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09/05/2007
Livre : le réalisme magique de Marie Ndiaye

(MFI) Son dernier roman, Mon coeur à l’étroit, est une nouvelle illustration de son art narratif singulier, étrange et envoûtant.

Auteur de romans, de nouvelles, de pièces de théâtre, de livres pour la jeunesse, de scénarios pour le cinéma et d’un récit autobiographique, Marie Ndiaye, tout juste quarante ans, a déjà derrière elle une œuvre conséquente. Son originalité réside dans une narration désincarnée, épurée de tout psychologisme, qui donne à ses récits, aux cadres résolument modernes, une étrangeté propre aux mythes et aux fables. On est d’emblée hors du temps, dans un ailleurs sans fin ni fond où l’espace est peuplé de présences troubles, comme autant d’ombres chinoises fantomatiques et menaçantes. Ndiaye a publié son premier roman Quant au riche avenir à l’âge de dix-huit ans. Elle avait adressé le manuscrit aux grands éditeurs parisiens par la poste. La légende veut que le fondateur des Editions de Minuit, Jérôme Lindon, éditeur entre autres de Samuel Beckett et d’Alain Robbe-Grillet, se soit personnellement déplacé pour venir rencontrer la romancière en herbe à la sortie de son lycée et lui proposer un contrat en bonne et due forme. Depuis cette date fatidique, en l’espace d’une douzaine d’ouvrages, Marie Ndiaye s’est imposée comme l’un des écrivains français majeurs de sa génération.
Ses livres les plus connus : Rosie Carpe, un roman magistral évoquant la quête de fraternité dans un monde menacé et menaçant, qui lui a valu le prix Femina 2001 ; et Papa doit manger, une pièce de théâtre jouée par la troupe de la Comédie française – elle devient ainsi le premier auteur dont une œuvre entre de son vivant dans le répertoire de la vénérable Maison de Molière. Les livres de Ndiaye suscitent l’admiration, sans doute par leur capacité à révéler au détour d’une phrase l’inquiétante étrangeté du vécu humain et à nous faire entrer dans une troisième dimension qui relève autant du réalisme magique que de nos peurs et de nos angoisses ancestrales de l’autre, de la mort ou de la vie tout court.

Par interrogations successives

Le nouveau roman - son huitième - que Marie Ndiaye vient de faire paraître ne déroge guère à la règle. Par sa force évocatrice, par son économie narrative qui mêle avec habileté le réel et le surréel, Mon cœur à l’étroit s’inscrit dans la sensibilité inspirée d’un Kafka ou d’un Beckett, que la romancière française s’approprie. Ce roman raconte l’histoire de Nadia. Elle est institutrice à Bordeaux depuis quinze ans, dans la même école que son mari Ange. Tous deux sont des enseignants modèles, dévoués à leur métier. Or leurs vies rythmées par l’alternance du silence studieux et du chahut des enfants se dérèglent brutalement lorsqu’ils font l’objet d’une vindicte générale, aussi soudaine qu’inexplicable. Leurs collègues, les parents des enfants, leurs voisins les évitent. Dans la rue « des regards hargneux se posent sur nous, sans dissimulation, comme si nous étions des chiens fouineurs et si laids qu’on ne peut les regarder qu’avec rancune », explique Nadia la narratrice. La situation s’envenime à tel point qu’un jour, Ange revient à la maison avec une blessure béante au ventre, comme si ses assaillants avaient creusé dans la chair « avec un gros ciseau à bois ou un burin ». L’horreur ne fait que commencer pour le couple !
Pourquoi une telle animosité ? Alors que son mari est en train de mourir de sa blessure car les médecins de la ville refusent de le soigner, Nadia tente de remonter à la source de l’antipathie qu’ils suscitent. Une quête qui va conduire la narratrice à passer sa vie en revue, son adolescence, ses amours et ses défaillances. Quelle faute a-t-elle commise qui justifierait cette mise à l’écart ? Ainsi procède Marie Ndiaye. Par interrogations successives. Ces interrogations sont autant de brèches ouvertes au cœur du réel que l’on dit immuable, suffisant à lui-même, alors qu’il n’est que la somme des mystères, des mensonges et des mythologies qui nous construisent, comme les récits de Ndiaye nous l’apprennent. A l’étroit dans sa vie rangée, embourgeoisée, l’héroïne de Marie Ndiaye devra, comme Alice du « pays des merveilles », traverser le miroir pour se confronter aux envers fantastiques du monde des apparences et des faux-semblants. Son salut est à ce prix…

Tirthankar Chanda


Mon cœur à l’étroit, par Marie Ndiaye. Ed. Gallimard, 299 pages, 17,50 euros.



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