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| 24/06/2008 | |||
| Questions internationales (1) Microsoft : la saga d’un monopole planétaire | |||
| (MFI) Le 1er juillet, Bill Gates, le fondateur de Microsoft, partira à la retraite à l’âge de 53 ans. Une page se tourne pour la société leader mondial des logiciels, symbole de l’arrivée de la micro-informatique dans tous les foyers. Le système d’exploitation Windows équipe 97 % des ordinateurs de la planète, et des produits comme Flight Simulator, la XBox 360 ou Internet Explorer sont connus dans le monde entier. Symbole de l’économie globalisée, Microsoft doit cependant faire face aujourd’hui à la concurrence croissante de nouveaux acteurs, comme Google, et à la multiplication des logiciels gratuits disponibles sur Internet. | |||
| Comment est née la société Microsoft ? Les entreprises au destin exceptionnel se doivent d’avoir un acte de naissance hors du commun. Microsoft est né de la rencontre de deux gamins, élèves de la très huppée Lakeside School, à Seattle. Alors qu’ils n’ont que treize ans, Bill Gates et Paul Allen fondent, en 1968, le Lakeside Programmers Group, un club de passionnés d’informatique qui va concevoir le premier jeu de morpion sur ordinateur. Les deux génies en herbe écrivent aussi un logiciel de comptage du trafic automobile que plusieurs villes achètent. Ils améliorent la sécurité des programmes, ce qui intéresse de nombreuses sociétés. A 20 ans, Bill Gates a troqué ses culottes courtes pour des pantalons patte « d’eph », mais la programmation reste sa passion, au point qu’il abandonne ses études à la prestigieuse université d’Harvard pour s’y consacrer à plein temps. Lors d’une virée de week-end, il fonde avec Paul Allen, dans la chambre d’un motel d’Albuquerque, Microcomputer Software, dont la contraction donne Microsoft. Nous sommes en avril 1975. Entre temps, les deux amis ont fait la connaissance de Steve Ballmer, l’actuel PDG du groupe. Ensemble, ils mettent au point deux langages informatiques, le Cobol et le Fortran. Surtout, ils réalisent un interpréteur BASIC pour l’Altair 8800, le premier ordinateur personnel. Une révolution dans l’histoire de la micro-informatique puisqu’il s’agit du premier langage de programmation à fonctionner sur un ordinateur commercial. Il s’agit aussi du premier logiciel édité par Microsoft. Comment va se développer Microsoft ? Bill Gates a une certitude : tous les foyers et toutes les entreprises seront un jour équipés d’ordinateurs personnels. Aujourd’hui, l’idée semble évidente ; en 1975, elle est visionnaire. Dans cette optique, Microsoft conclut, en 1980, un accord avec IBM – alors premier fabricant d’ordinateurs au monde – pour développer le système d’exploitation MS-DOS. Microsoft n’a pas conçu ce système ; il en acquit les droits d’exploitation pour 50 000 dollars seulement auprès de son inventeur, Tim Paterson. Mais la firme de Redmond – puisque c’est là qu’est basée Microsoft – améliore le produit et l’adapte aux besoins d’utilisateurs individuels. L’explosion des ventes de PC au cours des années quatre-vingt impose MS-DOS comme la plate-forme de référence, assurant la fortune et la renommée de Microsoft. L’entreprise ne compte pourtant que 32 salariés. Jusque-là, les concepteurs de logiciels vendaient leurs produits aux fabricants d’ordinateurs, mais Bill Gates ne cède que la licence et touche des royalties sur la vente des machines. S’il est un ingénieur hors pair, l’homme a aussi un sens commercial redoutable, malgré ses allures d’enfant au regard clair, un peu perdu, derrière de grandes lunettes. Microsoft va alors suivre une double stratégie. Primo, développer de nouveaux produits : on connaît le logiciel Office, puis ce sera le système d’exploitation Windows, renouvelé année après année, avec sa version NT pour les entreprises, et maintenant le système Vista. L’objectif est de rendre la micro-informatique toujours plus accessible. En 1990, la première version de Windows s’était vendue à trois millions d’exemplaires en un an ; en 1992, la même quantité du second Windows est vendue en deux mois. Au-delà de Windows, Microsoft conçoit le tableur Excel, le traitement de texte Word, Internet Explorer, la fameuse souris, des logiciels de jeux comme Flight Simulator, la console XBox 360. Sur Internet, Microsoft lance, en 1995, le portail MSN et la messagerie Hotmail. Bref, la firme de Redmond est partout présente en micro-informatique. Et la seconde stratégie de développement ? Elle consiste à imposer aux constructeurs le système d’exploitation Windows. Plus la visibilité de Windows est grande lors des campagnes de publicité pour un nouvel ordinateur, plus les tarifs des licences sont bas. Réticents au début, les grands noms comme Compaq, Dell, HP… finissent par accepter, d’autant que dans l’esprit du consommateur Microsoft est synonyme de qualité et de simplicité. Au point que sur tous les claviers, deux touches affichent le logo de la firme. Seul Apple, avec le Mac, fait de la résistance. Cette politique permet de tuer dans l’œuf toute concurrence. Car concevoir un nouveau système d’exploitation exige des milliers de jours de travail et un investissement colossal. Or Microsoft a gelé les débouchés commerciaux. Certes, d’autres systèmes existent – comme Linux – mais ils restent cantonnés à un petit cercle d’initiés. De même, Internet Explorer – installé sur tous les ordinateurs – a coulé son concurrent Netscape. Bill Gates s’était fixé comme objectif qu’il y ait « un ordinateur sur chaque bureau et dans chaque maison tournant sous Windows ». C’est chose faite : 97 % des 900 millions d’ordinateurs dans le monde suivent ce système d’exploitation. Coté en bourse depuis 1986, Microsoft a fait de Bill Gates l’homme le plus riche du monde, avec une fortune estimée à 56 milliards de dollars. Certes, selon les années, il n’occupe plus parfois « que » la deuxième place. Comme l’écrit la journaliste Mary Jo Foley, qui couvre Microsoft depuis des années : « Jamais depuis Henry Ford et l’automobile, le nom d’un homme n’a été autant associé à un secteur d’activité ». Microsoft compte désormais 79 000 salariés dans 102 pays. Il a ouvert des centres de recherche et développement en Inde et en Chine. En 2007, son chiffre d’affaires était de 51 milliards de dollars, pour 14 milliards de bénéfices. Sa capitalisation boursière flirte avec les 290 milliards de dollars. Nul ne peut lui contester sa capacité d’innovation ni sa première place mondiale d’éditeurs de logiciels. Quelles sont les critiques formulées contre Microsoft ? Une telle situation monopolistique ne peut que susciter des rancœurs, voire des haines. Certains ont ironisé sur la qualité des produits Microsoft. Dans un épisode du dessin animé South Park, Bill Gates se fait tuer par le chef de l’armée américaine, excédé par la lenteur de Windows 98. Aujourd’hui, c’est Vista qui est sous le feu des critiques ; le dernier né des systèmes d’exploitation serait trop lourd pour la majorité des PC et incompatible avec de nombreux logiciels et périphériques. D’autres raillent les prétendues missions humanitaires de Microsoft. Car consciente de sa célébrité planétaire, de son influence, l’entreprise mène divers projets pour offrir des ordinateurs à bas coûts ou assurer dans les écoles des cours d’informatique, notamment en Inde et en Afrique. « Sous le couvert d’actions généreuses, Microsoft cherche à imposer ses produits sur des nouveaux marchés. Car évidemment, tous les ordinateurs qu’il offre tournent sous Windows. Pour les enfants, Microsoft et ordinateur deviennent synonyme », dénonce le sociologue indien Ashish Nandy. Il reste à savoir si les bénéficiaires de ces programmes s’en plaignent. Avec sa femme Melinda, Bill Gates a d’ailleurs créé une fondation qui verse chaque année un milliard de dollars à des missions médicales ou éducatives dans une quarantaine de pays (voir article ci-après). C’est à cette fondation que le jeune retraité entend désormais consacrer son temps. Microsoft a également dû mener plusieurs batailles judiciaires. Il a été attaqué par des concurrents qui lui reprochaient d’avoir plagié leurs produits, d’en avoir acquis la licence d’exploitation pour mieux les saborder ou d’empêcher l’inter-opérabilité entre différents logiciels. On se rappelle des procès intentés par Apple (qui estime que Microsoft lui a volé l’invention de Windows), par Alcatel-Lucent (pour vol de brevet), par AOL (qui lui reproche d’avoir enterré Netscape)… A chaque fois, après de longues années de procédures, un arrangement financier a été trouvé. La justice américaine l’a également poursuivi pour violation de la loi anti-trust. Elle a un temps exigé que Microsoft se scinde en deux sociétés, l’une pour l’édition de logiciels, l’autre pour l’Internet. Cela aurait été catastrophique pour la firme de Redmond qui, après cinq années de négociations, a finalement obtenu la clémence des magistrats américains. Par contre, elle n’a pas connu le même succès avec la Commission européenne qui l’a condamnée à 497 millions d’euros d’amendes pour abus de position dominante. En cause : le fait que les consommateurs n’ont pas le choix lorsqu’ils achètent un ordinateur ; celui-ci tourne toujours sous Windows et accède toujours à la Toile via Internet Explorer. Vouloir une autre configuration impose d’acquérir son ordinateur auprès d’un assembleur local, souvent plus cher. Microsoft a payé cette amende, sans pour autant changer de politique. Du coup, en février dernier, la Commission européenne lui a infligé une nouvelle amende de 899 millions. L’ambigüité est que la loi européenne impose aux fabricants d’ordinateurs de vendre des produits opérationnels, donc pourvu d’un système d’exploitation, mais sans préciser les limites de cette obligation. En outre, les utilisateurs apprécient un système qu’ils connaissent et qui s’adapte à différents supports (ordinateurs, téléphone mobile, PDA…). Quant aux éditeurs de logiciels, ils préfèrent concevoir leurs produits pour un seul système d’exploitation car c’est synonyme de gain de temps et d’argent. Microsoft estime donc satisfaire la grande majorité des consommateurs, quitte à mettre à mal le principe de la libre-concurrence. Bill Gates parti, quels défis attendent Microsoft ? Ils sont nombreux, et certains prédisent de sérieuses difficultés à la firme de Redmond dans les prochaines années. « Mieux vaut diriger l’Irak que Microsoft aujourd’hui », ironise l’éditorialiste de Time Magazine. Pour Mary Jo Foley : « Dans un secteur en constante évolution, les dirigeants de Microsoft ont déjà une culture du passé. La firme s’est trop institutionnalisée, elle s’est trop reposée sur le monopole mondial de Windows, et du coup elle n’attire plus les meilleurs ingénieurs qui préfèrent créer leur start-up ou rejoindre des concurrents comme Google. » Premier défi : ses produits sont de plus en plus concurrencés. La XBox 360 n’a pas éliminé la PlayStation de Sony et doit résister au succès de la Wii, conçue par Nintendo. Son baladeur Zune a été un échec face à l’iPod. Nombre de ses logiciels – en particulier le fameux Office – sont contrés par des produits similaires en téléchargement gratuit sur Internet. Même son point fort – les systèmes d’exploitation – vacille puisque, de l’avis des experts, Vista n’est pas une réussite alors que sa conception a nécessité cinq ans de travail et six milliards d’investissement. Son successeur, Windows 7, ne sera pas disponible avant 2010. Second défi : changer la culture d’entreprise. « Microsoft a un goût du secret, du codage de ses produits, du non-partage, qui ne correspond plus à notre époque où, en informatique, la règle est la transparence, la libre accessibilité via Internet. Non seulement ses produits sont concurrencés, mais l’image même de Microsoft est atteinte. Il n’apparaît plus comme aussi créatif qu’avant », estime le Journal du Net. C’est l’une des raisons qui incite les meilleurs ingénieurs à déserter Microsoft. Pour reconquérir du terrain et retrouver une image d’entreprise innovante, d’avant-garde même, la firme de Redmond doit absolument attirer à nouveau les concepteurs de logiciels les plus novateurs. Première concession : le 21 février dernier, Steve Ballmer, le PDG de Microsoft, a annoncé que la firme était prête à ouvrir les codes de ses logiciels. Mais à des conditions très restrictives. Dernier défi, et peut-être le plus important : s’imposer sur Internet. Microsoft est avant tout un éditeur de logiciels et de produits informatiques, mais on l’a vu, la concurrence est croissante dans ce domaine, notamment via la Toile. Or Microsoft n’a pas totalement réussi le virage du Web. Certes, sa messagerie Hotmail compte des millions d’abonnés dans le monde, mais il est quasiment absent des moteurs de recherche. Or, c’est ce qui attire la publicité. Les chiffres sont parlants : l’audience mondiale de Google est de 588 millions de visiteurs, suivie des sites de Microsoft (540 millions) et Yahoo ! (485 millions). Mais Google capte 24 % des recettes publicitaires sur Internet, Yahoo ! 12 % et Microsoft moins de 6 %. Explications : l’économie du Net fait que le leader du secteur capte l’essentiel de la publicité, de façon disproportionnée. En outre, disposer d’un moteur de recherche efficace (comme Google) permet de mieux « espionner » les internautes, donc de leur offrir une publicité ciblée. Enfin, le portail de Yahoo ! séduit bien plus que MSN, celui de Microsoft, et c’est là qu’un maximum de publicité est affiché. A contrario, la messagerie Hotmail n’est pas associée, dans l’esprit des utilisateurs, à Microsoft comme peut l’être Windows. L’enjeu est colossal : la publicité sur Internet représente aujourd’hui 47 milliards de dollars, et devrait passer à 70 milliards d’ici 2010. C’est pourquoi Microsoft a tenté de racheter Yahoo ! Son objectif était de se diversifier, de s’imposer sur Internet, d’être présent sur le Web 2.0, de rajeunir son image et de récupérer le département de recherche et développement de Yahoo ! Mais l’opération a échoué, Yahoo estimant que l’offre (44 milliards de dollars) était insuffisante. Par contre, Yahoo devrait se rapprocher de Google. Il serait évidemment présomptueux d’enterrer Microsoft, et les critiques sont d’autant plus acerbes que la firme reste puissante. Microsoft équipe toujours 97 % des ordinateurs dans le monde avec son système d’exploitation sans lequel un ordinateur n’est qu’une boîte vide. Son chiffre d’affaires de 51 milliards de dollars lui assure un confort certain. Son histoire est celle d’une entreprise toujours capable d’innover et de rebondir. Mais il est tout aussi certain que l’évolution de l’informatique fait que Microsoft ne bénéficiera plus du monopole sans partage qui a été le sien un temps. Reste une question : Bill Gates est-il définitivement parti ? Rien n’est moins sûr. On se rappelle que, douze ans après son éviction, Steve Jobs a fait un retour fructueux à la tête d’Apple. | |||
| Jean Piel | |||
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