle dernier qu’est apparue la notion d’art musulman : partout en Europe, des amateurs éclairés se font construire des demeures à l’orientale et commencent à constituer des collections, tandis que de nombreux peintres, suivant l’exemple de Delacroix, ramènent de leurs voyages vases, tapis, armes et objets de toutes sortes. Même ceux qui n’ont jamais mis les pieds en Orient succombent à la nouvelle mode, et le baron de Rothschild commande pour son hôtel particulier parisien un luxueux fumoir égyptien qui servira de cadre à sa collection de tapis… persans. Partout, l’Orient inspire lieux de détente et de plaisir : bains, cafés, bals publics se dotent d’architectures et de décors parfois dignes des Mille et une Nuits. L’ambition de cet ouvrage est double : s’il s’attache avant tout à suivre l’aventure d’un regard, celui de l’Occident sur les arts de l’islam, il tente aussi de comprendre et d’analyser très précisément l’influence de ces derniers sur les artistes occidentaux. « Pillage » dont la forme la plus aboutie à ce jour reste à ce jour l’œuvre de Matisse – qui trouva au Maroc un nouveau souffle artistique – mais qui peut aussi s’entendre au sens littéral, comme le laisse entendre l’écrivain Jean-Charles Davillier en 1874 : « Nous vîmes un jour, dans l’une des salles de l’Alhambra, un étranger aux cheveux rutilants qui s’amusait à enlever les azulejos du mur et qui ne se dérangea pas à notre approche, comme s’il eut fait la chose au monde la plus naturelle. » Les arts de l’islam, itinéraire d’une redécouverte, Christine Peltre, Découvertes Gallimard, 128 pages. Elisabeth Lequeret Ray Charles, George Clinton, Fela et les autres (MFI) « Je me suis rendu chez Fela tous les jours pendant cinq jours avant qu’il me reçoive. A chaque fois, il dormait. Le cinquième jour, j’ai attendu pendant six heures qu’il se réveille. Puis il est entré dans la pièce. On s’est regardés, il a fait sortir quelques personnes, puis j’ai pu commencer à lui poser mes questions. » Depuis 1991, le magazine Vibrations s’attache à tracer les contours et tendances des musiques populaires, tous continents confondus. Ce livre est constitué d’entretiens parus dans la revue avec des personnalités de la musique d’origines et de profils aussi divers que Ray Charles, John Coltrane, George Clinton, le pape du Pure Funk, Henri Salvador ou Fela Kuti. Il arrive que ceux-ci soient conduits par des critiques, parfois aussi ce sont des cinéastes ou des musiciens qui en prennent les rênes : Keziah Jones pour Fela, Jim Jarmusch pour Tom Waits. On verra donc ici Keziah Jones, admirateur transi de Fela, se faire rabrouer par le maître (« Ne me pose pas de questions trop évidentes ») avant que celui-ci ne parte en free style dans un pur délire linguistique : « Windsor est un mot yoruba, Iwin So : la sorcière parle. C’est le quartier général des sorcières, là où la reine Victoria et la reine Elizabeth ont fait l’empire britannique. C’est pour ça qu’elles sont réincarnées aujourd’hui sous la forme d’Elizabeth II et de Margaret Thatcher. C’est pour ça que Nigeria finit en ‘ia’ comme Victoria. » Quelques pages plus tôt, le grand critique américain Stanley Booth rencontre un Ray Charles parlant de lui à la troisième personne (« Et ce pauvre petit gosse aveugle jeté dans ce Sud encore en pleine ségrégation a finit par s’asseoir à côté de quatre présidents des Etats-Unis »), mais à qui son ego démesuré ne fait pas oublier le sens des affaires (l’interview s’interrompt en cours de route à cause d’une valise de dollars que Charles tarderait à remettre à leur propriétaire). Dans tous les cas, l’admiration des intervieweurs et leur grande proximité avec les « stars » qu’ils interrogent (Jarmusch a travaillé à de nombreuses reprises avec Waits) fait tout le sel de ces portraits de l’intérieur. Histoires de musiciens, collectif, Infolio, 305 pages. E. L. Les Européens à Hollywood (MFI) Quoi de plus américain qu’Hollywood ? Et pourtant, on oublie trop volontiers que « l’usine à rêves » fut alimentée par de nombreux talents européens. Stars comme Marlene Dietrich, Jean Gabin ou Greta Garbo, ou cinéastes comme Fritz Lang, à Erich Von Stoheim en passant par l’Autrichien Billy Wilder ou le Français Jean Renoir. S’il est vrai que beaucoup, supportant mal la discipline de fer des studios, ne firent sous les palmiers de Sunset Boulevard qu’un passage éclair, beaucoup vinrent définitivement enrichir de leur imaginaire et de leur talent les productions américaines : l’universitaire Jean-Loup Bourget s’attache ici à revisiter Hollywood sur leurs traces. Passionnant. Hollywood, un rêve européen, Jean-Loup Bourget, Armand Colin, 286 pages. E. L. | |||
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