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| 11/11/2008 | |||
| "L’Enchanteresse de Florence" : Rushdie au sommet de son art | |||
| (MFI) Le nouveau roman de Salman Rushdie est une fable historique et baroque, dont l’action se situe à la croisée de l’Orient et l’Occident. Entre la Florence des Médicis et l’Inde moghole. | |||
| Depuis bientôt trente ans, l’écrivain indo-anglais Salman Rushdie enchante ses lecteurs avec ses récits complexes où l’Histoire avec un grand « H » se mêle à la fiction et le réalisme au fantastique pour raconter le destin des hommes et des civilisations. Des romans post-historiques campés au cœur de l’Histoire, celle de l’indépendance de l’Inde et du Pakistan, celle de l’Angleterre sous Margaret Thatcher ou encore de celle du déclin de l’empire américain. Son nouvel opus, L’Enchanteresse de Florence, ne déroge guère à la règle, sauf qu’il quitte les rives du monde contemporain pour entraîner le lecteur dans un passé éloigné. En effet, ce roman se déroule en partie dans la Florence de la Renaissance et en partie dans l’Inde moghole. Ses protagonistes ont pour nom Machiavel, Lorenzo de Médicis, Botticelli, Vespucci, des Florentins célèbres auxquels répondent en écho l’empereur indien Akbar, son épouse hindoue Jodhabaï, ainsi que quelques autres figures de la cour du grand Moghol. Partant ainsi de l’Histoire, Rushdie brode non un récit d’aventures, mais un récit de quête de l’autre et de rencontres. On n’est pas dans un roman historique classique à la Alexandre Dumas, mais dans une évocation symbolique du passé à travers laquelle l’auteur interroge les obsessions du présent : place de l’étranger, question de la foi, démocratie, conflit et dialogue des civilisations... La question de la liberté de l’imagination De nationalité britannique mais d’origine indienne, Salman Rushdie s’est fait connaître en 1981 en publiant son roman Les Enfants de minuit qui a obtenu le prestigieux Booker prize (équivalent britannique du prix Goncourt) la même année. C’est un roman post-colonial qui met en scène les heurs et malheurs de l’Inde indépendante racontés à travers la voix d’un double de l’auteur, né comme lui à minuit dans la nuit du 14 au 15 août 1947, au moment historique où l’Inde a recouvré sa liberté après deux siècles de colonisation. Ce livre marque un tournant pour les littératures en langue anglaise, qui voient leur horizon désormais s’élargir avec l’arrivée de nouveaux talents et thématiques venus des anciens pays colonisés. Rushdie lui-même fait preuve d’une verve exceptionnelle, écrit de nombreux essais et plusieurs romans : La Honte (1983, version française en 1984), inspiré de l’histoire contemporaine du Pakistan, Les Versets sataniques (1988, VF en 1989) qui est un roman sur l’immigration et le Londres multiculturel des années Thatcher, Haroun et la mer des histoires (1990, VF 1991), Est-Ouest (1994, VF 1997), Le Dernier soupir du Maure (1995, VF 1996), La Terre sous ses pieds (1999, VF 1999), Furie (2001), Shalimar le Clown (2005) et aujourd’hui L’Enchanteresse de Florence (2008). Le nom de Rushdie reste associé à la fatwa décrétée contre lui en 1989 par l’ayatollah Khomeiny pour avoir parodié l’islam et son prophète dans Les Versets sataniques. Accusé d’hérésie, il devient alors la bête noire du monde musulman. Son livre est brûlé sur les places publiques et sa tête mise à prix. Contraint à la clandestinité pendant une dizaine d’années, le romancier a recommencé à vivre normalement depuis le début des années 2000 lorsque, sous la pression de la communauté internationale, le gouvernement iranien s’est désolidarisé de la condamnation lancée contre lui. Paradoxalement, la fatwa posait la question de la liberté de l’imagination et de l’expression qui est au cœur de la fiction de Rushdie. Renverser les stéréotypes définissant Orient et Occident pour mieux les rapprocher Dans L’Enchanteresse de Florence, l’empereur moghol Akbar, contemporain d’Elisabeth 1er et des Médicis, s’interroge sur la nature du pouvoir, sur l’identité plurielle, sur les civilisations étrangères. « (Un) musulman végétarien, (un) guerrier qui n’aspirait qu’à la paix, (un) roi-philosophe », il avait construit au centre de sa capitale « une maison de l’adoration, un lieu de débats où chacun (pouvait) dire n’importe quoi à n’importe qui et sur tous les sujets, et même nier l’existence de Dieu ou réclamer l’abolition de la monarchie ». Par ces débats auxquels il participait en personne, le roi s’infligeait une leçon d’humilité. C’est dans ce royaume éclairé que débarque un voyageur florentin, pur produit de l’imagination de l’auteur et véritable héros de ce roman foisonnant. Il y a du Marco Polo et du Christophe Colomb dans ce jeune aventurier qui parcourt le monde, animé par la curiosité et le goût de l’aventure. Pour pouvoir s’approcher de l’empereur, l’homme prétend être l’ambassadeur de la reine d’Angleterre, avant d’être démasqué rapidement. Accusé de sorcellerie et de fraude, le jeune homme réussit toutefois à sauver sa peau en se faisant passer comme le fils d’une princesse moghole oubliée. Cette fois, son histoire fabuleuse de la princesse aux yeux noirs qui, enlevée par les Turcs, finit dans les palais de Florence comme maîtresse et égérie des puissants, trouve des oreilles compatissantes, notamment celles de l’empereur lui-même. « Qara Köz était une femme telle qu’il n’en avait jamais rencontrée, une femme qui avait bâti sa vie sans tenir compte des convenances, par la seule force de sa volonté, une femme comparable à un roi. C’était un rêve nouveau pour lui, une vision inédite de la femme idéale. » Akbar est conquis par le récit des exploits de cette aïeule, première femme à jeter des passerelles entre l’Orient et l’Occident. Cette histoire allait-elle pour autant assurer la fortune du Florentin ? On en saura le fin mot en se plongeant dans ce roman qui renverse les stéréotypes définissant l’Orient et l’Occident pour mieux les rapprocher. Raconté dans une langue riche et haletante, merveilleusement traduit de l’anglais par Gérard Meudal, L’Enchanteresse de Florence est un chef-d’œuvre d’intelligence, de magie et d’émotions. Son univers envoûtant aux Mille et une nuits accompagne longtemps le lecteur. "L’Enchanteresse de Florence", par Salman Rushdie. Traduit de l’anglais par Gérard Meudal. Edition Plon, coll. « Feux croisés », 420 pages, 23 euros. L’œuvre de Rushdie est disponible en français aux éditions Plon et, au format poche, chez 10/18 et Pocket. | |||
| Tirthankar Chanda | |||
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