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19/06/2007
Questions internationales (3)
La longue patience du meilleur ennemi de Tony Blair


(MFI) Sauf accident de dernière minute, Gordon Brown succèdera à Tony Blair le 27 juin. Ministre des Finances depuis 1997, autrefois plus proche ami de Tony Blair, cet Ecossais rugueux, au caractère entier, père des réformes économiques qui ont bouleversé le Royaume, espérait depuis longtemps devenir Premier ministre. Reste à savoir quel nouveau projet il pourra offrir aux Britanniques.

Autant Tony Blair apparaît souriant, ouvert, charismatique, autant Gordon Brown semble taciturne, froid voire vindicatif. Une blague court à Londres qui dit qu’il suffit que Gordon Brown quitte une pièce pour que celle-ci s’illumine. Rien n’oppose donc plus les futur et précédent locataires du 10, Downing Street. Même leur histoire est aux antipodes. Tony Blair est né dans une famille de la bonne bourgeoisie, a suivi sa scolarité dans des collèges huppés, n’a guère été un étudiant brillant, songeant davantage au rock et aux voyages. Son choix d’adhérer au Labour se fait plus sur les bases des valeurs libérales du parti que sur sa culture populaire. A contrario, Gordon Brown est le fils d’un pasteur presbytérien – et socialiste – de l’Eglise d’Ecosse, qui écrit ses sermons sur le bien et le mal pendant les dîners. Il est élevé dans une petite ville écossaise qui vit au rythme des licenciements dans les mines de charbon. Très jeune, il est remarqué pour son intelligence. « C’était un élève exceptionnel, mais très ennuyeux », dira de lui l’un de ses professeurs. Adolescent, il perd un œil lors d’un match de rugby. Un accident qui le renfermera encore plus sur lui-même. Sans surprise, il mène de brillantes études d’histoire et s’engage au Parti travailliste dès 21 ans, où il prend rapidement du galon.

Un duo à la conquête du pouvoir

Malgré leurs différences, les deux hommes vont devenir les meilleurs amis du monde. Tous deux sont élus député en 1983, Tony Blair a 30 ans, Gordon Brown 32 ans. Ils partagent alors un petit bureau sans fenêtre à la Chambre des Communes. Plus expérimenté en politique, Gordon Brown prend Tony Blair sous son aile. Les deux « jeunes loups » se complètent – l’homme de communication et l’homme de dossiers – et ont une même ambition dévorante. Leur objectif : conquérir le pouvoir en réformant le Parti travailliste, pour lui donner une vision social-démocrate et rompre avec son image de parti dépensier lié aux syndicats. L’économie est le domaine de Gordon Brown qui met l’accent sur l’esprit d’entreprise, la rigueur budgétaire, la quête du plein-emploi et l’équilibre entre profit et justice sociale. « C’est le fils de pasteur, humain et rigoriste, qui a défini cette politique », sourit Richard Rawling, professeur à la London School of Economics. Ensemble, Tony et Gordon rencontrent à plusieurs reprises les démocrates américains – notamment Bill Clinton –qui les influenceront dans leur définition d’une « troisième voie ».

Bougon et colérique

Massif, la voix grave, les cheveux en bataille, le regard dur voire arrogant, Gordon Brown dégage une impression de puissance. « C’est un pur produit de l’Ecosse taiseuse, de la “celtitude” et de la ruralité, introverti, solitaire et frugal », commente Richard Rawling. En 1994, la mort brutale de John Smith ouvre la succession à la tête du Labour. Gordon Brown estime qu’elle lui revient de droit, mettant en avant sa puissance de travail, son activisme, la force de ses réseaux, l’intelligence des discours qu’il rédige pour les uns et les autres. Mais ses « problèmes psychologiques », comme disent les Blairistes
– ses coups de gueule, son côté bougon, taciturne, son célibat qui favorise les rumeurs –, le disqualifient. Tony Blair prend la direction du Labour, puis devient Premier ministre lorsque le parti remporte les élections en mai 1997.

L’architecte du renouveau économique

Les relations entre les deux hommes restent cependant cordiales. Tony fait de Gordon un super ministre des Finances qui a la haute main, non seulement sur la politique économique, mais sur tous les ministères techniques. « Blair et Brown gouvernent sur un sofa. Ils décident tout en tête à tête, puis donnent leurs instructions au reste du gouvernement. C’est tout juste s’ils écoutent les ministres, à l’exception de celui des Affaires étrangères », raconte Nick Pearce, de l’Institute for public policy research. Gordon Brown élabore donc la politique à laquelle le Royaume-Uni doit son succès économique depuis dix ans (faible inflation, faible taux de chômage, croissance élevée, déficit budgétaire limité). Sa méthode ? Réduire le train de vie de l’Etat, encourager la libre entreprise, limiter les droits des chômeurs, assainir les finances publics, mais aussi consacrer des budgets importants à la formation professionnelle et à l’amélioration des services publics. « Gordon Brown doit son ascension sociale à l’école publique. Il croit en la promotion par le mérite. Venu de l’aile gauche du Labour, il s’est néanmoins converti au libéralisme. Il est fasciné par la mobilité sociale qu’autorise le capitalisme américain », explique Richard Rawling. Sa politique lui vaut le respect et l’admiration des financiers de la City, pourtant peu enclins à la sympathie pour le Labour.

La fin d’une amitié de vingt ans

Mais Gordon Brown est de plus en plus amer de n’être que le n°2 du gouvernement. Selon une légende jamais confirmée, lui et Tony Blair aurait conclu un accord dès 1994 : le premier mandat pour Tony, le deuxième pour Gordon. Cependant, lorsque le Labour remporte une seconde fois consécutive les élections législatives en 2001, Tony Blair reste au 10, Downing Street. Et une fois encore en 2005. Leur inimitié va croissant, et est de plus en plus visible. L’austère Gordon Brown reproche au charismatique Tony Blair de manquer à sa parole en s’accrochant au pouvoir. « Quand vas-tu partir ? Je veux le job maintenant », lui lance-t-il en décembre 2005. Gordon Brown lance plusieurs cabales contre celui qu’il juge « intellectuellement inférieur », mais jamais au point de porter un coup fatal. Gordon Brown ne veut pas être Brutus. En septembre 2006, lors du congrès du Labour cependant, il n’a pas beaucoup à manœuvrer pour pousser Tony Blair vers la sortie : celui-ci est usé par dix ans au pouvoir et la gestion catastrophique de la guerre en Irak. De lui-même, il annonce qu’il démissionnera au profit de Gordon Brown en juin 2007.

Faire oublier Tony Blair

Pour l’éternel n°2, c’est évidemment l’aboutissement d’un rêve, mais un pari risqué aussi car le Labour paraît avoir achevé sa mission historique. Le pouvoir use aussi le parti qui vient de perdre les élections régionales. Gordon Brown arriverait-il trop tard ? Ses supporters assurent que, depuis son mariage (tardif) et la naissance de ses trois enfants, l’homme est apaisé ; il est moins rugueux, plus à l’écoute. Il mènera évidemment la même politique économique puisqu’il en était le principal architecte sous Tony Blair. Peut-il accentuera-t-il légèrement le virage à gauche en revalorisant l’Etat et les services publics. En politique étrangère, il lui reviendra de gérer le retrait par étape des soldats britanniques d’Irak. Un premier contingent de 1600 hommes – sur 7100 – devrait quitter Bagdad dans les prochaines semaines. Ses partenaires européens redoutent son arrivée. Car si Tony Blair souhaitait placer la Grande-Bretagne « au cœur de l’Europe », Gordon Brown n’a jamais fait mystère de sa méfiance pour l’UE et ses institutions. C’est lui qui, en 2003, a bloqué l’adhésion de Londres à la zone Euro, allant jusqu’à mettre sa démission dans la balance. Déjà il a annoncé son refus de voir le projet de constitution européenne relancé. Gordon Brown sait qu’il bénéficie là du soutien de l’opinion publique. Son principal défi sera d’offrir de nouveaux projets aux Britanniques… Et de faire oublier Tony Blair.

Jean Piel

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