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| 22/12/2006 | |||
| Façons de parler | |||
| A PROPOS DE : Comment montrer son appréciation en « langage jeune »… (MFI) Pour dire qu’on n’aime pas quelque chose, il n’y a pas grand-chose de nouveau sur la planète jeune : on trouve encore « c’est nul » et – dans un registre plus scatologique – « c’est de la merde », « c’est à chier ». Mais l’expression la plus utilisée est de loin « pourri ». Elle a le grand mérite de s’appliquer à tout : un projet (il est pourri, ton plan !), un film, un objet etc. Attention : l’adjectif ne s’applique pas aux personnes : aussi, dire de quelqu’un qu’il est pourri, c’est se situer dans la génération des plus de trente-cinq ans, à cette époque antédiluvienne où « il est pourri » ou « il est ripou » voulait dire « il est malhonnête ». En revanche, les jeunes ont beaucoup d’expressions pour montrer leur appréciation. « C’est vachement bien !» existe encore, mais est détrôné par « c’est trop bien ! ». « C’est trop fort » est également fréquent, pour qualifier quelque chose d’inhabituel que l’on découvre avec admiration (il est trop fort, ce jeu !) : rien à voir avec le sens de « tu exagères » qu’a l’expression chez des personnes plus âgées. Mais l’expression qui a la cote, c’est « ça déchire ! ». « Tu es invité à cette fête ! Ca déchire ! » (Tu en as de la chance !). « Elle déchire, ta veste ! Elle est trop bien ! » (on pourrait dire aussi « elle claque »). « Tu as écouté son nouveau CD ? Il déchire ! » On entend aussi « C’est de la bombe » ou « C’est de la balle ». Et, dans la veine hispanisante, « C’est buen ». Bien entendu, toutes ces façons de parler appartiennent au registre oral et familier… Puis-je me permettre de vous donner un petit conseil ? Mieux vaut ne pas vouloir « parler jeune » à tout prix. L’essentiel est de comprendre, et de ne pas prendre « c’est pourri » pour une injure suprême. Pour le reste, prudence ! Car, comme vous le savez, la mode, c’est ce qui se démode… DES MOTS ET DES FAUTES : Chiffres et nombres… (MFI) Rédiger un chèque nous pose à tous quelques problèmes. Directement proportionnels, bien sûr, aux chiffres que nous traçons dans la case réservée à la somme dont nous allons nous délester. Mais cela ne s’arrête pas là. Il faut encore se préoccuper d’orthographe quand on écrit la somme due en toutes lettres ! Cela est d’autant plus bizarre que dans toutes les langues, c’est bien l’orthographe des chiffres que l’on se rappelle le mieux. Eh bien, en français, vous écrirez « deux cents euros » mais « deux cent un euros » ; deux cents euros, mais deux mille euros. Logique, cela ? Essayons d’y voir plus clair… Avec « mille », les choses sont faciles : « mille » est invariable. Avec « cent », en revanche, plusieurs cas se présentent. – Si « cent » est précédé par un nombre qui le multiplie et suivi du nom qu’il qualifie, il prend la marque du pluriel. Par exemple, on dira deux cents euros, cinq cents ans, deux cents millions, trois cents milliards. – Dans les autres cas, il est invariable : deux cent cinq euros ; deux cent vingt mille francs CFA, par exemple. Le mot reste d’ailleurs invariable lorsqu’il est ordinal : page quatre cent (c’est-à-dire la quatre centième page). D’où l’expression seulement apparemment illogique (mais en tout cas, alléchante) « gagner des mille et des cents »… Un peu compliqué ? C’est vrai. La seule consolation, c’est qu’en général la personne à qui l’on remet un chèque est plus intéressée par le montant auquel il correspond que par sa correction orthographique … On s’amusera sans doute plus en examinant les expressions utilisant des chiffres et on ne manquera pas de remarquer certains illogismes. Par exemple, dans les expressions « il y a huit jours » ou « dans huit jours », « huit » peut signifier huit, mais aussi sept ou neuf… De même, la seule différence entre « vous avez mille fois raison » ou « cent fois raison », c’est la gentillesse, l’obséquiosité ou les motivations intéressées de la personne qui vous le dit. Pourquoi continue-t-on à parler de « la semaine des quatre jeudis » (rêve de tous les écoliers !) alors qu’en France, depuis des décennies, ce n’est plus le jeudi mais le mercredi que les écoles primaires sont fermées ? Certes, on peut comprendre que « le trente-six du mois » signifie jamais, et que le médecin nous dit « Dites trente-trois » pour voir, d’après la transmission des vibrations, si nous avons une pneumonie… Mais pourquoi « être au trente-sixième dessous » veut-il dire être très ennuyé ou déprimé (rien de commun, bien sûr, avec « être au septième ciel »…) ? Et pourquoi dit-on de quelqu’un qui s’est bien (un peu trop bien ?) habillé qu’il s’est mis sur son trente et un ? Parce qu’en 1833 – date de l’apparition de l’expression –, le drap de « trentain » était très beau et très coûteux ? Mais alors, pourquoi, à la même époque, l’expression « se mettre sur son trente-deux » est-elle attestée ? Et pourquoi, dix ans après, disait-on « être sur son quarante-deux » et encore vingt ans après, « se mettre sur son trente-six » ? Rien d’étonnant si, après avoir lu cette rubrique, vous voyez trente-six chandelles… En fait, lorsque l’on possède plusieurs langues, comme beaucoup d’entre vous, chers lecteurs, n’est-ce pas un grand plaisir que de repérer ces expressions que les Français monolingues utilisent sans y penser et sans en profiter ? On peut s’interroger et s’inventer ses explications à soi tout en sachant qu’elles ont de fortes chances d’être fantaisistes, s’adonner à la rêverie, et même se demander comment les hindiphones – qui ont l’habitude de dire « deux ou quatre » là où le français dit « deux ou trois » – traduiraient le titre du célèbre film de Godard Deux ou trois choses que je sais d’elle ! JEUX DE MOTS : Charade prétexte… (MFI) Mon premier est un suffixe grec voulant dire « deux fois ». Mon second est une lettre de l’alphabet grec, la quatorzième… (Un indice ? Elle commence le mot qui veut dire « bois » et que l’on trouve au début d’un instrument de percussion ressemblant au balafon). Pour mon troisième, remplissez les trous de ce célèbre vers de Corneille : « … rage, … désespoir, … vieillesse ennemie ». Au pluriel, on passe souvent mon quatrième sur quelqu’un. Mon tout est mon et votre fidèle compagnon… Vous avez trouvé ? La réponse est bien sûr : di / xi / ô / nerf : dictionnaire. Si vous n’aviez pas trouvé, aucune importance ! Cette charade n’était qu’un prétexte pour prendre congé de vous, en cette fin d’année, en vous offrant des extraits d’un très beau texte de Roland Barthes sur le dictionnaire – texte dont la portée dépasse la langue française et dont la lecture, en ces temps de confusion communicationnelle, ne peut être que salubre. Barthes rappelle que le dictionnaire est un « outil indispensable de connaissance […] pour peu qu’on veuille bien le lire, et non pas seulement le consulter », et que c’est de surcroît un outil d’émancipation démocratique : « Il distribue le savoir sobrement, démocratiquement, à n’importe qui le sollicite. » Mais c’est aussi « une machine à rêver » : « Chaque mot est comme un vaisseau : il semble d’abord clos sur lui-même, bien enserré dans la rigueur de son armature ; mais il devient très facilement un départ, il s’évade vers d’autres mots, d’autres images, d’autres désirs. » Enfin : « Le dictionnaire nous rappelle à l’ordre. Il nous dit qu’il n’y a de vraie communication , d’interlocution loyale, que par l’usage rigoureux des subtilités de la langue, […] que la langue n’est pas donnée une fois pour toutes et de façon innée ; que personne n’est à soi seul la norme de la clarté ; que la bonne communication ne peut être le fruit d’une mollesse de parole ; bref que chacun doit lutter avec le langage, que cette lutte est incessante, qu’il y faut des armes (tel le dictionnaire) tant le langage est vaste, puissant, retors ». N’est-ce pas là un beau viatique pour commencer l’année ? Pour ceux qui voudraient retrouver ce texte, sachez qu’il a constitué la préface à l’une des éditions du Dictionnaire encyclopédique Hachette. | |||
| Marie-Claudette Kirpalani | |||
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