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21/08/2007
Livre : Le dernier frère de Nathacha Appanah

(MFI) David et Raj. Raj et David. L’un est juif et l’autre hindou. Le premier est déporté à Maurice et le second descendant d’esclaves sous contrat. Poursuivant l’exploration du passé de son pays, la Mauricienne Nathacha Appanah raconte dans son nouveau roman, Le dernier frère, la rencontre poignante de ces deux humiliés de l’Histoire, à la faveur d’une guerre pour l’âme du monde.

« J’ai revu David hier. J’étais dans mon lit, j’avais l’esprit vide, le corps léger, juste une douce pesanteur là, entre les yeux. Je ne sais pas pourquoi j’ai tourné la tête vers la porte (…). David était appuyé contre le chambranle. Il était grand, ça m’a étonné. Il portait une de ces chemises de lin qui, même de loin, font envie par leur douceur et leur légèreté. Il avait pris une pose nonchalante, les pieds légèrement croisés, les mains dans les poches. Une sorte de lueur tombait sur une partie de ses cheveux et ses boucles brillaient. Je l’ai senti heureux de me voir, après toutes ces années. Il m’a souri. » Ainsi commence le nouvel opus de la Mauricienne Nathacha Appanah, son quatrième roman. Toute la lumière, la douceur et la tristesse qui caractérisent ce très beau récit initiatique, sont réunies dans ces phrases d’ouverture où le rêve se mêle à la nostalgie d’un passé révolu.

Une enfance indienne

Ce passé dans lequel le narrateur vieillissant nous entraîne dès les premières lignes est celui de son enfance. Une enfance indienne à Maurice, faite de privations, de sacrifices et de violences quotidiennes. Celles qu’un père travailleur agricole mécontent de son sort et incapable de le transformer, perpétue sur les siens. Celles aussi d’un climat tropical qui emporte les frères du narrateur par une nuit de cyclone et de pluies diluviennes. Raj sera épargné, mais il sera marqué à tout jamais par cette tragédie. Pour oublier cette perte, sa famille va fuir le village à la lisière des champs de canne à sucre où elle vivait. Elle va s’installer dans une autre partie de l’île qui n’a de beau que son nom, « Beau-Bassin ».
C’est là que Raj fera la connaissance de David, adolescent juif incarcéré dans la prison d’Etat de Beau Bassin comme 1500 autres de ses co-religionnaires, refoulés de Palestine. Il se lie d’amitié avec ce jeune prisonnier pas comme les autres, faisant de lui le frère qu’il vient de perdre. Raj saura-t-il sauver ce « dernier frère » des violences d’une autre nature qui s’acharnent contre les Juifs en ce début de la décennie 1940, faisant d’eux les parias du monde civilisé ?

Leur errance comme une délivrance

Tout comme son premier roman, Les Rochers de Poudre d’or, qui racontait la traversée de l’océan par les Indiens venus travailler sous contrat dans les champs de canne de Maurice au 19è siècle, ce nouveau récit sous la plume d’une des romancières mauriciennes de langue française les plus talentueuses s’inspire, lui aussi, de l’histoire de l’île. La déportation à Maurice, pendant la guerre, des Juifs de l’Europe orientale fuyant le nazisme et désireux de gagner leur terre mythique en Palestine, constitue un pan de l’histoire peu connu et peu glorieux du passé de cette ancienne colonie britannique.
Incarcérés à la prison de haute sécurité de Beau-Bassin, traités comme des pestiférés, nombre de ces déportés vont y laisser leur peau. David est de ceux-là. Il n’a que dix ans quand il s’enfuit de la prison. Sa rencontre avec Raj qu’il entraîne dans sa fugue à travers ce beau pays dont Nathacha Appanah dit admirablement les pulsations enfiévrées et menaçantes, transforme les deux adolescents, les rapproche à travers leur errance vécue comme une délivrance.
Ce motif de quête de délivrance traverse tout le roman. Il est présent dès la première de couverture où l’on aperçoit en médaillon, sur fond de verdure baignée de lumière, une perruche tout en plumes, rouges vifs et douces, assise sur une paume ouverte et blanche, prête à s’envoler. Il est présent surtout dans cette voix douce et intense à laquelle Nathacha Appanah nous a habitués dès son premier récit. Telle une vrille, la voix creuse dans les souvenirs et les zones d’ombre, faisant ressurgir au plein jour le passé qui tient prisonniers personnages et pays.


Le dernier frère, par Nathacha Appanah. Editions de l’Olivier, 211 pages, 18 euros.

Tirthankar Chanda

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