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08/12/2006
Quand le réchauffement climatique transforme l’Arctique en région stratégique

(MFI) La fonte des glaces accélère les convoitises sur l’Arctique, jusque-là abandonné à sa banquise et à ses froids extrêmes. Elle va en effet permettre l’ouverture de nouvelles routes maritimes et faciliter l’exploitation de gisements pétroliers et gaziers. Sans compter l’importance du continent glacial au plan militaire. L’environnement risque de faire les frais de ce nouvel attrait.

Quelle est la réalité de la fonte des glaces dans l’Arctique ?

Si les climatologues ne sont pas toujours d’accord sur les causes du phénomène, tous font néanmoins le même constat : l’Océan arctique fond. Avec les changements climatiques, la banquise permanente – au moins dans le secteur canadien – devrait disparaître d’ici vingt ans. Seule subsistera alors une banquise d’hiver dont l’étendue et le calendrier restent inconnus. Les études évaluent la diminution de la superficie de la glace en Arctique à 20 % depuis 1979, soit 1,3 million de km² en moins. L’épaisseur des glaces s’est réduite de 40 %, passant de 3,1 mètres en moyenne à 1,8 mètre. Comme en témoigne un habitant : « A Iqualit, la capitale du Nunavut, au nord du Canada, les glaces disparaissent de plus en plus tôt, allongeant la saison navigable de deux mois et demi à quatre mois. L’été dernier, il a fait 25°; les gens avaient si chaud qu’ils cherchaient de l’ombre toute la journée. » Le constat est le même au Groenland (sous souveraineté danoise) qui, depuis 2002, perd 100 milliards de tonnes de glace par an. Dans l’Arctique russe enfin – le plus préservé par les changements climatiques –, la saison de navigation, qui durait traditionnellement de juillet à octobre, s’étend désormais jusqu’à début décembre.

Quelles sont les conséquences stratégiques de cette fonte des glaces ?

Longtemps, la meilleure sécurité a été assurée par la banquise et le froid extrême. La nature faisait de l’Arctique un continent hermétiquement fermé. Son intérêt stratégique est apparu avec les progrès technologiques : avions, brise-glaces, sous-marins. Pendant la guerre froide, la région constituait le plus proche interface géopolitique entre les deux blocs, le meilleur espace pour installer des radars-espions, et les duels entre sous-marins soviétiques et américains ont été fréquents. Aujourd’hui encore, les deux pays sont les seuls à posséder des submersibles capables d’opérer sous la banquise.
A terme, la fonte des glaces va entraîner l’ouverture de nouvelles routes maritimes au nord du globe. Des routes maritimes qui vont considérablement réduire les temps de navigation entre l’Europe et l’Asie, mais aussi entre les côtes est et ouest du continent nord-américain. Mais des routes maritimes qu’il faudra aussi sécuriser tant pour contrôler les marchandises qui y transitent que pour prévenir les éventuelles menaces terroristes ou de possibles collisions entre des navires aux conséquences écologiques dramatiques.


Quels sont les intérêts des différents acteurs ?

Washington entend profiter de cette évolution pour mener toujours plus au nord sa surveillance maritime. « La protection des voies maritimes est une mission ancienne, mais qui s’exercera dans une région nouvelle. Ce ne sera pas sans conséquences sur l’équipement et l’entraînement de l’US Navy », explique l’expert militaire américain Sam Tangredi. Immense espace, peu peuplé, difficile d’accès, l’Arctique est un site privilégié pour déployer les missiles du fameux « bouclier anti-missiles » américain. C’est déjà le cas. Mais que les températures soient moins rigoureuses et les canaux plus longtemps navigables facilite l’accès aux sites. De même que cela facilite l’installation de radars espions. Frontaliers de l’Océan arctique, le Danemark et la Norvège viennent d’accepter la requête des Etats-Unis d’installer de tels radars sur leur territoire.
Côté russe, de la banquise en moins ce sont des accès vers la mer en plus pour un pays qui ne dispose de débouchés ni sur la mer du Nord ni sur la Méditerranée. Cela d’autant plus que l’éclatement de l’URSS a renforcé ses difficultés d’accès aux ports de la Baltique et de la mer Noire. Moins de banquise, c’est aussi plus de place pour construire de véritables parcs de sous-marins nucléaires ouverts sur l’Océan pacifique, autour du détroit de Béring, des îles Kouriles et de la rade stratégique de Petropavlosk-Kamtchatski.
Le Canada est en première ligne. La devise du pays – D’un océan à l’autre – va être de plus en plus avérée, au fur et à mesure que la banquise cède la place à des voies navigables entre l’Atlantique et le Pacifique. Ottawa entend défendre sa souveraineté sur une région qui excite les convoitises, tant pour exploiter les ressources énergétiques du pôle que pour toucher les revenus que rapporte le trafic maritime. Les autorités canadiennes veulent également prévenir les risques associés à une navigation plus dense : marée noire, naufrage, trafic de drogue, immigration clandestine… Le problème est de pouvoir affirmer sa souveraineté sur une telle région, en outre peu réglementée par les traités internationaux. Le Premier ministre canadien, Stephen Harper, a présenté en décembre 2005 un « Plan Arctique », comprenant une présence plus soutenue de militaires, des systèmes de surveillance pour les navires et les sous-marins, le renforcement de l’arsenal des troupes. Le même mois il est vrai, un sous-marin américain s’était « perdu » dans les eaux territoriales canadiennes. Cependant, les Etats-Unis comme l’Union européenne refusent que les futures voies navigables soient placées sous une quelconque souveraineté nationale, arguant du fait qu’elles rejoindront deux océans, donc deux espaces sans propriétaire. Le Canada risque d’être isolé sur ce chapitre. Il lui sera difficile de prétendre assurer le contrôle d’une zone aussi stratégique pour les Etats-Unis.


Quelles seront les conséquences économiques de cette fonte des glaces ?

L’Océan arctique recèle de ressources naturelles considérables pour l’appropriation desquelles des pressions politiques s’exercent déjà. Des experts norvégiens estiment qu’un quart des réserves mondiales non encore découvertes de gaz et de pétrole se situe en Arctique. Ainsi le plateau continental – dont 50 % appartiennent à la Russie – renfermerait 600 à 700 milliards de tonnes de pétrole, et 500 à 700 000 milliards de mètres cube de gaz. L’Arctique russe représente déjà 38 % des réserves mondiales connues d’hydrocarbures. A mesure que les gisements de la mer du Nord s’épuisent, la mer de Barents – au nord de la Russie et de la Scandinavie – se profile comme la nouvelle région productrice d’énergie pour l’Europe. Le secteur russe de l’Arctique contient aussi du nickel, du fer, des phosphates, de l’or, du cobalt…
Le rapport richesse énergétique/contraintes naturelles d’exploitation est plus favorable du côté russe que du côté nord-américain. Mais l’Alaska (l’un des 50 Etats américains) est également riche en pétrole. L’or noir alimente même 85 % de son budget. Les investissements étatiques et privés dans l’exploration et l’exploitation des ressources devraient donc augmenter. Ces ressources permettront de répondre à la demande croissante de pétrole et de gaz de nouveaux acteurs comme la Chine et l’Inde. Elles intéressent aussi les Etats-Unis qui, d’ici 2015, ne seront en mesure d’assurer eux-mêmes que 30 % de leur consommation de pétrole contre 70 % aujourd’hui. Comme l’a souligné le forum de Davos en janvier 2006, « l’Arctique, avec ses énormes réserves naturelles, se profile comme une solution possible aux difficultés d’approvisionnement en énergie de la planète ». Cela renforcera, en outre, la sécurité énergétique des pays importateurs en offrant une alternative à l’Opep. Si aujourd’hui la banquise et le froid extrême rendent le prix d’un forage en Arctique quatre à cinq fois plus élevé qu’ailleurs, le réchauffement climatique va à terme réduire ce coût et permettre la découverte de nouveaux gisements.
On pourrait encore citer la modification des réserves halieutiques. Ainsi la mer de Béring est l’une des plus grandes réserves de poissons du monde. Le réchauffement des eaux pourrait attirer de nouvelles espèces et, dans tous les cas, prolonger les durées de pêche.
Dans ce contexte de développement économique de l’Arctique, les nouvelles routes maritimes prennent toute leur importance. Celles situées entre l’Atlantique et le Pacifique, au nord du Canada, raccourciront de 7 000 km les distances entre l’Europe et l’Asie par rapport au canal de Suez ou au Canal de Panama. Le trafic devrait passer de 3 millions de tonnes de fret en 2005 à 14 millions en 2015. Un enjeu commercial énorme qui risque de réveiller les conflits de souveraineté entre les pays riverains de l’Arctique.

Jean Piel


L’Arctique comme espace géographique

(MFI) Il faut regarder un globe par le haut pour découvrir l’Arctique. Une région située à l’intérieur du cercle polaire, avec comme cœur géographique le pôle Nord. Les pays limitrophes en sont la Russie, le Danemark (via le Groenland), la Norvège, les Etats-Unis (via l’Alaska) et le Canada. Le nom Arctique vient de la langue inuit (inuit et esquimau sont synonymes) et signifie « Ours ». L’Arctique est donc le lieu où vivent les ours blancs – contrairement à l’Antarctique, le pôle Sud, où il n’y a pas d’ours.

Des hivers à –50°

L’essentiel du continent arctique est composé de l’océan éponyme : 14 millions de km² dont une grande partie est gelée en permanence. L’Océan arctique communique avec le Pacifique par le détroit de Béring, avec l’Atlantique par la baie de Baffin et la mer de Norvège.
L’hiver, l’obscurité est permanente et les températures flirtent avec les –50°. L’été au contraire, il fait jour sans interruption et le mercure varie, selon les lieux, de 0 à 10°. Une température supérieure reste exceptionnelle et concerne la partie la plus méridionale de l’Arctique.
Au-delà de l’océan, les terres arctiques regroupent le Groenland, le Spitzberg, l’Alaska, le nord de la péninsule scandinave (avec la Laponie), de la Russie (avec la Sibérie) et du Canada. Lorsqu’elles ne sont pas gelées, ces terres sont recouvertes par la toundra. On compte 400 espèces animales, dont les plus célèbres sont l’ours blanc, le phoque, le renard polaire et le caribou.


Peu d’habitants, mais des dizaines de langues

Les peuples arctiques – les Inuits, les Lapons, les Samoyèdes, les Aléoutes… – sont peu nombreux (environ deux millions), très dispersés et vivent en majorité en Russie. Ils n’ont guère de points communs d’une ethnie à l’autre, si ce n’est d’avoir développé des techniques de chasse, de logement, de nourriture, de vêtement pour supporter les grands froids. Mais sinon, ils n’ont pas la même culture, ni la même langue, ni la même organisation socio-économique. Même ceux partageant des territoires voisins ne présentent pas suffisamment de traits communs pour former une nation. Ainsi en Russie, certaines ethnies, seulement séparées de quelques kilomètres, n’ont aucun contact car elles ne connaissent pas la langue de leurs voisins.
Si le réchauffement climatique d’aujourd’hui inquiète, il faut savoir que selon les scientifiques, la température du continent arctique était de 20°… il y a 20 millions d’années.

J. P.




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