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| 13/11/2007 | |||
| Rwanda : bourreaux et victimes condamnés à cohabiter | |||
| (MFI) Les jurés du prix Médicis 2007 viennent de primer La stratégie des antilopes, dernier volume de la trilogie rwandaise du journaliste-écrivain Jean Hatzfeld. L’auteur y poursuit ses interrogations sur l’indicible et l’abominable à travers des témoignages des bourreaux et des rescapés du génocide de 1994. | |||
| « Le génocide rwandais, comme le génocide juif, est une histoire qui durera très longtemps », aime répéter Jean Hatzfeld qui vient de se voir attribuer le prix Médicis du roman pour le troisième volume de son triptyque magistral consacré à l’extermination des Tutsis dans le Pays des Mille collines. Entre avril et juin 1994, près de 800 000 Tutsis ont été abattus, « coupés » à coup de machette par la population hutue majoritaire. Les bourreaux allaient dans les églises, dans les marais et dans les forêts à la recherche de leurs victimes. Dans la forêt de Nyamata, que Hatzfeld arpente depuis dix ans, seuls vingt ont survécu sur les 6 000 Tutsis qui s’y étaient réfugiés. La stratégie de survie de ces rescapés qui restaient groupés et ne se séparaient qu’au dernier moment, lorsque le chasseur apparaissait, pour donner à chacun sa chance, donne le titre au nouvel opus du journaliste. Dans le nu de la vie Grand reporter à Libération dans les années 1990, Hatzfeld avait « couvert » ces événements tout en prenant conscience de la nécessité d’aller plus loin pour comprendre le sens, et l’absurdité, de ce à quoi il venait d’assister au Rwanda. C’est ce qu’il a fait en y retournant dès 1998 et en publiant coup sur coup deux ouvrages atypiques, à mi-chemin entre l’essai documentaire et le récit narratif: Dans le nu de la vie (Seuil, 2000) qui donnait la parole aux rescapés et Une saison de machettes (Seuil, 2003) qui, lui, recueillait les témoignages des bourreaux. Puis, il est de nouveau retourné en 2003 sur les lieux des crimes pour continuer à explorer les racines, les traumatismes et les ambiguïtés d’un passé qui ne passe pas. Entendre leurs voix dans la parcelle d’en face Le passé génocidaire du Rwanda passe d’autant moins que son gouvernement a libéré récemment un grand nombre de bourreaux pour désengorger les prisons et sans doute aussi pour permettre au pays de repartir, fort de la force de travail de sa communauté majoritaire. Mais bourreaux et victimes peuvent-ils cohabiter, se regarder dans les yeux, se saluer et passer leur chemin comme si de rien n’était ? Cette interrogation est le point de départ de La stratégie des antilopes, le nouveau récit de Hatzfeld qui, comme les deux précédents tomes, est essentiellement composé de témoignages recueillis sur place. « Aucun n’a envoyé un message d’excuses ou un petit cadeau. Ils s’en fichent ou ils craignent des remontrances. Ils pensent que, puisqu’ils sont libérés par un communiqué du président de la République, il n’est plus avantageux pour eux de s’accroupir ou de balbutier devant de simples cultivateurs. Au fond, ils croient qu’ils n’ont plus à envoyer de pardon valable, puisqu’ils n’ont pas reçu de punition valable », explique Berthe Mwanankabandi, rescapée de l’extermination et aujourd’hui obligée d’entendre dans la parcelle d’en face résonner les voix et les appels des hommes qui ont tué ses frères et ses sœurs. « C’est surnaturel », s’exclame un autre. L’affirmation de la vie au mépris des morts Ce qui est surnaturel, c’est moins le retour en soi que ce que ce retour implique : l’affirmation de la vie au mépris des morts, au mépris des rescapés, de leur attente d’une reconnaissance de l’horreur qu’ils ont connue : l’horreur de voir se faire tuer leurs proches sous leurs yeux, l’horreur aussi sans doute d’avoir été épargnés. Certes, les autorités de Kigali ont prévu d’organiser des séances de vérité et réconciliation pour que les survivants pardonnent à leurs anciens bourreaux. « Ils ont coupé à s’en casser les bras, en plein jour, proclame Claudine. Leur pardonner ne signifie rien d’humain. Ce peut être la volonté de Dieu, mais pas la nôtre. » D’autres acceptent la logique de la réconciliation, comme la La Stratégie des antilopes, par Jean Hatzfeld. Collection « Fiction et Cie », éditions du Seuil, 302 pages, 19 euros.survivante tutsie Josiane dont Hatzfeld raconte la mystérieuse union avec Pio, son bourreau hutu. Chronique d’une « destinée dantesque », selon les termes de l’auteur parlant des rescapés, La stratégie des antilopes est un grand livre. Sobre et bouleversant, comme les précédents tomes de la trilogie. A travers la mémoire inlassablement sollicitée des principaux acteurs du drame, l’auteur nous fait entrer une fois de plus dans le nu (des décombres) de la vie - et dans sa douloureuse renaissance qui est, quelque part, aussi inacceptable humainement que le génocide lui-même. La Stratégie des antilopes, par Jean Hatzfeld. Collection « Fiction et Cie », éditions du Seuil, 302 pages, 19 euros. | |||
| Tirthankar Chanda | |||
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