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09/06/2009
Dans le miroir, suivi de Appassionata
Afrique du Sud : dans le miroir de la fiction d’André Brink



(MFI) Séduction, métamorphose et fureur sont au cœur du nouveau roman d’André Brink. Abandonnant les récits historiques de la quête des origines, le romancier nous entraîne dans le chaos de la nouvelle Afrique du Sud secouée par des violences destructrices.

Avec Nadine Gordimer, Breytenbach, Coetzee et quelques autres, André Brink symbolise l’ère héroïque révolue des lettres sud-africaines. Faisant fi des menaces que l’Etat ségrégationniste afrikaaner faisait peser sur ses écrivains récalcitrants, ils n’ont cessé d’interroger au cours des longues décennies d’apartheid les prémisses anti-humanistes sur lesquelles ce régime était fondé. Leurs œuvres ont contribué autant que le militantisme et les sacrifices de la communauté noire à l’effondrement du gouvernement blanc et à l’avènement d’un Etat démocratique et multiracial en Afrique du Sud.
Lui-même d’origine afrikaaner, le romancier André Brink a particulièrement brillé dans cette lutte littéraire contre l’apartheid en abordant inlassablement dans ses romans (L’Ambassadeur, Au plus noir de la nuit, Une saison blanche et sèche), dès les années 1960, les questions de la liberté, de la mixité sociale entre Blancs et Noirs, du métissage qui lui sont chères. Une fois la liberté politique acquise, Brink, à l’instar de ses confrères, s’est tourné vers le passé, vers le présent, puisant son miel dans la quête identitaire des hommes et des femmes de la nouvelle Afrique du Sud.


Quand le drame personnel rejoint le drame social

Son nouveau roman qui vient de paraître est une trilogie, intitulée « Other lives » en anglais, mais publiée en français en trois « novella » distinctes. Le premier volume du triptyque, paru il y a deux ans sous le titre La Porte bleue, racontait l’histoire d’un peintre sud-africain blanc égaré dans un monde parallèle, où il est accueilli par une femme noire et deux enfants qui affirment être les siens. La Porte bleue est celle de son atelier, celle aussi de cet univers alternatif dont David est désormais à jamais prisonnier.
Dans le miroir, le second volume de la trilogie, met en scène Steve. Il est blanc, sud-africain. Le monde s’arrête de tourner pour cet homme de 40 nans lorsqu’un matin, en se rasant dans sa salle de bains, devant « le miroir art nouveau avec la fille aux cheveux vaporeux qui tient la harpe », il découvre avec horreur que la couleur de sa peau a changé. Architecte renommé, marié, père de deux enfants, habitant dans une vaste maison qui donne sur la mer, Steve est l’image même du bobo carriériste qui a parfaitement réussi sa vie. Le roman raconte vingt-quatre heures de l’existence de ce bourgeois contemporain qui voit sa vie de privilèges et de luxe basculer du mauvais côté de l’histoire sud-africaine. Le drame personnel rejoint le drame social lorsque le soir de son étrange métamorphose, Steve et sa femme sont victimes d’une agression par des voyous armés qui font irruption dans le restaurant où ils étaient en train de dîner...
Dînaient au même restaurant Derek Hugo et Nina Rousseau, un couple très en vue dans la société du Cap. L’un est pianiste et l’autre soprano. Leur histoire d’amour, faite de séduction et de menaces mystérieuses qui planent sur les amants de la belle cantatrice, est le sujet de la troisième partie de la trilogie, intitulée Appassionata.


Au cœur de la nouvelle réalité sud-africaine contemporaine

Ce sont les personnages qui servent de fil conducteur à cette trilogie marquée du sceau du réalisme magique et allégorique. David et sa femme Lydie (protagonistes de La Porte bleue) conduisent à Steve qui fut autrefois l’amant de cette dernière. Derek Hugo, pour sa part, est le professeur de musique des filles de Steve. Les protagonistes ont aussi ceci de commun : ils sont tous artistes. Peintre, architecte, pianiste. En tant que tels, ils sont sensibles au changement qu’ils intériorisent pour mieux l’affronter. Peut-être aussi pour mieux se définir et se réinventer en tant que ni Blanc, ni Noir, mais en tant qu’homme tout simplement.
Il faut lire cette trilogie car à travers la dramatisation de la vie psychique des personnages, elle nous entraîne au cœur de la nouvelle réalité sud-africaine contemporaine, faite de corruption, de criminalité et de violences. Cette réalité est très loin de celle pour laquelle la génération de Brink a combattu et fait des sacrifices. Malgré son « immense déception », le romancier voudrait toutefois croire, comme beaucoup de Sud-Africains, disait-il récemment dans un entretien au Monde, « que tout finira par s’arranger, un refus d’accepter l’idée que tout ce que nous avons réalisé ces dernières années était futile. » Or le miroir s’est cassé, brisé en morceaux, comme dans le roman de Steve et de Carla, annonçant des années de malheur et de deuil !

Tirthankar Chanda


Dans le miroir, suivi de Appassionata, par André Brink. Récits traduits de l’anglais par Bernard Turle. Editions Actes Sud, 222 pages, 20 euros.



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