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19/02/2008
Le Maghreb des livres et des hommes

(MFI) Les salons de la mairie du 13e arrondissement de Paris accueillent, les 23 et 24 février 2008, la 14e édition du Maghreb des livres. Considérée comme « la plus grande manifestation sur les cultures du Maghreb des deux rives », c’est-à-dire du Maghreb géographique et du Maghreb en France, cette manifestation a pour ambition de contribuer à la connaissance des sociétés maghrébines à travers leurs littératures et les débats qui les secouent : l’intégrisme, l’intégration, la condition féminine, l’homosexualité, la mondialisation et autres sujets d’actualité brûlante. L’édition 2008 met à l’honneur la Tunisie et sa très riche moisson éditoriale. Rencontre avec le fondateur, George Morin.

Tous les ans, depuis 1994, le temps d’un week-end de février, alors que les jours commencent déjà à s’allonger, toute l’intelligentsia maghrébine et les spécialistes de la région se retrouvent dans les salons de la mairie du 13e arrondissement de Paris, pour parler littérature, mais aussi pour débattre autour des questions de société et de politique. « L’année 2008 ne dérogera pas à la règle », assure Georges Morin, ancien professeur de sciences politiques et fondateur historique de ces journées maghrébines.

Le sérieux de l’information et la convivialité de la culture

« L’idée de cette rencontre est née, explique-t-il, du constat qu’on connaissait mal ici la pensée et la culture nord-africaines. Voyez-vous, je suis natif de Constantine, ville où j’ai grandi avant de la quitter, à l’âge de 25 ans, pour venir faire des études à Paris. En arrivant en France, j’ai été profondément choqué par les clichés du Maghrébin “terroriste” ou “voyou” et par le racisme anti-arabe en général. En 1985, avec une quinzaine d’amis, tous venus du Maghreb comme moi, maghrébins ou pieds-noirs, nous avons créé l’association culturelle “Coup de soleil” pour combattre l’extrême droite, alors en pleine ascension, et ses idées xénophobes. Nous avons choisi pour armes le sérieux de l’information et la convivialité de la culture. Vingt ans se sont écoulés depuis. Notre association compte aujourd’hui plus de 400 adhérents et 9 sections réparties sur les deux rives : Algérie, Languedoc-Roussillon, Maroc, Picardie, Provence, Pyrénées-Orientales, Rhône-Alpes et Tunisie. »
« Nous avons commencé par organiser des rencontres ponctuelles avec des écrivains, des cinéastes et des spécialistes, poursuit Georges Morin. Ces rencontres avaient lieu une ou deux fois par mois. Puis, sur les conseils de mon ami Rachid Mimouni, nous avons créé en 1994 le Salon du livre maghrébin pour donner une meilleure visibilité aux auteurs, en les réunissant en un lieu unique. Les deux premières éditions ont eu lieu un samedi, mais face à l’affluence, nous avons décidé dès la troisième année de déborder sur le dimanche. Depuis, Le Maghreb des livres est devenu un événement incontournable, avec le pic de plus de 6 500 visiteurs atteints en 2001. »

Fadela Amara, Rachida Dati ou Azouz Begag sont invités

L’année 2001 a été un tournant dans l’histoire de cette manifestation. « Cette année-là, raconte Georges Morin, Bertrand Delanoë est devenu maire de Paris. Né lui-même en Tunisie, il est très attaché à la culture maghrébine et à la nécessité de mieux la faire connaître en France. Le maire nous a invités à organiser Le Maghreb des livres à l’Hôtel de Ville. C’était un coup de pouce extraordinaire car on pouvait multiplier le nombre d’auteurs à inviter. On est passé de 130 auteurs à 250. Le nombre de visiteurs a, lui aussi, doublé. Malheureusement, les normes de sécurité ne permettant pas de recevoir dans l’Hôtel de Ville autant de monde, nous sommes revenus dans les mairies d’arrondissement. Mais les travaux sont en cours et nous devrions pouvoir réintégrer les salons lambrissés de l’Hôtel de Ville dès 2010. Si, bien sûr, Delanoë est réélu ! »
Le succès du Maghreb des livres s’explique surtout par la qualité des invités. A la fois librairie et espace de rencontres et de débats, il réunit des auteurs de livres parus dans les douze mois précédant afin qu’ils puissent rencontrer leur lectorat, apporter des éclairages sur leurs sujets de prédilection, en participant aux débats organisés sous forme de tables-rondes, rencontres et cafés littéraires. C’est un mélange savant de pédagogique et de spectaculaire. Dès la première édition, les organisateurs ont su faire venir des auteurs prestigieux, polémiques à souhait, tels que l’Algérien Rachid Mimouni ou le Marocain Mohammed Choukri. Jean Daniel, Serge Moati, Tahar Ben Jelloun, Mohammed Akroun, Germaine Tillion, Georges Wolinsky, Pétillon sont quelques-unes des autres personnalités qui ont participé aux débats et rencontres organisés au fil des ans par les différentes éditions du Maghreb des livres.
« Mon plus beau souvenir est d’avoir vu voir réunis, il y a trois ans, sur la même estrade, l’ambassadeur de la Tunisie de l’époque, l’opposant virulent au régime Moncef Marzouki, l’ancien Premier ministre Mohammed Mzali et l’avocate juive d’origine tunisienne Gisèle Halimi. Je suis très fier de cela, car notre vocation au Maghreb des livres est d’être précisément une passerelle entre les différentes sensibilités idéologiques et politiques qui traversent les pays de notre champ », explique le président de Coup de soleil. Et d’ajouter, avec le sourire en coin : « Cette année, nous avons invité Fadela Amara, Rachida Dati, Azouz Begag. S’ils viennent tous et avec un peu de chance tous en même temps, on risque d’avoir des rencontres intéressantes, à la fois éclectiques et électriques ! »

La littérature tunisienne à l’honneur

(MFI) Après le Maroc en 2006 et l’Algérie en 2007, le Maghreb des livres met un coup de projecteur cette année sur les lettres tunisiennes. Albert Memmi, Abdellatif Laabi, Abdelwahab Meddeb, Tahar Bekri, Fawzia Zouari sont quelques-uns des auteurs tunisiens invités à venir dialoguer avec leurs lecteurs et dédicacer leurs livres. Ceux-ci prendront part aux débats qui proposent d’attirer l’attention sur l’état de la littérature tunisienne en mettant l’accent plus particulièrement sur le théâtre, ou sur l’expérience tunisienne en matière de traduction littéraire. La littérature arabophone tunisienne est particulièrement riche, mais sa traduction vers le français reste problématique et insuffisante. Cela n’empêche pas la poignée d’écrivains francophones que compte la Tunisie de puiser leur inspiration dans l’univers et l’esthétique de leurs aînés arabes et persans. Souvent bilingues et exilés en Europe, ils s’inspirent aussi des heurs et malheurs de leur double culture pour dire la nostalgie et le déracinement, comme le fait notamment Tahar Bekri dans son superbe récit autobiographique Le livre du souvenir (Elyzad, 2007). Dans son roman Tunis Blues (Maisonneuve et Larose, 2002), le romancier Ali Bécheur procède pour sa part par superpositions des voix et des allégeances. Les personnages de Bécheur sont tiraillés entre tradition et modernité, entre le pays natal et l’Occident, comme le sont aussi les femmes que mettent en scène les écrivains féministes montants que sont Fawzia Zouari (La Retournée, éditions Ramsay, 2002), Cécile Ouhmani (Plus loin que la nuit, éditions de l’Aube, 2007) et Emha Belhaj Yahia (Un Jardin à la Marsa, éditions Paris-Méditerranée, 2003). Inscrivant leur prose résolument dans la mouvance du féminisme maghrébin incarné avec éclat par Assia Djebar, ce trio tunisien dit avec une puissance inédite dans les lettres tunisiennes le corps, le désir et la révolte des femmes contre la domination masculine.
Enfin, un regret. Il est dommage qu’aucune rencontre ou table ronde n’ait été prévue sur les essais, un domaine dans lequel les écrivains tunisiens contemporains excellent, faisant preuve d’une force de réflexion et de questionnement singulière et saine dans un monde musulman où le conservatisme est trop souvent la règle.



Tirthankar Chanda

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