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08/07/2008
Questions internationales (2)
Françoise Bouchet-Saulnier : « L’action humanitaire n’est pas au-dessus des lois »


(MFI) Françoise Bouchet-Saulnier est directrice juridique de Médeçins sans frontières et auteur du Dictionnaire pratique du droit humanitaire (éd La Découverte). Elle défend le droit d’ingérence, mais insiste sur la nécessité de l’encadrer pour éviter tout abus de pouvoir. Un droit qui ne doit être réservé, selon elle, qu’aux grandes Ong internationales.

MFI : Afghanistan, Kurdistan, Somalie... MSF est souvent intervenu de façon clandestine dans des pays en guerre, s’octroyant ainsi un droit d’ingérence. Cela signifie-t-il que, pour être fidèle à sa mission, une Ong doit parfois mettre à mal la souveraineté des Etats ?

Françoise Bouchet-Saulnier : Quand une Ong veut agir dans un conflit armé intérieur, elle est obligée de prendre ses distance par rapport au gouvernement officiel, sous peine de ne pas pouvoir agir de façon indépendante dans les zones contrôlées par l’opposition. Le droit humanitaire a prévu que les Ong peuvent s’affranchir des contraintes de souveraineté qui paralyserait leur action dans les conflits. Mais le droit humanitaire n’offre cette possibilité qu’aux organisations humanitaires impartiales, pas aux Etats qui risqueraient d’en profiter pour soutenir l’un ou l’autre des belligérants. C’est ce qui a permis à MSF de pénétrer sur le territoire de pays sans accord gouvernemental et d’agir dans un certain nombre de situations avec l’accord de la guérilla, mais sans celui du gouvernement officiel. Le droit humanitaire précise d’ailleurs que l’action humanitaire menée par les Ong en période de conflit ne peut pas être considérée comme une ingérence par un gouvernement.

MFI : Jusqu’où accepter le contrôle d’un Etat si l’on est utile à une population en détresse ? Le problème s’est posé par exemple en Corée du Nord ?

F. B.-S. : C’est un dilemme qui est aussi prévu par le droit humanitaire. La responsabilité d’une Ong dans un conflit consiste à s’assurer que les secours ne sont pas mis au service d’une des parties au conflit, au risque de perdre sa neutralité et sa crédibilité. C’est une responsabilité et une difficulté pour les Ong. La responsabilité consiste à contrôler que les secours atteignent bien les populations les plus vulnérables et ne sont pas détournés par les groupes armés. La difficulté est de savoir à quel moment la tolérance envers une éventuelle récupération n’excède pas les bénéfices pour les populations victimes du conflit. Le droit humanitaire n’est pas un bouclier, mais il précise que les secours en temps de guerre n’appartiennent pas au gouvernement mais aux organisations humanitaires.

MFI : Pensez-vous qu'un droit d’ingérence humanitaire doit être accordé aux Ong mais refusé aux Etats ?

F. B.-S. : Le droit international humanitaire applicable en cas de guerre a clairement affranchi les Ong du respect d’un accord gouvernemental. La question des catastrophes naturelles et des dictatures est plus complexe car la communauté internationale ne peut pas se cacher derrière l’existence de besoins humanitaires pour déstabiliser un régime qu’elle reconnaît officiellement. Cela reviendrait à utiliser l’action humanitaire de façon opportuniste, comme une arme politique. Par définition, une dictature ne traite jamais bien ses citoyens, indépendamment de toute catastrophe naturelle. Les Etats ont d’autres moyens que cette « morale de l’extrême urgence » pour justifier une intervention dans les affaires intérieures d’un autre Etat. Le conseil de sécurité de l’Onu permet des actions collectives quand la paix et la sécurité internationales sont menacées par le comportement d’un Etat, mais aussi en cas de génocide ou de crimes de masse sur les populations. Cependant, aucun Etat ne peut intervenir seul. Il faut qu’il y ait un accord au Conseil de sécurité de l’Onu, d’où la difficulté d’application. Cette règle est imparfaite certes, mais elle a pour but d’éviter les tentations impérialistes des Etats les plus puissants qui pourraient sinon imposer leur ordre moral, et surtout leur ordre politique et militaire à d’autres pays.

MFI : MSF mène-t-elle encore aujourd’hui des missions clandestines, comme elle en a menées en Afghanistan ? Si non, qu’est ce qui a changé ?

F. B.-S. : Dans les années 80 et 90, MSF était connu pour ses missions clandestines. Aujourd’hui, celles-ci sont l’exception car l’action humanitaire fait l’objet d’un consensus. Elle est largement acceptée par la plupart des pays en guerre. Contrairement à ce qui se passait autrefois, dans la plupart des conflits, MSF est présent aux côtés des différents belligérants. Cela suppose l’accord du gouvernement pour les zones qu’il contrôle, et des autres groupes armés sur leur propre territoire. Le terme « mission clandestine » prête à confusion car il ne s’agit pas d’agir en se cachant – cela ne permet pas une grande efficacité –, mais de passer outre certaines autorisations officielles. MSF mène encore des opérations à la frontière de la clandestinité, c’est à dire entrer illégalement dans un pays, mais dans une région dont le gouvernement a perdu le contrôle. La plupart du temps, la présence de MSF dans ces zones est ensuite acceptée par les autorités nationales.

MFI : On constate une multiplication de petites Ong, pas toujours très compétentes. N’y a-t-il pas là un risque de dérive du droit d’ingérence, comme l’illustre l’affaire de l’Arche de Zoé ?

F. B.-S. : Le discours sur l’ingérence a fait croire à certains que l’action humanitaire était au-dessus des lois, qu’il s’agissait d’un principe moral supérieur qui donnait tous les droits à ceux qui agissaient. Cela est très dangereux car cette idée de toute puissance est dévastatrice dans des environnements déstructurés. Elle ouvre la porte à toutes les manipulations, conscientes ou inconscientes, à tous les abus de pouvoirs, puisque la notion de bien et de mal ne peut plus être garantie de façon collective. Dans les situations de conflit, le droit humanitaire est un cadre essentiel qui fixe des repères aux secouristes. Il est dangereux et irresponsable de s’aventurer dans de telles actions en ne s’appuyant que sur des normes morales, forcément floues et ambiguës. L’opinion publique doit accepter que la fascination du héros humaniste tout puissant peut cacher des dérives graves et qu’il faut une éthique, un engagement et un professionnalisme pour parvenir à agir dans de telles situations.

MFI : Entre les « équipes de reconstruction » en Afghanistan et Le Mistral qui croise au large de la Birmanie, les armées mènent souvent des opérations humanitaires. Cela a-t-il modifié la façon de travailler des Ong ?

F. B.-S. : Le recours à la logistique des armées dans la reconstruction ou lors de catastrophes naturelles ne pose pas de problème majeur dans la mesure où cela se fait en coopération avec les autorités nationales. Par contre, le recours à la logistique militaire change de signification dans les situations de conflit. La prétendue efficacité de l’action humanitaire des armées ne doit pas faire oublier la finalité de leur intervention. Lors d’un conflit, les armées n’ont pas seulement une mission humanitaire ; elles ont en général une mission de pacification, de rétablissement ou de maintien de la paix. Les secours ou la reconstruction ne sont qu’une composante secondaire de l’objectif premier. On l’a vu au Kosovo. Ce mariage comporte le risque de paralyser l’action humanitaire si le conflit reprend ou dans les zones non-pacifiées. Cela peut conduire des habitants à attaquer l’aide humanitaire pour exprimer leur refus d’être ainsi « contrôlés et pacifiés ». Paradoxalement donc, la protection militaire de l’action humanitaire accroît l’insécurité pour les Ong et peut conduire à une augmentation des attaques. En outre, le prix de l’action humanitaire militarisée atteint des sommes astronomiques qu’il est difficile de justifier par l’efficacité et l’aide aux victimes.

MFI : L’ingérence humanitaire doit-elle rester une valeur morale ou être reconnue par le droit international ?

F. B.-S. : L’ingérence humanitaire reste un concept médiatique ambigu. Le droit international cherche à établir un équilibre entre différentes lois, toutes nécessaires mais qui peuvent donner lieu à des abus. Le principe de souveraineté est nécessaire car il permet de savoir qui est responsable du bien-être des populations. Il permet aussi d’éviter que les Etats les plus puissants s’autorisent à agresser les plus faibles. Mais ce principe de souveraineté ne doit pas être absolu. Le droit humanitaire le limite en temps de conflit et la Charte de l’Onu l’encadre en précisant qu’il implique des responsabilités vis-à-vis des individus. Le droit d’ingérence n’est donc pas en tant que tel porteur d’une supériorité morale. Faire avancer le droit international suppose de donner la garantie aux gouvernements et aux citoyens que l’humanitaire ne servira pas à masquer des abus de pouvoir.

Propos recueillis par Jean Piel

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