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30/07/2008
Questions internationales (2)
Une croissance si polluante


(MFI) Derrière le miracle économique chinois se cachent des atteintes majeures à l’environnement. Le pays émet le plus de CO2 au monde, et le tiers de ses fleuves sont pollués. On estime à 800 000 le nombre de décès prématurés dus à la pollution. Les autorités sont conscientes de la menace, mais le développement économique reste la priorité.

Depuis le 20 juillet, tous les chantiers de construction sont arrêtés à Pékin. Les industries les plus polluantes (cimenteries, aciéries…) ont réduit leur activité de 30 %, et les voitures n’ont le droit de rouler qu’un jour sur deux (plaques minéralogiques pairs les jours pairs, et vice-versa). Objectif : réduire la pollution atmosphérique durant les jeux Olympiques. Un objectif ambitieux puisque la capitale chinoise est habituellement noyée sous un épais nuage gris de pollution. Mais les autorités l’ont décrété : ces 17e JO seront les plus verts de l’histoire olympique. Vert, pour l’instant c’est surtout le lac de Qingdao qui l’est. Le plan d’eau qui doit accueillir les épreuves de voile est recouvert d’un immense tapis d’algues à l’odeur pestilentielle, dû au déversement des eaux usées de la région. Les volontaires s’activent pour nettoyer la surface du lac avant les compétitions.

17 des 20 villes les plus polluées du monde

Ces deux exemples illustrent l’ampleur de la pollution en Chine. Une pollution proportionnelle à la rapidité et à la vigueur de la croissance économique. Avec plus de six milliards de tonnes de gaz à effet de serre rejetés dans l’atmosphère en 2007, l’Empire du milieu est le premier émetteur de CO2 au monde, devant les Etats-Unis. Pire : il a généré en 2007 les deux-tiers de la hausse de pollution au CO2. Ses émissions ont doublé en cinq ans seulement. Comment s’en étonner lorsque le taux de croissance dépasse les 10 % par an depuis deux décennies ? 70 % de la production d’électricité provient de centrales thermiques au charbon particulièrement polluantes. Or le pays construit deux centrales thermiques par semaine pour soutenir sa vertigineuse croissance.
Longtemps resté secret, un rapport de la Banque mondiale affirme que le développement de la Chine est écologiquement non-viable. Non seulement le pays est le premier émetteur de CO2, mais 17 des 20 villes les plus polluées de la planète sont chinoises, et le tiers des cours d’eau sont gravement atteints. Ainsi, la plus grande réserve d’eau douce du pays, le lac Baiyingdian, est à l’agonie, asphyxiée par des algues vertes et des milliers de poissons morts. En cause : la forte teneur de l’eau en azote du fait de la présence de détergents et d’engrais. Selon la Banque mondiale, le coût humain de cette pollution est dramatiquement élevé. Elle serait à l’origine de 800 000 décès prématurés par an : 450 000 à cause de la pollution atmosphérique, 300 000 par la toxicité des matériaux de construction et 50 000 (dont la moitié d’enfants) à cause de l’eau insalubre. Encore s’agit-il de fourchettes basses. Le coût économique est aussi très élevé ; la pollution ferait perdre à Pékin au moins 10 % de son PIB.

Des risques de troubles sociaux

Un rapport alarmiste que les autorités chinoises ne contestent pas, mais dont elles refusent la publication. La pollution est en effet l’une des premières causes de troubles sociaux dans l’Empire du milieu. Informés via Internet, les citadins sont très sensibles au thème de l’écologie. Mais c’est à la campagne que le problème est le plus aigu. Exclus de la croissance, les paysans voient leurs compatriotes s’enrichir alors qu’eux mènent une vie de plus en plus difficile. Or, ils sont parfois expropriés à vil prix pour qu’on implante sur leurs champs des usines dont ils ne bénéficieront pas. Pire : la pollution affecte leurs récoltes et leur pêche. D’où régulièrement des manifestations réprimées dans le sang. En 2007, on a enregistré 161 incidents majeurs de pollution. Ainsi, le rejet par une usine chimique de 100 tonnes de benzène dans le fleuve Songhua a privé d’eau pendant une semaine les quatre millions d’habitants de la ville d’Harbin. Personne n’ose imaginer les conséquences sur la nappe phréatique. Dans la riche province du Zheijiang, le village de Wali compte 1 500 habitants et 20 usines chimiques. En une seule année, 70 villageois ont développé des cancers de la thyroïde.
On pourrait encore citer les conséquences de la construction des barrages hydro-électriques, notamment celui des Trois-Gorges, ouvrage pharaonique qui a coûté 27 milliards de dollars. Sans même évoquer la disparition de 116 villages et le déplacement forcé de 1,6 million de personnes, le barrage des Trois-Gorges menace une région d’une biodiversité exceptionnelle, où l’on recense 6 400 espèces végétales, 500 sortes de papillons, une centaine de mammifères différents et 350 espèces de poissons. Tout l’écosystème du lac de retenue – grand comme la Suisse – est en péril. Déjà le dauphin blanc du Yangtsé – animal pourtant considéré comme d’essence divine par les Chinois – a définitivement disparu. Reconnaissable à son long bec spatulé et à sa peau claire, le dauphin blanc est le premier vertébré marin à s’éteindre depuis cinquante ans. Malgré leur impact négatif, les projets de barrages se multiplient en Chine. Les perspectives ne sont guère encourageantes. Selon Pan Yeu, un haut-fonctionnaire cité par Le Monde : « Nous sommes aujourd’hui 1,3 milliard d’habitants, soit deux fois plus qu’il y a 50 ans. En 2020, nous serons probablement 1,6 milliard. Or l’industrialisation aura diminué de moitié les terres arables. Pour nourrir la population, il faudra déplacer au moins 153 millions d’habitants des régions les plus dégradées : 153 millions de réfugiés de l’environnement. »

Agir, mais sans toucher à la croissance

Le gouvernement chinois est conscient des dangers de la pollution. Il sait que c’est un facteur potentiel de troubles. D’où sa volonté d’agir (et d’envoyer les militants écologistes les plus bruyants derrière les barreaux). « Nous ne pouvons pas sacrifier notre environnement contre des perspectives de prospérité à court terme », insiste Wang Xiaofeng, le directeur du barrage des Trois-Gorges. « Avec la lutte contre les inégalités et contre la corruption, la protection de l’environnement contribue à l’harmonie sociale que nous souhaitons », a récemment déclaré le président Hu Jintao. Un ministère de l’Environnement a été inauguré en mars dernier. Les procès contre les pollueurs sont largement médiatisés, et Pékin s’est engagé à ce que, d’ici 2015, 20 % de l’énergie consommée dans le pays soit d’origine renouvelable. Néanmoins, cette bonne volonté a ses limites : pas question que la défense de l’environnement ne se fasse au détriment de la croissance économique, dans un pays qui espère quadrupler son PIB d’ici 2020. Lors de la conférence de Bali sur le réchauffement climatique (en décembre 2007), Pékin a une nouvelle fois refusé toute norme contraignante de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Pour Pékin, la responsabilité historique de la pollution de la planète appartient aux pays occidentaux, pas au continent asiatique. Il rappelle que s’il est le premier émetteur de CO2 au monde, ramenées au nombre d’habitants, ses émissions sont de 80 % inférieures à celles des Etats-Unis. Il souligne aussi que, depuis 2003, ses investissements dans la protection de l’environnement ont été multipliés par dix. Enfin, les entreprises étrangères installées en Chine ont leur part de responsabilité dans ces émissions polluantes de CO2 ; des émissions qui devraient encore tripler d’ici 2030 selon une étude de la revue britannique Energy Policy. De son côté, Washington refuse toute norme contraignante si l’Inde et la Chine n’y sont pas associées. Dialogue de sourds. La priorité des responsables chinois est aujourd’hui de maîtriser la consommation d’énergie de leurs concitoyens, et surtout d’améliorer l’efficacité énergétique. Pour chaque point de PIB réalisé, la Chine dépense en effet 4,7 fois plus d’énergie que les Etats-Unis et 11,5 fois plus que le Japon. Un objectif qui permettrait de protéger l’environnement tout en améliorant la productivité. C’est peut-être ce dernier point qui séduit le plus les dirigeants de l’Empire du milieu.

Jean Piel

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