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MFI HEBDO: Culture Société Liste des articles

17/03/2006
Chronique Littérature

L'essentiel d'un livre
Ananda Devi et ses ombres

(MFI) En 1977, une jeune Mauricienne de quelque 19 ans publiait à Port-Louis son premier livre, Solstices. Aujourd’hui, près de trente ans plus tard, ses personnages ont dix-sept ans et hantent son dernier roman, Eve de ses décombres (Gallimard).


En quelque douze titres, Ananda Devi a imposé sa voix singulière, tout à la fois tendre et cruelle, douce et violente, peut-être à l’image (souvent fausse) de son île Maurice natale, volontiers présentée sous les chromos des cartes postales et des dépliants touristiques comme une île de rêve, de soleil et de douceur. La réalité est, bien sûr, tout autre et surtout pour les habitants et tout particulièrement ceux qui sont exclus de la manne et tentent de survivre dans l’exclusion et la misère. Les livres d’Ananda Devi témoignent de la vie des marginaux et des exclus par leur naissance, les rigueurs et les folies des hommes. Ainsi, les brûlures, au sens propre et figuré, infligées à une femme hindoue victime de ses amours interdites pour un pêcheur créole dans Pagli ; ainsi, la communauté d’éclopés de la vie, égarés dans un village à Rodrigue dans Soupirs ; ainsi, la méningite qui frappe l’enfant et déchire le couple du Voile de Draupadi, ou le bec-de-lièvre qui « justifie » l’exclusion de l’héroïne de Moi l’interdite... L’oeuvre d’Ananda Devi est âpre et rude, sans concession ni compromis avec les bons sentiments. Ses personnages sont battus, torturés, mutilés, violés, frappés de coups et d’ignominie. Son tout dernier roman ne déroge pas à cette règle.
Eve, Sad, Clélio et Savita forment un quatuor adolescent perdu à Troumaron, un lieu de bout du monde, « le dernier goulet où viennent se déverser les eaux usées de tout un pays ». Quatre destins qui s’entrecroisent, s’aiment et se déchirent, loin des plages, du sable et des hôtels étoilés, dans un lieu de bannissement où « les mères disparaissent dans une brume démissionnaire et les pères trouvent dans l’alcool les vertus de l’autorité ». Dans ce triste décor, chacun va tenter une percée vers l’ailleurs, à l’instar de Carlo, le frère parti pour la France tenter de toucher du doigt les paillettes d’un rêve. Eve vend son corps, « l’ombre de son corps », pour payer ses études ; Sad est « réfugié de naissance », lecteur de Rimbaud et amoureux d’Eve ; Clélio « un sale besogneux », « avaleur de clous rouillés des autres », « avec assez de colères pour remplir dix fois le panier percé de sa vie » et puis il y a Savita, la « bonne fille » qui ne veut plus être ce qu’elle est et qui devient, elle aussi, amoureuse d’Eve et que l’on retrouvera assassinée enfouie dans une poubelle... Crime passionnel ? Crime sadique ? Clélio est jeté en prison. Eve et Sad se retrouvent face à un destin qui les dépasse et dont ils feignent d’être les instigateurs...
Dans ce monde cruel d’enfants perdus, Ananda Devi tisse une trame où la poésie le dispute à l’immonde, où la brutalité des mots et des scènes trouve soudain un apaisement dans les élans d’une tendresse magnifique. Dans le sordide, l’amour a parfois le dessus mais le prix à payer paraît exorbitant.


Eve de ses décombres, par Ananda Devi. Gallimard, 155 pages, 12,50 euros.

Bernard Magnier


Un roman aux accents de tragédie

(MFI) Fils d’un instituteur de la période coloniale, Beyrouk est né au cœur du désert mauritanien d’une famille qui mêle de multiples origines, ce qui lui vaut de dire « je suis fortement métissé donc fortement mauritanien ». Journaliste dans son pays, et après plusieurs nouvelles publiées dans la presse, il publie son premier roman, Et le ciel a oublié de pleurer (Editions Dapper).
Lolla s’est refusée à Béchir, le descendant des Oulad Ayatt, le « fils des temps d’infamie » et elle n’a pu être aimée de Mahmoud, sacrifié sur les décombres des amours interdites. Lolla, Béchir et Mahmoud, trois personnages pour une même intrigue qui, l’un après l’autre, vont entrelacer les fils de cette douloureuse histoire des sables aux accents de tragédie antique. Tous trois apporteront leur version du drame avant que Moulay ne vienne livrer les derniers instants de la mort cruelle de Lolla...
Ainsi, pour son premier roman, Beyrouk conte la destinée de Lolla, jeune femme belle, provocante et convoitée, mais qui porte en elle la mémoire d’un peuple et qui, fière et altière, revendique avec force sa liberté. Il en va de l’histoire de cette femme comme de l’histoire d’un pays et nul doute que cette Antigone (comment ne pas penser à l’héroïne du refus ?) n’embrasse au-delà de sa propre destinée. Pour mieux ancrer son texte dans l’intemporel et le rendre distant des basses contingences du quotidien, Beyrouk donne à ses mots les élans d’un lyrisme poétique qui sied à cette tragédie romanesque.

Et le ciel a oublié de pleurer, par Beyrouk. Ed. Dapper, 126 pages, 10 euros.

Bernard Magnier


EN POCHE…
Le Clézio l’Africain


(MFI)On connaissait la passion pour l’Afrique de l’auteur d’Onitsha et de Gens de nuage. Il en a fait le thème central de son très beau récit autobiographique L’Africain qui sort aujourd’hui en livre de poche. Ce livre raconte l’odyssée de son père médecin en Afrique. Reconstituant les paysages au milieu desquels celui-ci a vécu vingt-deux ans durant, évoquant son haine du colonialisme et des tyrans post-coloniaux, Le Clézio brosse le portrait physique et spirituel de ce père qui lui a transmis son amour de l’Afrique. « Si je n’avais pas eu cette connaissance charnelle de l’Afrique, si je n’avais pas reçu cet héritage de ma vie avant ma naissance, que serais-je devenu ? », s’interroge-t-il dans ce livre nostalgique des origines, ponctué par des photos des fleuves, des pirogues, des enfants, des montagnes, des arbres et des cases qui rendent le passé familier et intime. L’Africain est un livre-confession émouvant qui éclaire d’une lumière tropicale la vie et l’oeuvre de Le Clézio.

L’Africain, par J.M.G. Le Clézio. Folio n° 4250, 144 pages, 4,70 euros.

Tirthankar Chanda


« Ils étaient les joueurs du camphrier »

(MFI) Ils jouaient aux cartes pour oublier l’innocence et la misère. Mais la vie va les rattraper et les enverra au-delà de la « kala pani » dans une terre étrange et étroite où sous les rochers sommeille l’or. Mais ils n’en verront pas la couleur et ne connaîtront de l’or que la promesse et le désespoir. Les rochers du Poudre d’Or est le tout premier roman de Natacha Appanah. Remontant aux origines du temps et de l’espace, cette jeune et talentueuse écrivain mauricienne retrace l’histoire tragique de sa communauté: une communauté de migrants venus du fond du Bihar et de l’Andhra Pradesh en Inde qui survivra aux vertiges de la traversée de « l’Eau noire » et à l’exploitation dans le village de Poudre d’Or...

Les rochers de Poudre d’Or, par Natacha Appanah. Folio n° 4338, 240 pages, 5,40 euros.

T. C.


2004, année du Bicentenaire

(MFI) C’est le roman du bicentenaire de l’indépendance d’Haïti, sous la plume d’un des écrivains les plus talentueux de cette île de malchance où pourtant l’homme noir se mit debout pour la première fois. Le cadavre couché sur le dos, les yeux ouverts fixant le ciel bas et les bras étendus, qui clôt le court récit de Lyonel Trouillot, est celui d’un étudiant. Il avait confiance dans l’espoir suscité il y a deux cents ans, un espoir souvent malmené, mais jamais totalement écrasé. Il y croyait encore le matin de sa mort quand il a quitté les quartiers pauvres de la capitale pour rejoindre une manifestation populaire. La manifestation sera violemment réprimée, le sang éclaboussé du peuple entachant à jamais le drapeau de la liberté et de la dignité noires. De la vie à la mort. Deux cents ans pour vivoter et mourir. Métaphore d’une nation qui ne cesse de mourir, le cadavre de l’étudiant rappelle que sous cette contrée haïtienne bicentenaire rime avec désespoir.

Bicentenaire, par Lyonel Trouillot. Collection « Babel », 122 pages, 6,50 euros.

T. C.


Quand le jazz est là

(MFI) André se grise du jazz. Cette musique aux sonorités mélancoliques et douces, née de la rencontre du fleuve et de l’esclave, lui ressemble. André, le petit Noir aux yeux verts, a laissé derrière lui les heurs et malheurs de sa tribu, la tendresse maternelle, les odeurs et les rires de son continent, et s’est embarqué pour l’Europe à la recherche de son père. Cette recherche le conduit jusqu’à Nantes, jusqu’au cabinet d’un certain Docteur Leclerc, au menton volontaire et aux yeux verts... C’est un ancien de l’administration coloniale, marié à une femme qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Michèle Morgan. Un récit poétique et nostalgique, entrecoupé de rires et de larmes.
Le chercheur d’Afriques est le quatrième roman du Congolais Henri Lopes qui a reçu le Grand Prix de la francophonie de l’Académie française en 1993.

Le chercheur d’Afriques, par Henri Lopes. Collection Points-Seuil (P 1422), 313 pages, 7,80 euros.

T. C.


Le sacre du roi Mabanckou

(MFI)Alain Mabanckou finira mal... Académicien ou, pire encore, chef de file de la Francophonie que ses romans illustrent avec un bonheur sans égal. Son dernier opus Verre cassé, qui a remporté de nombreux prix, est un tournant dans la littérature africaine. Mélangeant avec habileté le ludique et l’érudition, Mabanckou fait dans ce roman singulier la chronique des clients d’un bar congolais répondant au nom de circonstance de Crédit a voyagé. A la fois grotesque et poétique, bourré de références aux grandes oeuvres de la littérature mondiale, Verre cassé fait rire et pleurer par sa verve goguenarde et par ses anecdotes mettant en scène douleurs et souffrances des éclopés de la vie.
Le succès de Verre cassé ne doit pas faire oublier les précédents romans de Mabanckou qui sont souvent de très bonne facture. Notamment, son précédent roman African psycho qui raconte la vocation ratée d’un serial killer. Un livre décalé qui témoignait déjà de l’inventivité d’un romancier à l’imagination baroque et pétillante.

Verre cassé, par Alain Mabanckou. Collection Points-Seuil (P 1418), 202 pages, 7 euros.
African psycho, par Alain Mabanckou. Collection Points-Seuil (P 1419), 221 pages, 6,90 euros.

T. C.


Une littérature à découvrir
Le printemps du Liban

(MFI) Le Salon du Livre de Paris (17-22 mars 2006) a mis cette année « La Francophonie à l’honneur ». Parmi les invités se trouvent de nombreux auteurs libanais, représentants du renouveau de la littérature dans ce pays. Depuis la fin de la guerre civile, qui a ravagé le Liban pendant plus de quinze ans, les écrivains, qu’ils soient francophones ou arabophones, ont largement contribué à la renaissance de la culture nationale.


Musulmans ou chrétiens, hommes ou femmes, francophones ou non, les poètes et écrivains libanais n’en finissent pas d’exorciser les années de guerre par l’écriture. Vivant dans leur pays ou membres de la diaspora des lettres, tous cherchent dans leurs racines des raisons de croire en l’avenir de leur pays. Peu à peu s’impose une nouvelle génération de romanciers moins tentés par un orientalisme facile mais plus apte à regarder en face les plaies du pays et à chercher les moyens de les panser.
Bien sûr la tradition littéraire et poétique libanaise est ancienne. Dès la fin du 19e siècle, des écrivains signalent par leurs œuvres en français la naissance d’une culture nationale dans ce petit territoire mosaïque (Chekri Ganem, Michel Misk et Charles Corm). Au 20e siècle, nombre de poètes retiennent l’attention des lecteurs francophones. Dès avant la guerre, Beyrouth était devenu un carrefour culturel où les intellectuels arabes entraient en contact avec l’Occident. Les voix de Georges Schehadé, de Nadia Tuéni et d’Andrée Chédid s’élevaient alors pour chanter en français l’amour, les beautés du Liban, mais aussi les fragilités face au fanatisme et enfin les horreurs de la guerre. De son côté, le poète et diplomate Salah Stétié publia alors une quarantaine d’ouvrages en français.

Le silence de la guerre

Mais cette verve poétique et ce bouillonnement culturel vont connaître un sévère coup d’arrêt en 1975. Les auteurs s’exilent et souvent se taisent. Seuls Amin Maalouf et Vénus Khoury-Ghata continueront de faire entendre leur voix. Le premier, né à Beyrouth en 1949 et exilé en France depuis 1976, attira l’attention en publiant durant la guerre civile deux romans sans évoquer le Liban. En 1993, son pays revient au cœur de son œuvre et Le rocher de Tanios (Grasset) lui vaudra le Prix Goncourt. La seconde, avocate ardente de la francophonie, a publié treize livres qui ont été traduits en plusieurs langues dont, en 2006, La Maison aux orties (Actes Sud). Révélé par le festival des théâtres francophones de Limoges en 1994, Wajdi Mouawad appartient à cette génération. A la fois écrivain, comédien et metteur en scène, ce Libanais de trente-sept ans, installé au Québec depuis l’âge de seize ans, a fait ses marques à Montréal, avant de rencontrer la consécration à Limoges (1998) et à Avignon (1999) avec sa pièce-fleuve initiatique Littoral. Premier volet d’une tétralogie, cette pièce puise son inspiration dans l’expérience douloureuse de la guerre et de l’exil. Incendies et Rêves, respectivement le deuxième et le troisième volets de la tétralogie, explorent eux aussi les traumatismes et les tourments des guerres contemporaines (Palestine, Irak), tout en les mettant en résonance avec des histoires très anciennes d’odyssées, d’incestes et de révoltes de la conscience individuelle contre les lois humaines. Auteur d’une dizaine de pièces, Wajdi Mouawad a également publié un roman Visage retrouvé (Actes Sud) où il est encore et toujours question des affres de la guerre dont le narrateur s’échappe en se réfugiant dans l’onirique et l’imaginaire.
Peu à peu, la chape de silence se déchire et les écrivains vont s’attacher à faire renaître un Liban multiculturel. C’est le cas de Charif Madjalani qui a publié en 2005 son premier roman Histoire de la grande maison (Le Seuil), une grande fresque retraçant l’histoire d’une famille orthodoxe de Beyrouth. L’arabophone Elias Khoury, rédacteur en chef du supplément culturel du quotidien libanais An-Nahar, a choisi la langue arabe. Plusieurs de ses romans ont été traduits en français dont La porte du soleil (Actes Sud) qui a également été porté à l’écran. Comme Charif Majdalani, cet auteur croit à la force du mélange et à la vitalité d’une culture authentiquement libanaise.
Derrière ces auteurs reconnus, se profile une nouvelle génération d’écrivains dont les premières œuvres laissent augurer le meilleur. Citons les plus doués : des romanciers Yasmina Traboulsi, Elias Jabre, Yasmina Ghata, mais aussi des auteurs de théâtre tels qu’Abla Farhoud, ou Evelyne Accad et Etel Adnan qui renforcent la présence féminine dans la littérature libanaise et apportent un regard neuf sur la place de la femme dans la société.

Geneviève Fidani




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