| |||
| 10/07/2007 | |||
| Questions internationales (1) Naples dans les tentacules de la Camorra | |||
| (MFI) L’organisation mafieuse contrôle le trafic de drogue et les paris clandestins, détourne les aides de l’Union européenne et prélève sa dîme sur les chantiers de construction. La majorité des fonctionnaires et des élus locaux sont liés – volontairement ou non – à la Camorra. L’influence de cette mafia urbaine est à la fois la cause et la conséquence de la pauvreté du sud de l’Italie. | |||
| Quelle est l’origine de la Camorra ? La Camorra est le seul exemple de mafia née en milieu urbain. Elle est apparue à Naples au début du XIXè siècle. Certains historiens l’attribuent au divorce croissant à l’époque entre la population et l’administration locale. D’autres évoquent plutôt une organisation de la violence provoquée par la misère. Organisation bien moins dangereuse qu’un soulèvement populaire pour les autorités qui vont donc fermer les yeux sur ses activités illicites. L’essentiel est que le mécontentement des habitants soit canalisé. Au début des années 1900, l’amélioration des conditions socio-économiques dans le sud de l’Italie va délégitimer la Camorra auprès des plus pauvres. Celle-ci disparaît alors quasiment. Elle renaît de ses cendres après la Seconde guerre mondiale, lorsque le port de Naples devient la plaque tournante de la contrebande en Europe. Essence, tabac, matériaux de construction, biens alimentaires : rien n’échappe au contrôle des parrains napolitains. C’est à cette époque que la Camorra noue des liens avec les fonctionnaires, les élus locaux et les entreprises puisqu’elle navigue en permanence entre l’illégal (la contrebande) et le légal (la commercialisation des produits détournés). C’est aussi à cette époque qu’elle s’allie avec d’autres mafias. Au début en effet, elle ne dispose pas de la surface financière voulue pour gérer cette contrebande ; elle ne s’occupe que de sa distribution à Naples et dans la région limitrophe de la Campanie. Les années passant, la Camorra s’enrichit grâce au monopole du trafic de tabac, puis du trafic de drogue, dans la moitié sud de l’Italie. Elle blanchit son argent dans une multitude d’activités, à commencer par l’immobilier. Elle n’a alors plus besoin de personne. Comment la Camorra est-elle organisée ? A la différence de la Cosa Nostra en Sicile ou de la N’Drangheta en Calabre, la Camorra n’a pas de structure verticale. Aucun chef suprême ne contrôle le système, ne définit la stratégie ou ne fait respecter une discipline générale. Chaque quartier, chaque activité a son clan qui gère son territoire en toute autonomie. Les spécialistes estiment que la Camorra est aujourd’hui constituée de 111 « familles » qui emploient 6 700 personnes à plein temps et en font travailler 50 000 autres occasionnellement. L’absence d’un parrain – figure tutélaire respectée qui calme (de façon musclée) un petit jeune tout fou ou qui négocie des partages de territoire avec ses concurrents – rend la lutte contre la Camorra très difficile pour les autorités. Elle en fait aussi un mouvement extrêmement violent. Les guerres de clans sont fréquentes, les assassinats pour des peccadilles monnaie courante. Aucun secteur n’échappe à la Camorra : trafic de drogue, extorsion de fonds, prostitution, tripots clandestins, contrebande de cigarettes… Etant très décentralisée, la Camorra n’intervient pas sur les marchés internationaux du crime organisé. Elle est par contre présente dans tous les secteurs de l’économie régionale. Pas un chantier ne démarre dans le bâtiment sans qu’une « honorable famille » n’ait touché sa dîme ; aucun camion n’entre dans Naples sans avoir payé une « taxe » sur les marchandises. Même le ramassage des ordures est contrôlé par la Camorra (voir article ci-joint). Le détournement des dépenses publique est une de ses spécialités, qui illustre d’ailleurs la collusion des fonctionnaires et des élus locaux. Ainsi les pêcheurs de Pouzolles ont obtenu de l’Etat du fioul à prix subventionné, qu’ils revendent ensuite au marché noir grâce à la Camorra. De même, dans les hôpitaux de la région, une centaine de lits sont toujours occupés, mais on ne voit jamais les malades. La sécurité sociale finance ainsi la Camorra. Dernier exemple : l’Union européenne a investi 7,7 milliards d’euros pour le développement de la Campanie. Mais le chômage n’a pas diminué, aucun projet d’infrastructures n’a démarré, la pauvreté a même augmenté. Une situation qui fait dire au sociologue Amato Lambertia, fondateur de l’Observatoire de la Camorra : « La Camorra ne représente pas qu’un problème d’ordre public. C’est une menace au développement économique, culturel, social, environnemental de toute une région ». Le chiffre d’affaires annuel des 111 clans de la Camorra est évalué à 16 milliards d’euros. L’organisation est tellement enracinée à Naples qu’elle est surnommée O’Sistema, le système. Un terme moins honorifique que O’Societa, la société, ainsi qu’on appelle la mafia de Calabre. La Camorra joue-t-elle un rôle d’amortisseur social ? C’est la thèse que défendent certains observateurs, à l’instar de l’écrivain napolitain Giorgio Bocca : « La Camorra est avant tout une organisation criminelle, mais c’est aussi un Robin des bois, certes pas par générosité mais parce que cela favorise ses affaires. Seule la Camorra permet à un chômeur de devenir le prospère tenancier d’un bar. Mais il reverse une partie de sa recette à un clan et ferme les yeux sur la vente de cocaïne dans son établissement. Seule la Camorra possède des supermarchés clandestins où les plus pauvres s’approvisionnent pour ne pas sombrer dans la misère. » La Camorra se développe en effet sur le terreau social très défavorisé du sud de l’Italie. Dans la Campanie, le taux de chômage est de 17,5 % (8 % en moyenne nationale) et de 65 % chez les moins de 25 ans (24 % en moyenne nationale). Le nombre de détenus est cinq fois supérieur à la moyenne nationale, les délits commis par des mineurs dix fois plus nombreux que dans le reste du pays et 15 % des adolescents quittent l’école avant l’âge légal. Les maladies infectieuses des nourrissons sont aussi deux fois plus fréquentes qu’ailleurs en Italie. L’année dernière, 146 000 familles ont demandé une aide sociale réservée aux plus défavorisés ; seuls 20 000 l’ont obtenue. « Tant que le sud de la Péninsule restera aussi pauvre, la Camorra prospérera », pronostique Giorgio Bocca. Réplique a contrario d’Isaia Sales, conseiller économique du gouvernement régional, interviewé dans Le Monde : « Tant que la Camorra existera, Naples et la Campanie ne pourront pas se développer. L’organisation corrompt tout le monde, détourne les aides publiques, pille les fonds européens, décourage les investisseurs, entretient les jeunes dans la criminalité, tout cela pour son seul profit .» En effet, ces trente dernières années, Naples a perdu ses industries et son artisanat sans que ces activités ne soient remplacées par le tourisme ou les services. Or il n’existe aucune proportion entre ce qu’un jeune peut gagner en travaillant pour la Camorra et un salaire légal. Une sentinelle – un débutant qui surveille en scooter le territoire d’un clan – gagne 1500 euros par mois ; un tueur à gage 2500 euros par assassinat ; le propriétaire d’un café qui sait fermer les yeux sur les trafics 4000 euros par mois. « Les jeunes qui font la plonge ou des travaux de menuiserie pour 500 euros par mois et refusent l’argent facile de la Camorra sont nos héros silencieux », conclut Isaia Sales. Comment l’Etat italien lutte-t-il contre la Camorra ? On l’a vu, l’absence de structure verticale rend difficile la lutte contre l’organisation. L’arrestation de quelques chefs ne fait pas vaciller le système, mais au contraire provoque une guerre des clans pour la reconquête du territoire. Impossible d’appliquer à Naples les règles qui ont (un peu) marché en Sicile. Lorsqu’en novembre dernier, des règlements de compte ont fait 26 morts en deux semaines à Naples, Romano Prodi a fait le déplacement dans la capitale de la Campanie, jurant qu’ « il n’y aura plus de sanctuaires pour la criminalité ». Le chef du gouvernement italien a décidé l’envoi de 1000 policiers supplémentaires et même envisagé – avant d’y renoncer – le recours à l’armée pour aider les 13 500 carabiniers déjà en poste à Naples. En mars dernier, la plus importante opération policière menée contre la Camorra a permis l’arrestation de 200 personnes – parfois des familles entières – impliquées dans le trafic de drogue et de faux billets. Mais ces méthodes laissent dubitatifs les spécialistes. « La répression est évidemment nécessaire. Mais ce qu’il faut surtout, c’est une lutte de tous les instants, une pression continue contre les clans. Les opérations coups de poing sont inutiles si elles sont suivies de longues périodes de laxisme envers les trafiquants. Nommer des milliers de policiers à Naples sera vain si on ne met pas un terme à la collusion entre les élus et les mafiosi, si la Camorra continue de fournir des emplois et de posséder des magasins à bas prix, si les jeunes n’ont pas de perspectives d’avenir », martèle Amato Lamberti. A en croire le fondateur de l’Observatoire de la Camorra, 57 des 66 communes voisines de Naples sont dirigées par des membres de la Camorra. « Les personnes non affiliées, non compromises, non directement complices, non économiquement dépendantes, non sympathisantes et non culturellement contaminées se comptent maximum à une dizaine de milliers », écrit le journaliste Marco Demarco dans le Corriere del Mezzogiorno. Un sentiment d’impuissance envahit la classe politique locale. Lors du dernier conseil municipal de Naples consacré à la criminalité organisée, seuls 22 élus étaient présents. Les 39 autres ont quitté prématurément la séance pour assister au match de football Naples-Juventus. | |||
| Jean Piel | |||
|