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05/02/2008
Questions internationales (1)
2008, année de tous les dangers pour la Chine


(MFI) Le 7 février marque le début des festivités du Nouvel An chinois ; on entre dans l’année du Rat. Une année qui s’annonce périlleuse pour Pékin. Le pays doit réussir l’organisation des Jeux olympiques sans attirer l’attention sur les atteintes aux droits de l’homme. Il doit poursuivre son impressionnante croissance économique tout en luttant contre des inégalités sociales de moins en moins bien acceptées par la population.

Pourquoi cette année du Rat est-elle si importante pour la Chine ?

Le 08 août 2008 (08/08/08) à 08 heures du soir seront inaugurés les Jeux olympiques de Pékin. On l’aura compris : le 8 est un chiffre porte-bonheur dans la cosmologie chinoise. Pendant trois semaines, le monde aura les yeux braqués sur l’Empire du milieu, et les autorités veulent faire de l’événement un hymne à la gloire du pays. Il s’agit de démontrer que la Chine est un pays puissant, dynamique, accueillant, remarquablement organisé et sans pollution. « Une terre d’harmonie », pour reprendre le discours des dirigeants. Il s’agit aussi de galvaniser la population vers un idéal commun. Comme l’explique l’historien Qian Chengdan, cité par Le Monde : « La Chine se rêve en grande puissance. Son objectif est de renouer avec l’époque où elle était un acteur économique de première importance, une pièce incontournable du jeu diplomatique des nations, avant le déclin de la dynastie mandchoue vers la seconde moitié du XIXe siècle. Pour les Chinois, leur pays est en train de retrouver la puissance qu’il n’aurait jamais dû perdre. » Cette année du Rat doit donc marquer le fu xing de la Chine, sa renaissance.
L’harmonie voulue par les autorités s’est faite à marche forcée. Des quartiers entiers de Pékin ont été rasés pour laisser place à des gratte-ciel flambant neufs, ode à la modernité. Mais les habitants ont rarement été indemnisés. Les ruelles traditionnelles sont devenues de larges avenues, et les marchands de thé ont disparu devant les grands magasins. Les semaines précédant l’inauguration des Jeux olympiques, les clochards et les ouvriers migrants seront priés de quitter la capitale, et les automobilistes de laisser leur voiture au garage pour diminuer la pollution d’une ville riche en CO2. Même la météo se mettra au service de la cause : 80 millions de dollars ont été investis dans des « canons à pluie », un système qui permet de percer les nuages où et quand on le souhaite, afin de prévenir des pluies torrentielles sur le stade olympique, août étant habituellement la saison de la mousson.
Sur le plan technique, tout semble prêt. Lors de sa dernière visite à Pékin, Jacques Rogge, le président du Comité international olympique, a déclaré : « Tout se passe conformément au calendrier annoncé. Voilà une ville dotée de splendides installations sportives, une ville avec un réseau de transport moderne et un nouvel aéroport, une ville qui s’est améliorée en termes de pollution et d’environnement. »
Mais au-delà des stades à l’architecture novatrice, des piscines bleu azur et des avenues rectilignes, les dirigeants chinois savent qu’être exposés aux yeux du monde est à double tranchant : au mois d’août, la Chine sera le pays superstar, mais ce sera aussi l’occasion pour les Ong et la presse internationale d’observer de près la situation des droits de l’homme, pour les associations locales de revendiquer un meilleur partage des fruits de la croissance, pour les mouvements écologistes de dénoncer les atteintes à l’environnement, pour les hommes d’affaires de s’interroger à voix haute sur la qualité des produits chinois… Bref, les feux de la rampe éclaireront de manière impitoyable les défauts de la cuirasse d’un pays qui est, aux yeux de beaucoup, un géant aux pieds d’argile.

Peut-on espérer une amélioration des droits de l’homme en Chine en cette année du Rat ?

C’est peu probable. Le 27 décembre 2007, la police a arrêté avec une extrême brutalité Hu Jia, l’un des militants des droits humains les plus en vue. Il appartient au réseau des « avocats aux pieds nus », ces activistes qui combattent les injustices sociales en se prévalant des lois. Hu Jia est célèbre pour avoir dénoncé le scandale des milliers de paysans contaminés par le sida à cause de l’absence de contrôle sanguin, dans la province du Henan. Comme lui, des dizaines de militants ont été incarcérés sans autre forme de procès depuis le début de l’année partout en Chine. « Les autorités craignent une politisation des JO. Ils refusent que la fête – donc le prestige de la Chine – soit gâchée par des militants des droits de l’homme ou des syndicalistes », note un diplomate européen. De son côté, Human Rights Watch in China estime que « l’arrestation de Hu Jia est un signal. Le gouvernement instaure un climat de terreur pour s’assurer que les Jeux olympiques ne deviennent pas une plate-forme utilisée par les dissidents. Il préfère durcir son attitude plutôt que d’assouplir sa politique. »
En 2001 pourtant, les dirigeants chinois avaient promis « d’énormes avancées » en matière de droits de l’homme si le CIO attribuait les Jeux 2008 à Pékin. C’est exactement le contraire qui est en train de se produire. Le risque est minime pour les autorités : seuls une poignée de parlementaires américains et quelques leaders politiques européens ont appelé au boycott des JO. Mais sinon, selon le sacro-saint principe de ceux que n’émeuvent guère les atteintes aux libertés fondamentales, « il ne faut pas mélanger sport et politique ». Pour Robert Ménard, de Reporters sans frontières : « Pékin fait preuve de cynisme en évoquant l’esprit olympique. Il ne s’agit pas de gâcher une fête, mais de respecter les droits de l’homme. Au lieu d’assister à un printemps de Pékin avec plus de tolérance et de liberté, on assiste à un harcèlement des dissidents, à la répression des activistes et aux efforts accrus du pouvoir pour empêcher toute couverture médiatique indépendante. » Et le responsable de l’Ong française de rappeler que la Chine compte le plus grand nombre de journalistes emprisonnés, d’internautes surveillés et d’exécutions capitales. Plus de 90 % des condamnations à mort dans le monde sont prononcées en Chine.
Paradoxalement, on n’a jamais autant parlé de démocratie en Chine qu’aujourd’hui. Dans son discours d’ouverture du 17e congrès du Parti communiste, en octobre dernier, le président Hu Jintao a mentionné 60 fois le mot. Invité du forum de Davos, le Premier ministre, Wen Jiabao, a affirmé que « sans réforme politique, la réforme économique n’aboutira pas. Tout retard provoquera plus d’instabilité sociale et de crises politiques ». Le pouvoir a besoin de renforcer sa légitimité. Des élections au suffrage universel ont été introduites dans les villages, mais elles sont souvent truquées. Si Pékin a mis en place la plus forte police de l’Internet au monde, de nombreux « blogueurs » reconnaissent qu’il est facile de contourner la censure. La parole est plus libre qu’avant si l’on sait agir avec finesse. Les dirigeants chinois jouent les équilibristes entre les partisans de la stricte orthodoxie marxiste et les avocats d’une plus grande démocratisation du pays. Dans l’immédiat, ils semblent avoir fait leurs ces propos de l’ancien président Jiang Zemin : « Si la Chine se convertit à la démocratie telle qu’elle existe en Occident, les 1,3 milliard de Chinois n’auront plus à manger. La seule conséquence sera le chaos. » La Chine parle de démocratie ; elle n’en est pas encore à la mettre en place.

Quel est le climat social en Chine en ce début d’année lunaire ?

La multiplication des grèves et des manifestations, essentiellement en province, est l’une des grandes inquiétudes du gouvernement chinois. On a enregistré près de 87 000 « incidents sociaux », selon la terminologie officielle, à travers le pays en 2007. La population manifeste contre la faiblesse des salaires, les accidents du travail, l’absence de dispensaires dans les villages, les abus de pouvoir des cadres locaux du Parti communiste. Elle exprime aussi son courroux contre la violence avec laquelle est appliquée la politique de l’enfant unique au moment où de plus en plus de femmes ont deux ou trois enfants. Le Monde citait le cas d’avortements forcés. Elle manifeste aussi contre la dégradation de l’environnement. L’Empire du milieu est le premier émetteur mondial de gaz à effet de serre, et la croissance rapide a entraîné une pollution record des sols et des cours d’eau. Une pollution dont souffrent les paysans qui, par contre, ne profitent guère de la croissance économique. Cela ajoute à la frustration des plus pauvres. On estime à 100 millions le nombre de ceux qui ont quitté la campagne pour la ville, dans l’espoir d’une vie meilleure. Le plus souvent, ils ne trouvent qu’un emploi d’ouvrier sur les chantiers de construction, travaillant jour et nuit pour un salaire de misère, et logés dans des conditions indignes. Un gouffre sépare la Chine côtière, riche et moderne, du reste du pays qui croupit souvent dans la misère. Selon la Banque asiatique de développement, la Chine est, juste après le Népal, le pays d’Asie où les inégalités se sont le plus accru ces dix dernières années. « Le phénomène est nouveau, donc mal accepté, d’autant qu’il est à des années-lumière du discours officiel sur une société égalitaire. Cette explosion des inégalités fragilise la poursuite des réformes et du développement », reconnaît Wang Guixiu, professeur à l’Ecole centrale du Parti communiste. La corruption et les abus de pouvoir des dirigeants locaux constituent une autre source de mécontentement. La population se rebelle contre les « pourris du système », comme le disait au quotidien Libération un agriculteur du Liaoning à qui on a confisqué ses terres et dont deux fils sont morts lors d’un coup de grisou dans une mine.
Sans remettre en cause la libéralisation de l’économie, les autorités ont compris que la croissance à deux chiffres doit s’accompagner de davantage de justice sociale et d’une meilleure protection de l’environnement. Des mesures sont prises en ce sens, mais ce qui est décidé à Pékin n’est pas toujours appliqué en province. Régulièrement, des hommes d’affaires ou des cadres du Parti sont condamnés pour corruption. A défaut de juguler le phénomène, il s’agit de faire des exemples. Dans ses discours, Hu Jintao promet à chaque fois l’édification d’une « harmonie sociale ». Il se dit même favorable à un ralentissement de la croissance pour réduire les écarts de revenus abyssaux entre les plus riches et les laissés-pour-compte. Une pause serait nécessaire pour laisser à la société le temps de s’adapter.
Cette croissance, cependant, constitue un matelas de sécurité pour amortir les chocs sociaux. Si elle venait à s’enrayer, alors la crise pourrait être explosive. « La croissance chinoise est comme une marée qui, lorsqu’elle se retire, laisse apparaître les oursins », compare Li Cheng, professeur de civilisation asiatique à l’université de New York. Evidemment, pas question de montrer cette façade-là de la Chine aux visiteurs lors des Jeux. Tout doit être fait pour promouvoir un pays riche et heureux.

La croissance économique chinoise serait-elle donc trop rapide ?

Peu de pays songeraient à se plaindre d’une croissance à deux chiffres. En Chine, le phénomène commence pourtant à inquiéter. Après avoir dépassé en 2005 la France et le Royaume-Uni, le pays du capitalisme rouge n’a fait qu’une bouchée de l’Allemagne en 2007 pour s’imposer comme la troisième puissance économique mondiale. Seuls les Etats-Unis et le Japon la devancent encore. Les chiffres de l’économie chinoise donnent le tournis : depuis 1978, le taux de croissance annuel moyen est de 10,1 %. En 2007, il a encore été de 11,4 %, soit le taux le plus élevé depuis 1994. Parallèlement, les investissements ont augmenté de 24,8 % en 2007, la consommation de 18,5 % et l’excédent commercial de 47,7 %. Pékin détient les plus fortes réserves de change au monde.
De quoi certes alimenter la fierté nationaliste d’un peuple décidé à ce que son pays retrouve sa puissance d’antan, mais de quoi aussi inquiéter les dirigeants. Car cette formidable croissance provoque
– on l’a vu – des déséquilibres sociaux et régionaux de plus en plus difficiles à gérer. Elle est aussi source d’inflation. Pékin vient d’adopter un sévère contrôle des prix. A l’occasion du nouvel an lunaire, période de fête où l’on ripaille des jours entiers en famille, la viande de porc a augmenté de 43 % et l’huile de soja de 58 %. Selon l’Académie des sciences sociales, l’inflation est devenue la première préoccupation des Chinois, devant le creusement des inégalités et la corruption.
Le gouvernement est pris en porte-à-faux entre sa volonté de poursuivre ce développement économique et le risque de surchauffe du système. Pour tenter de « freiner la machine », il a adopté en 2007 une politique monétaire plus stricte : contrôle du crédit, hausse des taux d’intérêt, réforme fiscale pour réduire la consommation et les exportations. Peine perdue. Comme l’expliquait dans Le Monde Tao Wang, économiste à la succursale pékinoise de la Bank of America : « Le taux de croissance devait être ramené à 8 % en 2007. Au final, c’est le plus élevé depuis treize ans. Cela fait plusieurs années que le gouvernement dit qu’il faut rééquilibrer la croissance, mais cela fait des années que rien ne change. Ce succès de l’économie chinoise ne peut pas durer indéfiniment. Il y a un risque fort de choc conjoncturel et de création d’une bulle spéculative comme Hong-Kong l’a connu. »
La Chine s’inquiète aussi de la dégradation de son image à l’étranger ; les pays occidentaux l’accusent de voler des emplois par le jeu des délocalisations et d’exporter des produits de piètre qualité. Le sujet provoque même des remous au sein du PC. Dans une lettre ouverte, 17 membres du comité central ont dénoncé l’amplitude des inégalités et l’emballement de l’économie, et réclamé un retour à une stricte orthodoxie marxiste : « La Chine est engagée sur une route diabolique qui pourrait déboucher sur la mort du pays. Le Parti et le gouvernement sont coupés des masses, le socialisme est menacé. Tout cela parce que les héritiers de Mao sont tous des capitalistes sans scrupule. » Ce courant ne représente certes qu’une fronde d’arrière-garde, et personne à Pékin n’entend revenir à l’époque du dirigisme économique, même si le Premier ministre Wen Jiabao a reconnu les « carences du modèle chinois de développement et la nécessité de mieux partager les fruits de la croissance entre les villes et les campagnes ». Selon les astrologues chinois, l’année du Rat sera une année calme en apparence, mais pleine de tension en dessous. On ne demande qu’à les croire.

Jean Piel

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