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18/11/2008
Prix littéraires
Abdourahman Waberi : « Les rapports entre auteurs africains et institutions littéraires françaises sont complexes »


(MFI) Romancier de talent ayant à son actif plusieurs romans et recueils de nouvelles, Abdourahman Waberi* a signé, il y a deux ans, le manifeste « Pour une « littérature-monde » en français ». Avec ses amis Alain Mabanckou et Michel Le Bris, il a même été l’un des initiateurs de ce mouvement qui proclame la « fin de la francophonie » et la « naissance d’une littérature-monde en français ». « Le temps nous paraît venu d’une renaissance, écrivaient les signataires du manifeste, d’un dialogue dans un vaste ensemble polyphonique (...) Le centre relégué au milieu d’autres centres, c’est à la formation d’une constellation que nous assistons, où la langue libérée de son pacte exclusif avec la nation, libre désormais de tout pouvoir autre que ceux de la poésie et de l’imaginaire, n’aura pour frontières que celles de l’esprit. »

MFI : Avec l’attribution du prix Goncourt 2008 à un auteur d’origine afghane Atiq Rahimi pour le roman Syngué sabour, pierre de patience (Ed. POL, 2008), et du Renaudot au Guinéen Tierno Monénembo pour son neuvième roman Le Roi de Kahel (Seuil, 2008), avez-vous l’impression que nous sommes enfin entrés dans la littérature-monde en français? N’est-ce pas le tournant que vous appeliez de vos vœux ?

A. W. : En fait, il s’agissait d’un tiercé gagnant. Vous avez oublié Yasmina Khadra qui vient de remporter le prix France-Télévision pour son roman Ce que le jour doit à la nuit. L’ouverture au monde a visiblement présidé au choix des lauréats de cette année. On a parlé d’effet Obama sur les prix. Mais il serait injuste de réduire ces choix à un effet induit de l’élection de Barack Obama, car les écrivains primés sont des auteurs de premier ordre ! Tierno Monénembo, qui écrit depuis 1979 et en est à son neuvième roman, est exemplaire d’un mouvement de fond qui est en train de transformer profondément la scène littéraire française. Pour ce qui est d’Atiq Rahimi, c’est manifestement quelqu’un de très talentueux. Il a emporté le Goncourt avec son premier roman écrit en français. Mais il a déjà écrit trois livres en persan, qu’on a pu découvrir en français il y a déjà plusieurs années.

MFI : On parle d’effet Obama, mais Tierno Monénembo n’est pas le premier romancier africain à obtenir le prix Théophraste Renaudot…

A. W. : Il est le quatrième, je crois, si on tient compte de Yambo Ouologuem qui l’a reçu en 1968. Il y a eu ensuite Kourouma en 2000 et Alain Mabackou en 2006. Les rapports entre les auteurs africains et les institutions littéraires françaises sont complexes, marqués à la fois par une véritable curiosité pour l’originalité des apports des Africains, et en même temps par une tendance à marginaliser les francophones.

MFI : Quelle place occupe Tierno Monénembo dans la littérature africaine ? Est-il le nouveau Kourouma ou le nouveau Sony Labou Tansi ?

A. W. : Tierno Monénembo est un solitaire, à cheval entre la génération des Kourouma et Sony Labou Tansi et notre génération de quadras. On peut difficilement le comparer à Sony ou à Kourouma, qui avaient un côté baroque, alors que les romans de Tierno Monénembo sont des constructions intellectuelles, très réfléchies. Ses livres racontent les angoisses et les douleurs de l’exil, la Guinée d’hier et d’aujourd’hui, l’épopée de sa communauté les Peuls, tout en étant au diapason des préoccupations de son époque. Quand Tierno Monénembo a commencé à écrire à la fin des années 1970, le désenchantement par rapport aux promesses des indépendances était la thématique dominante. Ses premiers romans évoquent l’ambiance de désintégration sociale et politique des pays africains au sortir de l’indépendance. La plupart de ses récits suivants se déroulent au sein des diasporas noires, à Abidjan, au Brésil ou à Lyon. C’est un romancier post-colonial.

MFI : Dans quel sens ?

A. W. : Il est post-colonial par sa sensibilité ironique, parodique qui annonce la fin des littératures nationales. Mes livres préférés de Tierno Monénembo sont ses premiers romans, où justement on voit cette sensibilité post-coloniale à l’œuvre : Les Crapauds-brousse (1979), Les Ecailles du ciel (1986), Un rêve utile (1992), Un attiéké pour Elgass (1993) ou Pelourinho (1995).

MFI : Post-colonial, mais en même temps et contrairement à votre génération, il affirme son africanité, contrairement à vous il rêve de retourner en Guinée. Il a longtemps affirmé que sa vie d’exilé est provisoire et que la vraie vie était ailleurs, dans son village.

A. W. : C’est la preuve que la littérature africaine n’est pas monolithique. Il y a une diversité de points de vue, de positionnements. Je crois que ce désir de retour chez Tierno est lié à sa propre histoire d’enfant élevé par sa grand-mère, à l’histoire de la Guinée. Il y a peut-être aussi chez lui une forme de romanticisation et d’idéalisation du passé. Son récit sur l’histoire des Peuls à travers les siècles témoigne, me semble-t-il, de cette tendance.

MFI : Pour revenir à cette idée du triomphe de la littérature-monde en français… à quand un romancier africain à l’Académie française ?

A. W. : N’oublions pas que Senghor a déjà siégé chez les immortels du Quai Conti. Aujourd’hui, la sensibilité post-coloniale y est représentée par l’Algérienne Assia Djebar. On a parlé à un moment donné de l’entrée d’Amin Maalouf à l’Académie française. Je rappelle que ce dernier est l’un des 44 signataires du manifeste.

MFI : C’est peut-être ce qui fait qu’il n’y est toujours pas !

A. W. : C’est effectivement ce qu’un hebdomadaire français avait raconté au moment du rejet de la candidature d’Amin Maalouf par les Académiciens. Il n’en reste pas moins que la littérature-monde est un phénomène du 21e siècle avec lequel il faudra désormais compter.



* Les Etats-Unis d’Afrique (Lattès 2006) est le dernier roman publié d’Abdourahman Waberi.

Propos recueillis par Tirthankar Chanda

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