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10/06/2008
Essai
Demain, il sera trop tard par Jacques Chirac


(MFI) C’est au Musée du Quai Branly, dont il est le « père », que Jacques Chirac a lancé, le 9 juin 2008 en présence de nombreuses personnalités, la Fondation pour le développement durable et le dialogue des cultures qui porte son nom. Elle a vocation à « agir au service de la paix ». Et ce dans les meilleurs délais. Demain, il sera trop tard, le discours introductif prononcé par l’ancien président français à cette occasion, sort en librairie le 12 juin 2008.

« La paix n’est pas seulement l’état de non-guerre, mais un état d’harmonie, de sécurité et de confiance qui fait que chacun est en paix avec soi-même, avec sa famille et sa communauté », pose d’emblée Joaquim A. Chissano ce 9 juin 2008. Comme plusieurs centaines d’invités, il a été convié par l’ancien président français au Musée du quai Branly, à Paris, à l’occasion du lancement de la Fondation Chirac. L’ancien président du Mozambique est – aux côtés du Ghanéen Kofi Annan, du Canadien Jean Chrétien, des Sénégalais Abdou Diouf et Youssou N’Dour ou de la Guatémaltèque Rigoberta Menchu, prix Nobel de la paix 1992 – l’un des 19 membres du comité d’honneur de la fondation. Celle-ci est par ailleurs régie par un conseil d’administration de 15 membres, dont par exemple le professeur Mohamed Arkoun, le photographe Yann Arthus-Bertrand, l’économiste Michel Camdessus, l’ambassadrice de France auprès de l’Unesco Catherine Colonna ou le directeur de l’Agence française du développement Jean-Michel Severino.
« La pauvreté est un cancer qui, quand il se propage, peut atteindre tous les organes vitaux et faire mourir les corps sociaux, riches comme pauvres », continue J. Chissano, soucieux d’insister sur le lien entre paix et développement après avoir déploré que le fossé entre riches et pauvres se soit accru de part et d’autre d’une ligne Nord-Sud, mais aussi au sein des pays, y compris développés.

« La vraie démocratie, celle qui offre au citoyen d’être pris en compte »

C’est également à un « cancer » que Rajendra K. Pachauri, président du Groupe international d’experts sur le climat (Giec), prix Nobel de la paix 2007, a comparé la pauvreté, pour souligner l’urgence d’un nouveau partenariat pour le développement, établissant pour sa part le lien entre pauvreté et changement climatique. « En 2020, le nombre de pays d’Afrique soumis au stress hydrique aura considérablement augmenté, et certains pays de ce continent verront leur production agricole réduite de moitié. Et l’Afrique n’est pas seule concernée ! » Pour l’expert indien membre du comité d’honneur, « il est temps d’unir nos forces ; j’espère que la fondation Chirac pourra faire une différence majeure dans la lutte pour l’amélioration de notre futur ».
« Peut-être les fondations doivent s’unir », a lui aussi suggéré l’Espagnol Federico Mayor, ancien directeur général de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco), soulignant la multitude de diagnostics établis par les nombreux groupes de réflexion de par le monde mais s’interrogeant sur leur impact concret (un peu plus tard, Michel Camdessus précisait que la fondation Chirac « ne veut pas agir seule » mais « en réseau » avec les personnalités amies, qui « ont toute chacune plus ou moins leur fondation » et « se font confiance et travaillent dans le même but »). Partisan d’une nouvelle gouvernance mondiale – « il est clair qu’il faut passer d’un système basé sur la loi du marché à la civilisation de l’humain, de la solidarité » –, Federico Mayor s’est également dit optimiste sur l’apparition prochaine d’une véritable culture de paix qui substituerait le dialogue à la violence, et ce pour deux raisons majeures. La première est la possibilité offerte au citoyen, au-delà du bulletin de vote, de réellement peser sur la vie publique grâce aux nouvelles technologies de la communication : « C’est un pas vers la vraie démocratie, celle qui offre au citoyen d’être pris en compte – ce qui est très différent d’être compté ! » La seconde est le nombre croissant de femmes qui ont un impact dans les prises de décisions, une évolution dont l’effet devrait selon lui se faire sentir dans les dix ans qui viennent.

Le facteur humain

De fait, lorsqu’on parle de développement durable, le facteur humain est primordial. Dans son long discours introductif (1), Jacques Chirac a ainsi souligné : « Le défi du « développement durable » est trop souvent réduit à son contenu technique. (…) Ce n’est pourtant pas suffisant. Si nous voulons garantir les conditions d’existence des générations futures et permettre à l’humanité de poursuivre le cours de son histoire, il nous faut replacer l’homme, sa liberté, son exigence de justice à la racine de l’économie. » Et l’ancien président français d’ajouter : « Il nous faut, tous ensemble, pays développés, pays émergents, pays en développement, fonder un mode nouveau de gouvernance mondiale. Un mode nouveau qui prenne en compte l’urgente satisfaction des besoins de base encore refusée une part trop importante de la population mondiale. (…) Nous devons procéder à une révolution de nos modes de pensée et d’action, une révolution de nos modes de vie. Nous devons le faire maintenant. Demain, il sera trop tard. »

A la crise de la nature répond la crise de la culture

La fondation Chirac s’est donné pour devise « agir au service de la paix ». Elle a d’ores et déjà orienté ses premières actions vers l’accès aux médicaments (soutien du laboratoire de contrôle de la qualité des médicaments de Cotonou, au Bénin), l’accès à l’eau (projet en milieu rural au Sénégal et au Mali, avec la Banque africaine de développement), la lutte contre la déforestation et la désertification ainsi que le soutien aux langues et cultures menacées. Le diagnostic porté par l’ancien président français est en effet que nous devons « faire face à une double crise : une crise de la nature, qui se manifeste par l’appauvrissement des ressources ou l’accélération des catastrophes naturelles, et une crise de la culture qui se manifeste par la crispation identitaire, le développement de comportements francophones de mépris et de rejet de l’autre, par la montée, aussi, du terrorisme. L’une ne se résoudra pas sans l’autre et les deux contiennent l’enjeu d’un développement qui, pour être vraiment durable, doit plonger ses racines dans cet humanisme intégral qu’avait si bien pressenti Jacques Maritain. »
Au cours de ce vibrant plaidoyer pour la diversité des cultures, Jacques Chirac a notamment appelé les Nations unies et l’Unesco, qui ont proclamé 2008 « année internationale des langues », à organiser un sommet sur la préservation du « patrimoine linguistique de l’humanité », soulignant que « grâce aux nouvelles technologies, les solutions existent ». La fondation lance pour sa part un programme pour les langues menacées, baptisé Sorosoro. Ce mot est tiré de l’araki, langue du Vanuatu qui n’est plus parlée que par huit personnes, et qui signifie "souffle, parole". Sorosoro ambitionne notamment de créer une encyclopédie numérique des langues, « base de données audiovisuelles sur les langues et les cultures menacées ». En outre, la fondation va créer un prix récompensant « des gens qui travaillent à prévenir des conflits là ou il y a des conflits latents portés par l’histoire, les migrations... », a déclaré Michel Camdessus.


(1) Les éditions Desclée de Brouwer publient le discours de Jacques Chirac Demain, il sera trop tard, le 12 juin 2008.

Ariane Poissonnier

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