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01/04/2008
Essor et renouveau dans la littérature anglophone d’Afrique

(MFI) Une nouvelle génération d’écrivains occupe aujourd’hui le champ de l’anglophonie africaine. Ils ont pour noms Chris Abani (auteur de Graceland, violent et gracieux, qui vient de paraître en français), Helom Habila, S.A. Afolabi, Monica Arac de Nyeko, Dinaw Mengestu, Chimamanda Adichie, Uzodinma Iweala, Ike Oguine, Helen Oyeyemi, Chike Unwige, Mary Watson, Brian Chikwava ou Binyavanga Wainaina. Ce sont les Achebe et les Soyinka de demain.

L’année 2007 s’est révélée une année faste pour la littérature africaine de langue anglaise, avec deux Nigérians, Chinua Achebe et Chimamanda Adichie, remportant deux des plus grandes et prestigieuses récompenses du monde anglophone : respectivement le Man Booker International Prize et l’Orange Prize. Emanation du Booker Prize (équivalent britannique du Goncourt), le Booker International a été créé récemment pour distinguer, tous les deux ans, un auteur quelle que soit sa nationalité, à la seule condition que ses oeuvres soient disponibles en anglais. La première édition de ce prix avait récompensé en 2005 l’immense romancier albanais Ismaël Kadaré. Pour la seconde édition, Achebe, le patriarche des lettres nigérianes, concourait aux côtés de grosses pointures de la littérature mondiale, notamment Doris Lessing (qui a obtenu depuis le prix Nobel), Michel Tournier, Philippe Roth, Amos Oz.
Quant à la jeune Adichie, ce sont « la puissance et l’ambition » de son nouveau roman Half of a yellow sun (La moitié d’un soleil jaune) qui ont impressionné le jury du prix Orange, destiné aux auteurs féminins uniquement. Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, un autre Nigérian, muni d’un passeport américain, s’est retrouvé en début d’année dans la liste des vingt jeunes espoirs de la littérature américaine qu’établit tous les ans la célèbre revue littéraire Granta. Auteur d’un premier roman fort acclamé, Beasts of no nation, Udozinma Iweala côtoie dans cette liste des romanciers et des romancières de moins de quarante ans des auteurs talentueux tels que Jonathan Safran Foer, Nicole Krauss ou Akhil Sharma.

Dans les profondeurs d’un imaginaire fécond


Ces récompenses et nominations en disent long sur l’essor et la vitalité de l’anglophonie africaine en général et nigériane plus particulièrement. Une vitalité qui ne date pas d’aujourd’hui, comme l’indique la professeur Denise Coussy qui vient de consacrer un essai aux Littératures de l’Afrique anglophone (collection Les écritures du Sud, Edisud, 2007), de leur émergence dans les années 1950 à nos jours. Depuis la disparition des étagères des libraires, il y a une vingtaine d’années, du Que sais-je ? consacré à ce domaine, il n’existait guère d’ouvrage synthétique retraçant l’histoire et les grandes lignes thématiques et esthétiques de la production littéraire de l’Afrique anglophone. C’est précisément ce que propose Denise Coussy, débutant son panorama avec Achebe, Tutuola ou Ekwensi avant de nous entraîner dans les profondeurs d’un imaginaire fécond tant en mythes et en récits qu’en formes novatrices, comme les opéras du prix Nobel de littérature Wole Soyinka ou les chants incantatoires de l’Ougandais Okot p’Bitek. Divisé en quatre parties, « Le monde s’effondre », « Les saisons d’anomie », « Les chemins de la liberté » et « L’Afrique perdue et retrouvée », l’ouvrage de Denise Coussy explore avec habileté les quatre moments de l’évolution d’une littérature qui, contrairement à sa sœur jumelle de l’aire francophone, a su trouver une voix, une spécificité, tout en faisant preuve d’une étonnante diversité en matière de préoccupations et de sensibilités.
C’est cette richesse qu’on retrouve dans la production de la nouvelle génération d’écrivains africains anglophones. Ils ont pour nom Leila Aboulela, Chris Abani, Helom Habila, S.A. Afolabi, Monica Arac de Nyeko, Dinaw Mengestu, Chimamanda Adichie, Uzodinma Iweala, Ike Oguine, Helen Oyeyemi, Chike Unwige, Mary Watson, Brian Chikwava ou Binyavanga Wainaina. Ils sont nigérians, kényans, ougandais, éthiopiens ou soudanais. Souvent lancés par des prix littéraires comme le Caine prize for African writing, qui a été créé il y a huit ans par un riche mécène londonien, avec pour but d’aider à émerger la nouvelle génération qui est en train de prendre le relais des pionniers et d’imposer sa vision d’une Afrique sans stéréotypes.

Batailles intérieures entre le bien et le mal, l’amour et la détestation de soi…

Une Afrique où la guerre cohabite avec la paix, la misère avec la montée d’une riche classe moyenne qui, comme le montre Adichie dans son seul roman traduit en français à ce jour, L’hibiscus pourpre (Anne Carrière, 2004), n’en souffre pas moins de sa misère spirituelle et de ses obsessions. L’Ethiopien Dinaw Mengestu et le Nigérian Iweala reviennent pour leur part sur les guerres civiles qui ont certes été maintes fois traitées par les précédentes générations, mais deviennent sous la plume des jeunes auteurs émergents métaphores des batailles intérieures entre le bien et le mal, l’amour et la détestation de soi, le passé et le présent. Certains de ces nouveaux auteurs, comme l’Anglo-Nigériane Helen Oyeyemi ou le Zimbabwéen Chenjerai Hove, ont abandonné courageusement le réalisme social de leurs aînés, pour entraîner leurs lecteurs sur des chemins de traverse, où la poésie et le fantastique deviennent des éclaireurs précieux. Mais peut-être la caractéristique la plus marquante de cette nouvelle génération d’écrivains est d’être avant tout des écrivains du monde. « Rejetant la problématique étroite d’une littérature strictement nationale, ces écrivains parlent à la fois, écrit Denise Coussy, d’un pays natal qu’ils craignent d’avoir à jamais perdu et d’un pays d’accueil qu’ils ne parviennent pas encore à intégrer pleinement. Ils proposent ainsi un univers à la fois réel et fantasmé, ‘‘partial et partiel’’ (Rushdie) qui est celui de tous ces nouveaux ‘‘citoyens du monde’’. » Bienvenue dans la « World littérature made in Africa » !

Tirthankar Chanda






Lire 10 romans anglophones en français


* L’ivrogne dans la brousse (Amos Tutuola, Gallimard, 2000)
* Le monde s’effondre (Chinua Achebe, Présence Africaine, 1972)
* Les Interprètes (Wole Soyinka, Présence Africaine, 1977)
* Sozaboy (Ken Saro-Wiwa, Actes Sud, 1998)
* Les vierges de pierre (Yvonne Vera, Fayard, 2003)
* La Route de la faim (Ben Okri, Robert Laffont, 1994)
* Le télescope de Rachid (Jamal Mahjoub, Actes Sud, 2000)
* Territoires (Nuruddin Farah, Le Serpent à plumes, 2000)
* L’Hibiscus pourpre (Chimamanda Adichie, Anne Carrière, 2004)
* Ancêtres (Chenjerai Hove, Actes Sud, 2002)
* Les belles choses que porte le ciel (Dinaw Mengestu, Albin Michel, 2007)
* Graceland (Chris Abani, Albin Michel, 2008)

T.C.




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