| |||
| 13/11/2007 | |||
| Questions internationales (2) Gengis Khan, l’idole des Mongols | |||
| (MFI) Père de la nation, Gengis Khan avait fait de la Mongolie le pays le plus puissant du monde au 13è siècle. Aujourd’hui, il est de nouveau un héros national, même si les historiens le considèrent comme un conquérant cruel. Mais dans une Mongolie en pleine mutation, cette référence à Gengis Khan est un moyen pour la population de retrouver ses racines et d’affirmer son identité. | |||
| L’effigie de Gengis Khan orne tous les produits en Mongolie. Cigarette, vodka, bière, timbres, biscuit… L’aéroport d’Oulan-Bator est baptisé à son nom, tout comme plusieurs rues et hôtels de la capitale. Quant à la principale banque du pays, elle aussi porte le patronyme de l’empereur qui, au début du 13è siècle, réunifia les tribus mongoles. Huit cents ans après sa mort, Gengis Khan est de nouveau le héros d’une Mongolie en plein bouleversements politique et social. Black Rose, le groupe de musique le plus populaire chez les adolescents, chante sa gloire en mêlant accords de rock et chants gutturaux traditionnels. « Dans un pays qui s’interroge sur son avenir après des années d’immobilisme, Gengis Khan est une figure rassurante. Il représente à la fois nos racines et un esprit de conquête », analyse l’historien Bar-Erdeniin Baabar. Le plus grand conquérant de l’Histoire De son vrai nom Temüjin, Gengis Khan – ce qui signifie « chef suprême » en langue khalkha – a bâti l’un des plus grands empires de l’histoire, s’étendant de la Chine à l’Europe de l’Est. A la tête de ses hordes de cavaliers, il contrôle d’abord la Route de la soie en 1209, puis envahit la Chine en 1215. A l’ouest, l’Asie centrale puis la Perse (actuel Iran) se soumettent dès 1220. Celui que l’on surnomme le Loup bleu – car fils d’un loup et d’une biche – selon la légende, meurt en 1227. Ses fils poursuivent ses conquêtes et assoient la domination mongole jusqu’à la Prusse en 1241. Pour les historiens occidentaux, les troupes de Gengis Khan étaient synonymes d’apocalypse pour les pays envahis. Pillages, viols, massacres… On prête à celui que les Mongols considèrent comme le père de leur nation plus de quarante millions de morts. « Une référence en ces temps d’incertitude » Aujourd’hui à Oulan-Bator, chacun veut donner du personnage une image plus aimable. « Certes, c’était un leader irascible, un guerrier colérique. Mais c’était aussi un fin stratège, un père pour ses soldats, un homme proche du peuple. Il n’était pas méchant ; on lui a fait mauvaise presse. D’ailleurs, il avait peur des chiens, ce qui prouve sa sensibilité », cherche à convaincre l’ancien Premier ministre Tsakhiagiyn Elbergdorj, cité par Le Monde. A en croire les chercheurs de l’université d’Oulan-Bator (baptisée université Gengis Khan évidemment), l’empereur des steppes aurait promulgué la liberté de culte dans les pays conquis, mis fin à l’esclavage, fait prospérer l’économie et introduit des notions juridiques comme l’immunité diplomatique. Comme l’écrit dans la Harvard Asia Pacific Review le Pr Tsetsenbileg : « L’image que les Mongols ont de Gengis Khan est révélatrice de l’image qu’ils ont de leurs racines et, dans une certaine mesure, d’eux-mêmes. Dans un pays en mutation accélérée, Gengis Khan sert de référence morale. Il constitue un repère pour les Mongols, une source de certitude en ces temps d’incertitude ». D’Oulan-Bator à Erdenet, de Darkhan au plus modeste campement de yourtes dans le désert de Gobi, la « Gengis Khan-mania » s’étend donc partout en Mongolie. A l’entrée de la capitale, sa gigantesque statue en métal gris domine la steppe. Son visage illustre les pièces et les billets, les parents prénomment leurs enfants de son patronyme. Une revanche sur le passé Ce culte de Gengis Khan sonne aussi comme une revanche sur le passé. Pendant les soixante-dix ans de tutelle soviétique, il était interdit de lui rendre hommage, et même de prononcer son nom. Moscou craignait que la déification du conquérant n’attise le nationalisme mongol. « Il est pourtant bien un dieu pour nous. C’est le fondateur de notre Etat, le point de départ de notre Histoire, le créateur de notre identité. Pendant soixante-dix ans, les communistes nous ont coupé de nos racines. Aujourd’hui, nous redevenons Mongols. Même si nous sommes un pays pauvre et que la Chine domine notre économie, l’histoire de Gengis Khan prouve que les Mongols sont capables de conquérir le monde », s’enthousiasme Bar-Erdeniin Baabar. Singulier télescopage de l’Histoire, sept-cent quarante-cinq ans après la destruction de Bagdad par Hülegü, le petit-fils de Gengis Khan, la Mongolie a déployé cent-quarante soldats en Irak aux côtés des troupes américaines. Dans le même registre, le lutteur mongol Dolgosuren Dagvadorj domine actuellement les compétitions de sumo au Japon. Or l’Archipel est un des rares pays que Gengis Khan n’avait pas réussi à conquérir. Une vraie revanche sur le passé. | |||
| Jean Piel | |||
|