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03/06/2008
Questions internationales (1)
Colombie : le lent déclin des Farc


(MFI) La mort de Manuel Marulanda, le leader historique des Forces armées révolutionnaires, affaiblit encore un peu plus une guérilla déjà en proie à de multiples difficultés. L’armée lui a infligé plusieurs revers, et les Colombiens ne croient plus en son idéologie révolutionnaire. Alfonso Cano, le nouveau leader des Farc, est un politique qui pourrait faire évoluer le mouvement vers la paix. Mais il doit encore s’imposer face à la branche militaire de la guérilla.

Que représente la mort de Manuel Marulanda pour les Farc ?

La mort, à 80 ans, de celui qui, en 1964, avait créé les Forces armées révolutionnaires de Colombie ne pouvait pas plus mal tomber pour la guérilla. Comme l’écrit le quotidien de Bogota El Tiempo : « En 26 jours, les Farc ont perdu trois des sept membres de leur Etat-major. Jamais en 44 ans d’histoire, elles n’avaient connu une telle hécatombe. Cela interroge sur l’avenir du mouvement. »
La mort de Manuel Marulanda (Pedro Antonio Marin, de son vrai nom) survient en effet trois semaines après celle de Raul Reyes, le n°2 des Farc, tué lors d’une opération de l’armée colombienne, et quinze jours après l’assassinat d’Ivan Rios, exécuté par son garde du corps qui s’est ensuite rendu aux autorités et a touché 1,7 million d’euros de récompense. Mono Jojoy, le chef militaire des Farc, a également fait l’objet d’une tentative d’assassinat par ceux normalement chargés d’assurer sa sécurité.
Surnommé Tirofijo (droit dans la cible), Manuel Marulanda était le plus vieux guérillero du monde. « Il incarnait l’unité des Farc, l’âme du mouvement. Il ne prenait plus guère de décisions opérationnelles, mais son autorité était incontestée. Alors que jamais la guérilla n’a été sur le point de renverser le pouvoir, Marulanda avait fait des Farc un acteur incontournable de la vie politique en Colombie. C’était un mythe, détesté par la majorité des Colombiens, mais qu’on avait fini par croire immortel tant il était partout présent sans pourtant être apparu en public depuis des années », explique l’historien Alfredo Rangel, dans le quotidien El Pais.
La mort du dirigeant révolutionnaire, toujours vêtu d’un treillis et de bottes de caoutchouc, survient aussi après la désertion de Karina, qui avait rejoint le maquis il y a vingt ans et dirigeait les troupes d’élite du 47e front. Celle que l’on disait sanguinaire et jusqu’au-boutiste a reconnu « être lasse de la guérilla et de la vie dans la jungle ». Autant d’événements qui fragilisent l’une des dernières organisations révolutionnaires d’Amérique latine. « Le déclin des Farc est irréversible. Le mouvement se décompose de l’intérieur », a déclaré le ministre colombien de la Défense, Juan Manuel Santos.

La politique d’extrême fermeté du président colombien est-elle en train de porter ses fruits ?

Il le semble. Proche des Etats-Unis, Alvaro Uribe est adepte de la manière forte. Ce qui lui vaut les critiques de certains pays, dont la France, soucieuse du sort de l’otage Ingrid Bétancourt. Ce à quoi le président colombien répond qu’il s’agit là « d’un problème intérieur. Je serais curieux de savoir comment Paris réagirait si on lui donnait des conseils de modération, alors qu’elle subit des violences terroristes depuis 44 ans ». Alvaro Uribe – dont le père a été tué par les Farc – peut d’ailleurs se targuer d’une cote de popularité de 80 % auprès de Colombiens excédés des exactions des Farc.
Depuis son élection en 2002, Alvaro Uribe a augmenté les troupes de 200 000 à 380 000 soldats. Il a acheté au Brésil et aux Etats-Unis des hélicoptères Blackhawk et des avions Super Tucano, destinés à la lutte contre les guérillas. Après avoir encaissé des coups pendant des années, l’armée colombienne multiplie désormais les attaques. Elle a repris le contrôle de 300 villages autrefois aux mains des guérilleros, sécurisé les principaux axes routiers où les Farc rackettaient les automobilistes et prenaient des otages, détruit de nombreuses bases rebelles. « L’équilibre des forces entre l’armée et les Farc s’est totalement inversé en cinq ans », estime le politologue Antonio Cavallero.
Selon une enquête de l’hebdomadaire Cambio, ces attaques ont été meurtrières. En trois ans, les Farc auraient perdu près de 6 000 hommes au combat. Lorsque Karina s’est rendue aux autorités, le redouté 47e front qu’elle dirigeait ne comptait plus que 70 combattants, contre 350 six ans auparavant. La pasionaria du mouvement a reconnu que depuis deux ans, elle n’avait plus de contacts avec sa direction, faute de moyens de communication sécurisés. Autant d’événements qui jouent sur le moral des troupes, d’où la multiplication des désertions. A en croire les observateurs, les Farc ne comptent plus que 9 000 hommes, contre 22 000 à la fin des années 90. Les otages libérés ces derniers mois évoquent tous des longues marches, des déplacements incessants. Pour échapper à l’armée, les Farc sont contraints à la mobilité, donc à des camps peu confortables, toujours plus profond dans la forêt. « Che Guevara disait que les campements de fortune dans la jungle sont les mouroirs des guérillas », rappelle Antonio Cavallero.
Cet affaiblissement des Farc est aussi financier. Moins de régions contrôlées, c’est moins de racket. Les enlèvements sont moins nombreux : 918 en 2002, 110 en 2007. Quant au trafic de drogue, la principale ressource des Farc, il est de plus en plus contrôlé par des cartels mexicains qui n’ont pas à gérer en même temps des otages et une armée. Bref, les temps sont durs pour la guérilla colombienne. Il y cinq ans, elle contrôlait 30 % du territoire ; aujourd’hui, elle est sur la défensive.

L’idéologie des Farc séduit-elle encore ?

Très peu. Les Farc sont en train de perdre la bataille militaire ; elles ont déjà perdu la bataille politique.
A leur création en 1964, les Farc étaient un mouvement paysan d’autodéfense, d’inspiration marxiste, dans un pays alors très pauvre, profondément inégalitaire, où l’élite politico-économique conservatrice bloquait tout progrès social. Les Farc représentaient alors un espoir pour les plus démunis, comme d’ailleurs d’autres guérillas en Amérique latine. Mais le mouvement s’est enfermé dans un dogmatisme idéologique, a semé la terreur dans les régions sous son contrôle, a enrôlé de force des familles entières, a sombré dans le banditisme. « Les Farc ont perdu toute crédibilité politique. Elles ne proposent rien qui puisse améliorer le sort des paysans. Elles ne bénéficient d’aucun soutien populaire. Toujours inégalitaire, la Colombie enregistre néanmoins une croissance élevée et les droits politiques s’améliorent. Les habitants rêvent d’une vie meilleure et savent que ce ne sont pas les Farc qui la leur apporteront. Leur violence aveugle leur a aliéné le peuple », explique Daniel Pécaut, chercheur auprès de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, à Paris (voir interview ci-après). « Les Farc n’ont pas compris l’évolution du monde. Elles n’ont pas vu qu’une nouvelle gauche s’imposait en Amérique latine, au Brésil, au Chili, au Pérou », ajoute l’historien Alfredo Rangel.
Carlos Eduardo Jaramillo connaît bien les Farc pour avoir mené des négociations avec la guérilla. Selon lui : « Les Farc ont privilégié l’action militaire, et abandonné la formation politique de leurs membres. Si les plus anciens croient encore au Grand soir, les nouvelles recrues n’ont aucune culture politique. Ils sont vulnérables à la corruption, d’autant que le trafic de drogue fait circuler beaucoup d’argent. Ce sont des aventuriers plus que des militants.» Qu’Ivan Rios ait pu être assassiné par son garde du corps pour 1,7 million d’euros en dit long sur la décomposition idéologique du mouvement. Ce garde du corps a coupé l’avant-bras d’Ivan Rios pour prouver aux autorités l’identité de son chef. Après sa réédition, Karina a déclaré que plusieurs autres commandants s’apprêtaient eux aussi à déserter. « Nous ne savons plus pourquoi nous nous battons », a-t-elle reconnu.

Les désertions sont-elles nombreuses dans les rangs des Farc ?

Elles sont de plus en plus fréquentes. Le gouvernement colombien comme les observateurs indépendants parlent de 9 000 déserteurs ces six dernières années. Parmi eux se trouvent aussi bien des jeunes soldats que des combattants de longue date, épuisés par des années de guérilla dont ils ne voient plus l’issue.
La discipline de fer qu’imposent les Farc en décourage beaucoup : boire de l’alcool, fumer, ne pas participer aux séances d’auto-critiques… sont sévèrement punis. La vie privée est réglementée ; pas d’union entre guérilleros sans l’accord de la hiérarchie. « Les déserteurs qui sont rattrapés sont exécutés après avoir creusé leur propre tombe. Pour me punir d’avoir fui, la guérilla a tué mes parents », raconte dans l’hebdomadaire L’Express, Johanna, une ancienne militante de 26 ans.
On parle beaucoup d’un possible échange de prisonniers contre des otages des Farc. Mais nombre de prisonniers ne veulent pas retourner dans le maquis. « Ici, je suis plus libre que dans mon unité. Je peux lire les livres que je veux, écrire à mes amis, revoir les membres de ma famille. J’avais oublié tout cela. J’ai donné 16 ans de ma vie au mouvement, et il ne me paye même pas un avocat. Il m’a abandonné dès ma capture », raconte Kendry Tellez, enrôlé dans les Farc à l’âge de 14 ans. Sur les
1 700 sympathisants des Farc incarcérés, 600 auraient exprimé leur souhait de ne pas reprendre la lutte armée. Certains ont même créé Manoz por la paz (Mains pour la paix), une association de repentis. « Sans tirer un coup de feu, nous allons démobiliser des centaines de combattants et miner les Farc de l’intérieur », jubile le ministre de la Justice. « Manoz por la paz reste un mouvement minoritaire. Certains l’ont rejoint uniquement dans l’espoir de meilleures conditions de détention », tempère Augustin Jimenez, un travailleur social de Combita, la prison de haute sécurité de Bogota.
L’intransigeance des Farc et ses difficultés n’expliquent pas seules les désertions. Les autorités colombiennes ont étendu aux guérilleros les bénéfices de la loi Justice et Paix, à l’origine destinée aux paramilitaires d’extrême-droite. Une loi qui prévoit une peine maximale de huit ans de prison pour ceux qui avouent leurs crimes et aident au démantèlement de leur mouvement. Un fonds de 100 millions de dollars a également été créé pour récompenser ceux qui livrent leurs chefs ou libèrent des otages. De quoi aiguiser bien des appétits en période de doute. Peu après la mort de Manuel Marulanda, les autorités colombiennes ont déclaré que plusieurs membres des Farc avaient fait connaître leur volonté de négocier la libération d’otages (dont Ingrid Bétancourt) contre une amnistie et de l’argent. Bogota serait d’accord et propose à ces repentis un exil qui pourrait être la France. Mais il est possible qu’en évoquant des contacts avec la guérilla, les autorités visent seulement à provoquer la zizanie au sein des Farc.

Est-ce le début de la fin des Farc ?

Il est beaucoup trop tôt pour le dire. La disparition de leur chef historique est un coup dur pour les Farc, mais ce n’est pas le premier. Les Farc sont certainement en déclin, mais elles n’ont pas disparu. « Cela faisait des années que Manuel Marulanda ne contrôlait plus directement les forces armées. Il n’y aucune raison que sa disparition change quelque chose au mouvement », écrit l’éditorialiste d’El Pais. Un avis que ne partage pas l’historien Alfredo Rangel : « C’est un événement dramatique pour des générations de combattants. Marulanda était l’âme du mouvement, l’icône de la lutte contre les élites. Son décès porte un coup moral définitif aux Farc. Elles pourraient abandonner la lutte armée. » De leur côté, les autorités colombiennes jubilent et parient sur « la fin prochaine des Farc ». Mais il est de leur intérêt de propager une telle idée.
Les experts se perdent en conjecture sur l’évolution possible de la guérilla. Certains pensent qu’elle va se replier loin dans la jungle, faire le dos rond en attendant de reconstituer ses forces et de refaire son unité. D’autres craignent qu’elle ne sombre dans le grand banditisme, en s’atomisant en de petits groupes incontrôlables. D’autres encore parient sur une prochaine guerre des chefs et des purges internes. Elle pourrait aussi remplacer sa quête de contrôle de régions entières par un harcèlement incessant de l’armée par de petites unités très mobiles.
Officiellement, l’objectif des Farc reste le même. « Nous restons engagés dans la lutte pour le pouvoir politique, une société juste et le socialisme », a déclaré leur porte-parole, Timoleon Jimenez, à la mort de Marulanda.
Le nouveau chef des Farc s’appelle Alfonso Cano. Agé de 52 ans, il est considéré comme l’idéologue du mouvement. De son vrai nom Guillermo Leon Saenz, cet anthropologue de formation est issu, non pas du monde paysan, mais de la classe moyenne urbaine. Que le représentant de l’aile politique des Farc ait été préféré à Mono Jojoy, le chef militaire, pour diriger l’organisation suscite un certain optimisme à Bogota. « Alfonso Cano peut faire évoluer les Farc vers la paix, ce dont était incapable Manuel Marulanda. Il est à même de transformer la guérilla en un mouvement politique, de libérer les otages, de négocier avec le gouvernement », veut croire Gustavo Petro, un ancien guérillero, aujourd’hui député socialiste. Un espoir d’autant plus vif qu’Alfonso Cano a déjà mené des négociations de paix avec les autorités, en 1991 et 1992, et qu’il avait alors fait preuve d’un grand pragmatisme. Il reste à savoir si cet intellectuel, au visage mangé par une barbe et de grosses lunettes, va réussir à s’imposer face à l’aile militaire des Farc qui contrôle le trafic de drogue, donc l’argent. Il n’est pas sûr non plus que le gouvernement d’Alvaro Uribe accepte de négocier avec la guérilla. Il pourrait chercher à envenimer les luttes internes, et à profiter de l’affaiblissement du mouvement pour chercher à remporter une victoire militaire.

Jean Piel

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