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| 21/08/2007 | |||
| Questions Internationales (1) Le grand réarmement de la planète | |||
| (MFI) Les dépenses militaires ont augmenté de 37 % dans le monde ces dix dernières années. Une hausse qui s’explique essentiellement par la lutte contre le terrorisme et les guerres en Irak et en Afghanistan. Si les Etats-Unis contrôlent – et de loin – le plus gros budget de la défense dans le monde, la Russie, la Chine et l’Inde affichent aussi leurs ambitions dans ce domaine. Les traités internationaux sur le contrôle des armements ne semblent guère respectés. | |||
| Que représentent les dépenses militaires dans le monde aujourd’hui ? A la seule lecture des chiffres, on pourrait croire au retour de la Guerre froide. En 2006, les dépenses militaires dans le monde ont atteint 1204 milliards de dollars, soit le même montant qu’au plus fort de la tension Est-Ouest. Ces dépenses militaires ont augmenté de 37 % ces dix dernières années, tandis que les effectifs cumulés des armées passaient de 26,8 millions à 31 millions de soldats. La fin de la Guerre froide avait pourtant entraîné une baisse des budgets de défense. De 1044 milliards de dollars en 1988, on était passé à 768 milliards en 1995. Un montant resté stable jusqu’à la fin de la décennie avant de remonter en flèche dès le début des années 2000. Cela signifie que 2,5 % du PIB de la planète est aujourd’hui consacré à des dépenses militaires, soit 184 dollars par habitants (contre 135 dollars en 2001). Cette somme de 1204 milliards est évidemment très élevée, d’autant que, comme le souligne Elisabeth Sköns, experte auprès de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri) : « L’objectif affiché des dépenses militaires est de protéger les citoyens. On peut légitimement s’interroger sur leur rentabilité quand on voit que six ans après ses débuts, la guerre en Afghanistan n’a pas permis de ramener la paix dans la région. Il en va de même en Irak. Or nous savons que des millions de vies pourraient être sauvées grâce à des interventions sanitaires de base qui ne coûtent qu’une fraction de ce que le monde dépense pour les forces armées ». En effet, même si la comparaison a ses limites, le montant total de l’aide au développement a été de 106,8 milliards de dollars en 2006, soit 12 fois moins que les dépenses militaires. Selon l’Onu, on pourrait sauver 8 millions de vie par an en investissant seulement 57 milliards chaque année dans les soins et l’éducation. Les guerres sont devenues en 2005 la première cause de famine dans le monde. Comment se répartissent ces dépenses militaires ? De façon extrêmement inégale. Les Etats-Unis représentent à eux-seuls 46 % du total, essentiellement du fait des guerres en Irak et en Afghanistan. La seconde place revient au Royaume-Uni, mais très loin derrière car lorsque Washington dépense 528,7 milliards de dollars pour sa défense, Londres en dépense 59,2 milliards. Viennent ensuite la France (53,1 milliards), la Chine (49,5 milliards) et le Japon (43,7 milliards). Le premier pays africain sur cette liste établie par le Sipri est l’Afrique du Sud, avec un budget militaire de 3,3 milliards de dollars (voir l’article Questions Internationales (2) : L’Afrique aime toujours trop les armes). Outre cette « domination » américaine, l’inégalité dans la répartition des dépenses militaires est marquante puisque 15 pays seulement représentent 83 % des dépenses. L’évolution des budgets est aussi significative. Ainsi les dépenses militaires de la Chine – qui en outre manquent singulièrement de transparence – ont progressé de 14,7 % en 2006, faisant de l’Empire du Milieu le premier investisseur dans ce domaine en Asie. A contrario, le Japon a diminué ses dépenses militaires pour la cinquième année consécutive. Pour sa part, la Russie poursuit la modernisation de son arsenal. Son budget militaire a progressé de 12 % en 2006, après une hausse de 19 % en 2005. Depuis 1998, Moscou a ainsi augmenté le budget de ses forces armées de 155 %. Au demeurant, le Sipri déplore la militarisation croissante de nombreux pays en développement. C’est vrai en Afrique où le Rwanda, le Soudan et le Botswana ont doublé leur budget de défense entre 1985 et 2000. C’est également vrai en Asie où le Népal, le Pakistan et le Bangladesh consacrent plus d’argent à leurs armées qu’à la santé et l’éducation. Comment expliquer cette hausse des dépenses militaires dans le monde ? Cette hausse est d’autant plus surprenante que le Sipri n’a comptabilisé « que » 17 conflits majeurs en 2006, soit le chiffre le plus bas depuis la fin de la Guerre froide. Parallèlement, jamais l’Onu n’a déployé autant d’hommes sur le terrain, avec près de 90 000 casques bleus intervenant dans 18 missions de maintien de la paix ; c’est deux fois plus qu’en 2000. Mais depuis les attentats du 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont investi 432 milliards de dollars dans la guerre contre le terrorisme, aggravant le déséquilibre du budget fédéral. Les conflits en Afghanistan et surtout en Irak sont la première cause de cette rapide progression des dépenses militaires. Le coût de la guerre en Irak est estimé à 250 millions de dollars par jour pour les seules dépenses directes du Pentagone (munitions, entretien des troupes, transports de matériel, télécommunication…). Ces cinq dernières années, la Maison-Blanche a initié plusieurs programmes d’armement (bouclier anti-missiles, mini-bombes atomiques, armes non-létales…) dont les budgets se chiffrent en dizaines de milliards de dollars. « Jamais les Etats-Unis ne se sont autant réarmés », souligne Pascal Boniface, le directeur de l’Institut des relations internationales et stratégiques. Paradoxalement, les meilleures relations diplomatiques entre les Etats-Unis, la Chine et la Russie – même si elles ne sont pas totalement au beau fixe – favorisent cette croissance des dépenses militaires ; aucun des trois ne fait plus de la réduction des arsenaux des deux autres sa priorité. Comme l’écrit Pascal Boniface : « Le concept de désarmement a perdu de sa pertinence depuis la fin de la Guerre froide. La décision américaine de se libérer de la tutelle du traité antimissile ABM au profit de la mise en place d’un bouclier antimissile est révélatrice du processus. De même, la Russie ne souhaite pas reconduire le traité Start de 1991 sur la réduction des forces stratégiques. Moscou a déjà dénoncé le traité sur la réduction des forces conventionnelles en Europe ». Résultat : Washington poursuit sa lutte contre le terrorisme et les « Etats voyous ». Moscou entend retrouver l’influence géopolitique qu’elle avait perdue à la chute de l’URSS, notamment dans le Caucase, en Asie centrale et au Proche-Orient, utilisant pour cela ses vastes ressources en gaz, mais aussi son savoir-faire en armement. La Russie est devenue en 2006 le second exportateur d’armes au monde. Quant à Pékin, sa politique de défense répond à trois objectifs : affirmer sa suprématie en Asie, notamment face au Japon et à l’Inde ; freiner les ambitions de Taiwan ; et davantage sécuriser les routes par lesquelles transitent les matières premières (gaz, pétrole…) indispensables à sa croissance économique. Cette volonté de garantir les approvisionnements en énergie est d’ailleurs l’une des causes déterminantes, pour tout pays, des dépenses militaires, tout comme c’est l’une des principales causes de conflits. Autre élément qui explique la hausse des budgets militaires : le fait que la menace vient de plus en plus d’acteurs non-étatiques (groupes terroristes, factions rebelles, mouvements indépendantistes…) sur lesquels les traités internationaux n’ont aucune prise. Le raisonnement de la Guerre froide – se neutraliser par la peur de la riposte – n’a plus cours ; seule la confrontation armée fonctionne contre de tels groupes. On le voit avec les Talibans, le LTTE (Tigres de libération de l'Eelam Tamoul - en anglais Liberation Tigers of Tamil Eelam) au Sri Lanka ou le réseau Al-Qaeda. La menace est d’autant plus forte que ces acteurs non-étatiques acquièrent aujourd’hui des armes sophistiquées : des équipements lourds (tanks, hélicoptères…) et surtout des missiles de croisière considérés comme la menace la plus dangereuse des prochaines années pour l’équilibre de la planète. L’époque de la simple Kalachnikov est révolue. Précisément. Qu’en est-il des ventes d’armes dans le monde ? Le commerce des armes ne connaît pas la crise. Non seulement les quantités vendues augmentent, mais le matériel est à la pointe de la technologie, donc très cher. Ce commerce des armes est un élément essentiel des dépenses militaires dans le monde. Qu’on en juge : les 100 plus importants fabricants d’armes au monde ont réalisé 290 milliards de dollars de vente en 2006, soit une hausse de 3 % par rapport à 2005 et de 18 % par rapport à 2002. Ce chiffre d’affaires équivaut aux revenus nationaux cumulés des 50 pays les plus pauvres de la planète. A elles seules, 40 compagnies américaines ont réalisé 63 % de ces ventes, contre 29 % pour des firmes européennes. Par contre, 60 % des clients se trouvent dans des pays en développement. Les seules ventes d’armes d’Etat à Etat représentent environ 50 milliards de dollars par an. Un chiffre minimum car il ne tient pas compte des réexportations, des ventes d’occasion, de la contrebande évidemment, des contrats de licence qui autorisent une firme à dupliquer les produits d’une autre société, des ventes secrètes également. Les deux premiers exportateurs sont les Etats-Unis et la Russie qui, chacun, détiennent environ 30 % du marché mondial des armements. Viennent ensuite la France, le Royaume-Uni et Israël qui contrôlent chacun entre 6 % et 10 % du marché. Les principaux importateurs sont l’Inde, la Chine et les pays du Golfe. Les experts sont impressionnés par le retour en force de la Russie dans ce secteur. Moscou est déjà le premier exportateur d’armes vers les pays en développement, pour un montant estimé à 7 milliards de dollars en 2005. C’est également le premier exportateur d’armements conventionnels lourds (navire, avion, chars…), du fait de ses relations commerciales privilégiées avec l’Inde et la Chine. Selon le Sipri, les ventes d’armes conventionnelles – tout exportateur confondu – ont d’ailleurs augmenté de 50 % depuis 2002. De son côté, Amnesty International s’alarme des exportations croissantes de la Chine vers des pays connus pour violer les droits humains, et cela dans la plus grande opacité, souvent en échange de matières premières. En 2005, Pékin aurait ainsi vendu pour un milliard de dollars d’armes légères, notamment au Soudan, au Népal, à l’Arabie saoudite et à la Birmanie. Les armes conventionnelles et les armes légères – qui font 500 000 morts par an – représentent une plus grande menace immédiate que les armes de destruction massive dont on parle tant. Les ambitions nucléaires de la Corée du Nord et de l’Iran, cependant, contribuent à la hausse des dépenses militaires dans le monde, même si le budget de la défense de Téhéran – 9,8 milliards de dollars – reste modeste par rapport à celui des Etats-Unis. Face à ce réarmement mondial, les traités internationaux ne sont qu’un maigre rempart. Les négociations sur le contrôle des armes chimiques et biologiques ne progressent guère. Les essais nucléaires nord-coréens, tout comme le nombre de pays maîtrisant l’atome hors de tout cadre juridique (Inde, Pakistan, Israël…) prouvent la fragilité du traité de non-prolifération. Quant à la résolution adoptée par l’Onu en octobre dernier sur le contrôle des armes légères, elle constitue évidemment un signe positif, mais elle n’a été approuvée ni par les Etats-Unis, ni par la Chine, ni par la Russie. | |||
| Jean Piel | |||
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