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24/06/2008
Questions internationales (2)
Bill Gates, de l’informatique à la philanthropie


(MFI) Bill Gates dirigeait la première entreprise mondiale de micro-informatique. Il sera désormais à la tête de la plus importante fondation caritative privée de la planète. Une fondation qu’il a créée avec son épouse Melinda, et qui intervient dans une centaine de pays en faveur de la santé et l’éducation. Elle a déjà financé des opérations humanitaires à hauteur de dix milliards de dollars en huit ans, soit davantage que l’Organisation mondiale de la santé. Ce qui n’empêche pas les critiques, pas toujours bien intentionnées.

Ange ou démon ? Dr Jekyll ou mister Hyde ?

La personnalité de Bill Gates suscite les avis les plus opposés. Ce n’est guère surprenant lorsqu’on évoque la personne la plus riche du monde, dont la fortune équivaut au PIB du Honduras, du Nicaragua et du Panama réunis ; une personne qui symbolise à elle seule le secteur de la micro-informatique ; qui a des amis richissimes dans le milieu des affaires, du show-business et de la politique ; né dans une famille aisée et influente ; à qui tout semble réussir. Pour ses défenseurs, Bill Gates est un inventeur de génie, un visionnaire qui a des années d’avance sur les autres, un homme dynamique, travailleur, resté simple malgré son succès, comme le prouvent ses vêtements démodés, sa coupe de cheveux ringarde et son sourire naïf. Des arguments qui ne convainquent guère ses détracteurs, parmi lesquels le sociologue italien, Giovanni Magnoli : « Bill Gates fait partie de ces gens qui ne respectent rien ni personne, mais manient avec génie la communication. Il est obsédé par l’argent. Son égo est tel qu’il est incapable de déléguer, au point d’avoir mis plusieurs projets de Microsoft en péril. Il est totalement paranoïaque comme le prouve l’armée de gardes du corps qui l’entoure. On le dit visionnaire, mais il n’a pas anticipé les évolutions nées d’Internet. Pour un chantre du libéralisme et de la mondialisation, ses méthodes commerciales sont pour le moins discutables ; les accusations de plagiat à son encontre et le monopole mondial de Windows l’attestent. Bill Gates ne supporte pas la concurrence. »

Une entreprise humanitaire

Entre ceux qui l’encensent et ceux qui scandent « Kill Bill », l’Histoire tranchera. Mais il est difficile de ne pas être impressionné par les actions que mène sa fondation. Les ONG le reconnaissent également. Non content d’être l’homme le plus riche du monde, Bill Gates est aussi le mécène le plus généreux. C’est en avril 2000 qu’est créée la fondation Bill et Melinda Gates (Melinda étant l’épouse du fondateur de Microsoft), BMG, dont l’objet est officiellement de réduire les inégalités dans le monde en matière de santé et d’éducation, de favoriser l’accès aux technologies de l’information et d’aider les familles défavorisées du Nord-Ouest des Etats-Unis. Son capital est colossal : 30 milliards de dollars (qui proviennent exclusivement des deniers personnels des Gates), ce qui en fait la première association philanthropique au monde. A titre de comparaison, John Rockfeller a cédé 6 milliards à des œuvres caritatives au cours de sa vie. Comme si tout chez Bill Gates devait être exponentiel ; comme s’il entendait dans ses bonnes œuvres, comme dans ses affaires, acquérir une toute-puissance planétaire. En 2006, Bill Gates a annoncé qu’il léguerait 95 % de sa fortune à sa fondation ; ses trois enfants ne recevront chacun « que » 50 millions de dollars. La même année, le milliardaire américain Warren Buffet s’est engagé à verser 37 milliards à la fondation BMG. Des chiffres qui donnent le tournis.
La fondation Bill et Melinda Gates est gérée comme une entreprise. Un immeuble de verre sur la très chic Estlake Avenue à Seattle, à proximité du siège de Microsoft et pas très loin de la résidence privée du couple ; 280 salariés ; à sa tête, Patty Stonesifer, l’ancienne directrice de la division Media interactif chez Microsoft, devenue millionnaire en revendant ses stock-options. La fondation place en bourse 90 % de son capital, et les dividendes lui permettent de financer des projets humanitaires à hauteur d’un milliard de dollars par an, soit davantage que l’Organisation mondiale de la santé. Elle reçoit 3 000 demandes de dons par semaine ; elle en accorde environ 400 par an, après l’avis sourcilleux d’un comité d’experts. Parmi les critères : l’urgence des besoins, le caractère pérenne du projet, le sérieux de ses promoteurs et l’engagement insuffisant des Etats ou du secteur privé dans un domaine essentiel à la vie.

Création d’écoles et lutte contre le sida

Environ 40 % des dons se font aux Etats-Unis. On peut notamment citer l’informatisation de 18 000 bibliothèques publiques, la création de 35 écoles à taille humaine pour casser les « usines à élèves » des grandes villes, le financement des études de 20 000 jeunes issus des minorités ethniques, l’ouverture de foyers pour les femmes victimes de violences domestiques.
A l’étranger, la fondation BMG intervient dans une centaine de pays, en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Elle a versé 750 millions de dollars – alors que onze Etats ne versaient que 486 millions – à l’Alliance mondiale pour les vaccins et l’immunisation (GAVI, de son acronyme anglais), ce qui a permis de vacciner 78 millions d’enfants de pays du Sud contre les virus les plus dangereux. Elle a également offert 500 millions au Fonds mondial contre le sida, la tuberculose et le paludisme. De quoi financer des actions en faveur des prostituées à Calcutta, des orphelins au Malawi, des hôpitaux de brousse au Botswana… On pourrait encore citer les 50 millions de dollars accordés à l’ONG Save the Children en faveur de la lutte contre la mort subite du nourrisson ou les 300 millions de dollars versés à la recherche contre le paludisme. Au total, la fondation Bill et Melinda Gates a financé des projets caritatifs à hauteur de 10 milliards de dollars depuis sa création. De quoi rester dans l’Histoire pour autre chose que l’invention de Windows.

Le poids de la famille

On peut d’ailleurs s’interroger sur les motivations du magnat de la micro-informatique. Le souci de la postérité ? L’industriel et philanthrope Andrew Carnegie a en effet écrit : « L’homme qui meurt riche meurt en disgrâce. » Le besoin de racheter son âme pour avoir gagné tant d’argent, parfois au prix de la mort – commerciale – de ses concurrents ? Comme si l’affreux Dark Vador se muait sur le tard en sage Jedi. L’influence de sa famille a été déterminante, en particulier de son épouse Melinda. Cette dernière ne cache pas son aversion pour les dynasties, qu’elle juge incompatibles avec l’éthique du travail et l’égalité des chances à l’américaine. Le père de Bill, l’un des principaux avocats de Seattle, avait créé sa propre œuvre sociale qui a fusionné dans la fondation BMG. Il est d’ailleurs présent dans la gestion de la fondation. Sa mère, enfin, lui aurait dit, quelques jours avant de mourir : « On attend beaucoup de ceux qui ont beaucoup reçu. » Certains de ses proches estiment d’ailleurs que, eu égard à sa fortune, son engagement dans l’humanitaire a été tardif. Bill Gates le reconnaît : « La philanthropie a toujours été une seconde nature du clan Gates. Mais moi, il y a cinq ans, je n’y connaissais rien. Il y a quelque chose de déroutant à sortir d’une réunion consacrée au meilleur moyen de gagner de l’argent pour entrer dans une autre, consacrée à la meilleure façon d’en faire cadeau. Je n’ai pas toujours trouvé cela bon pour le business .» Le créateur de Microsoft ne sera plus confronté à ce genre de dilemme. Retraité de sa firme, il entend désormais consacrer tout son temps à sa fondation.

Les curieux investissements de la fondation

Quel que soit le mérite de ses actions, les critiques existent contre une fondation dont le capital en fait une entité plus riche qu’un pays comme le Bangladesh. Des critiques parfois ni originales ni pertinentes : la fondation aurait été créée dans le seul but d’alléger la feuille d’imposition du couple Gates. Elle permet à Bill de se poser en héros du charity business. Ce à quoi l’intéressé répond qu’en s’exposant aux photographes, son but est avant tout d’alerter l’opinion et les gouvernants.
D’autres critiques sont plus sérieuses, notamment celles contre l’opération Grands défis. Un concours qui promettait des financements aux équipes proposant des innovations techniques à même d’être utilisées lors d’actions humanitaires, comme un vaccin sans réfrigération ou des aliments dopés en vitamine… Pour la spécialiste canadienne de santé publique Anne-Emmanuelle Birn : « C’est une vision technologique étroite de la lutte contre le sous-développement, un cautère sur une jambe de bois, qui ne prend pas assez en compte les facteurs sociaux, économiques, politiques de la mauvaise santé des populations pauvres. Elle présente, en outre, le risque de rendre, en apparence, moins urgentes l’amélioration des infrastructures et la lutte contre la pauvreté. » Une critique qui avait piqué au vif Bill Gates qui lui avait alors répondu : « Eliminer la pauvreté est un objectif important, mais nous n’avons pas eu besoin d’y parvenir pour éradiquer la variole. De même, nous n’avons pas besoin d’éliminer la pauvreté pour tenter de réduire les ravages du paludisme. »
Une critique récurrente reproche aussi à l’enfant chéri de Seattle de ne pas user de son influence pour contraindre ses collègues de l’industrie pharmaceutique à commercialiser des anti rétrovirus à des prix bas pour les séropositifs des pays du Sud, ou à mener enfin des recherches sérieuses sur un vaccin contre le paludisme. « C’est une illusion. Bill Gates a peut-être un cœur d’or, mais il reste un homme d’affaires, pressé et comprenant la logique de l’industrie pharmaceutique », souligne la journaliste Mary Jo Foley, qui suit Microsoft depuis des années.
De son côté, le Los Angeles Times a révélé que la fondation BMG a investi 423 millions de dollars dans les entreprises ENI, Shell, Exxon Mobil, Chevron et Total, dont les opérations industrielles vont à l’encontre des objectifs affichés par la fondation. Ces entreprises sont notamment responsables de la pollution de l’air et de l’eau au Niger, favorisant des maladies respiratoires et des pathologies enfantines dans une région où la fondation BMG finance des dispensaires et des campagnes de vaccinations. Bref, la fondation investit dans des compagnies responsables des maladies de ceux qu’elle tente de soigner. Pour le moins paradoxal. De même, elle détiendrait des actions de firmes connues pour leur impact néfaste sur l’environnement et la santé, ou faisant travailler des enfants dans le Tiers-monde. Au siège de l’organisation caritative, à Seattle, le sujet embarrasse. Mais sa directrice, Patty Stonesifer, est catégorique : « Pour être efficace, nous devons maintenir un cloisonnement strict entre la branche humanitaire et la branche financière de la fondation. Si l’une cherche à peser sur l’autre, toute gestion devient impossible. » Il n’en est pas moins curieux de verser des centaines de millions de dollars pour promouvoir un monde meilleur tout en réalisant des investissements qui le mettent en péril. Certes, ceux qui bénéficient des opérations humanitaires financées par la fondation Bill et Melinda Gates ne se préoccupent guère de ces questions.

Jean Piel

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