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15/05/2007
Les chiens de guerre sortent de l’ombre

(MFI) Comment la guerre s’est-elle privatisée ? Dans Autoroute vers l’enfer, un ancien sous-officier du SAS raconte de l’intérieur comment s’est constituée, en Irak, une armée de 50 000 mercenaires d’une vingtaine de nationalités.

Un mauvais pressentiment l’avait saisi en voyant la Série 7, « la BMW aux vitres teintées sur la bretelle d’accès de l’autoroute. Elle était typique – trop typique – des véhicules qu’utilisaient les groupes d’insurgés en Irak ; tandis que l’image de la voiture enflait dans le rétroviseur, je sus avec certitude qu’ils allaient bientôt frapper. » Ainsi parle John Geddes, cet ancien sous-officier des forces spéciales britanniques, le Spécial Air Service (SAS), devenu « soldat de fortune » – traduisez mercenaire. Son témoignage – entre thriller et enquête très informée – rend compte du quotidien terrifiant et souvent rocambolesque de cette armée privée venue combattre les insurgés irakiens.
Il fut l’un des premiers à se rendre en Irak « après l’annonce de la fin des hostilités officielles en mai 2003 » par Georges Bush. Mais ce jour-là, entre la Jordanie et Bagdad, plus précisément entre la rocade de Fallouja et le périphérique de Ramadi, John Geddes escorte une équipe de journalistes d’une grande chaîne de télévision britannique, ainsi que leur chauffeur jordanien, sur la route la plus dangereuse du monde, surnommée Autoroute vers l’Enfer. « Clat ! Clat ! Clat ! Mon doigt pressait toujours la détente, et les balles continuèrent à déchirer cet espace de deux mètres pendant quelques secondes (…) Dans le petit miroir, je vis ensuite la BMW zigzaguer et déraper »… Parti d’Amman le matin à l’aube, il a méticuleusement vérifié son matériel, kit de survie, carte d’identité, passeport, avant de rejoindre les autres dans le hall de l’hôtel. Il l’a d’ailleurs bien précisé à ses clients : même si ceux-ci lui ordonnaient de ne pas porter d’armes, il ignorerait leurs instructions, et cela quelles que soient celles de leur direction.

Comment ces hommes ont-ils émergé de l’ombre ?

Recruté comme contractor par une importante société de sécurité, sa première mission en Irak avait consisté à dresser un tableau de la situation : état des installations stratégiques (champs de pétrole, ports ou villes), estimation de la stabilité de ces zones et des menaces susceptibles de peser sur les « armées d’ingénieurs, de géomètres ou d’hommes d’affaires qui allaient bientôt déferler en Irak dans le cadre de contrats de reconstruction de plusieurs milliards de dollars financés par les Etats-Unis ». Outre les Britanniques, les Américains étaient aussi sur place avec la société Blackwater, une des plus importantes sociétés militaires privées (SMP) du monde du mercenariat et de la guerre moderne. Propriété du groupe Halliburton, elle était dirigée de 1995 à 2000 par Dick Cheney, alors vice-président des Etats-Unis. Ses contrats : protéger les officiels du Département d’Etat dans leurs déplacements en Irak ou en Afghanistan.
Dans la première moitié du XXe siècle, les Etats dotés d’armées puissantes ne laissaient pas de place aux soldats privés et le mot mercenaire inspirait le mépris. Mais pour répondre à de nouveaux défis, naquit en Grande-Bretagne la toute première SMP, Keany Meany Services (KMS), qui participa à l’assaut donné contre l’ambassade d’Iran à Londres le 6 mai 1980. Ses client sont ensuite des rois du pétrole, comme ceux des nombreuses sociétés qui voient ensuite le jour grâce aux marchés des potentats du Moyen-Orient. Puis des soldats d’Afrique du Sud et de l’ex-Rhodésie se mettent au service de SMP impliquées dans des conflits en terre africaine (Angola, ex-Zaïre) ou au service de chefs d’Etats subsahariens peu scrupuleux.
Dans les années quatre-vingts, ces sociétés européennes, sud-africaines et américaines sont en relations privilégiées avec les services de renseignement britanniques et américains – et avec le Pentagone. Soviétiques, Chinois et Cubains ne sont pas en reste. Mais après la chute du mur de Berlin, près de 6 millions de soldats démobilisés cherchent à louer leurs services. C’est alors que le marché commence vraiment à décoller. En 2005, près de 900 sociétés basées dans plus d’une centaine de pays répartis sur tous les continents réalisent un chiffre d’affaires estimé à plus d’une centaine de milliards de dollars. Les trois américaines Blackwater, KBR et Dyncorp sont les principaux acteurs du marché.
C’est notamment sur des sites Internet que des officiers conseils drainent des anciens soldats vers l’Irak, de sorte qu’un an après son invasion en 2003, on y compte quelque 20 000 contractors, puis, à l’été 2005, 30 000 combattants salariés et en 2006, 50 000 environ. Sans compter un nombre équivalent d’employés dans la logistique (non combattants) venant des Philippines, du Pakistan, de Turquie... Parmi eux les jundhis (conducteurs de camions) subissent les plus lourdes pertes, suivis de près par les mécaniciens de maintenance de chars ou d’hélicoptères. Sur un tout autre registre, « ce sont des experts en renseignements employés par des sociétés privées qui étaient en charge de la prison d’Abou Ghraib », affirme John Geddes, soulignant le lien possible avec les allégations de tortures ou de mauvais traitement des prisonniers qui seraient plus le fait des contractors que des GI – à qui on a préféré faire porter le chapeau.

La sécurité en Irak ? Une dépense quotidienne de 43 millions d’euros !

Durant la seconde Guerre du Golfe, au Koweït, les SMP employaient l’équivalent d’environ 1 % des forces armées américaines, contre 10 % aujourd’hui (un contractor pour dix militaires) ; elles bénéficient « de près d’un tiers des 30 milliards de dollars de budget de l’armée américaine dépensés en Irak ». La plus importante, KBR (50 000 employés) a « un contrat avec le Pentagone d’une valeur de 11,84 milliards de dollars ». Quant aux sociétés britanniques, elles employaient 14 000 hommes armés en Irak en 2005, pour des contrats d’une valeur cumulée de 100 millions de dollars. Outre Erinys, qui a notamment assuré la distribution de la nouvelle monnaie irakienne aux banques du pays, Global Strategies a fait démonstration de sa force en septembre 2005 en bloquant l’aéroport de Bagdad pour obliger le gouvernement irakien qui ne l’avait pas payée depuis sept mois à honorer ses engagements.
Au total, une « armée officieuse d’occupation en Irak qui rend dérisoire la présence du contingent britannique – 8500 soldats seulement – et qui représente la deuxième force en nombre après l’armée américaine ». Soif d’aventure, appétit d’argent, un contractor gagne plus de 800 euros par jour en moyenne. « Il n’y a qu’en Irak qu’ils trouvent la quasi-certitude de satisfaire leurs aspirations », conclut John Geddes, et peuvent en prime obtenir une part du gâteau, les « 43 millions d’euros dépensés quotidiennement pour la sécurité en Irak ».

Antoinette Delafin


Autoroute vers l’enfer, de John Geddes, Paris, Editions Movie Planet, novembre 2006.



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