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29/07/2008
Questions internationales (3)
Les quatre vérités sur la Chine renaissante


(MFI) Grand reporter au quotidien français Le Figaro, François Hauter propose une enquête journalistique sur l’empire chinois renaissant. Son livre Planète chinoise, primé par le prix Louis Hachette 2008, est composé d’une série de reportages qui nous conduit de l’Extrême-Orient russe jusqu’au Vanuatu, de San Francisco à Libreville, en passant par Pékin ou Shanghai, où s’élaborent et sont mises en œuvre les stratégies chinoises pour conquérir le monde. A travers ces pages émerge le portrait d’un peuple de marchands déchirés entre la « muraille » qu’ils ont dans la tête et l’appel du monde dans lequel il faut s’inscrire pour renouer avec la grandeur de leur passé « civilisationnel ».

En l’an 81 avant J.-C., une joute oratoire restée dans les annales sous le nom de la « Dispute sur le fer et le sel » a réuni pendant plusieurs jours à Xian, en Chine, une soixantaine de sages. Organisée à l’initiative d’un empereur âgé seulement de 13 ans, cette rencontre donna lieu à un vif débat sur « l’inégalité dans la répartition de la richesse, sur les aides de l’Etat, la centralisation, la fuite des impôts, les avantages et les aberrations de la croissance, les affaires vertueuses (l’agriculture) et celles qui dépravent le peuple (le commerce) », raconte François Hauter dans son livre passionnant sur la Chine renaissante, intitulée Planète chinoise. Cette polémique entre légistes réformateurs et mandarins conservateurs d’inspiration confucéenne dure depuis vingt et un siècles. Chaque fois que les valeurs du commerce et de l’ouverture l’ont emporté sur l’instinct « vertueux » du repli sur soi, explique Hauter, la Chine s’est imposée comme une grande puissance, comme cela s’est passé sous les Tang, entre les VIe et Xe siècles, à l’âge d’or de la Route de la Soie. Le pays a connu alors une période ininterrompue de prospérité et de liberté politique de deux cent soixante-dix ans. La Chine d’aujourd’hui suit-elle le même chemin ? Sa prospérité actuelle conduira-t-elle à un nouvel âge d’or, marqué par la mise en place d’un Etat de droit et l’ouverture sur le monde ? Ou va-t-on vers l’effondrement inéluctable du miracle chinois, miné par les trop nombreux paradoxes des dirigeants de l’Empire du milieu, comme l’annoncent régulièrement les sinologues occidentaux ?

Racheter demain les fleurons des entreprises occidentales

Telles sont les questions que se pose François Hauter. Son livre est le produit d’une pérégrination de quatre mois à travers le monde chinois et sa diaspora. L’objectif est de comprendre les stratégies secrètes mises en œuvre par Pékin pour conquérir le monde. En trois décennies, la Chine est devenue la troisième puissance économique de la planète. Sa croissance à deux chiffres a fait d’elle le moteur de l’économie mondiale. Lorsque la bourse de Shanghai tousse aujourd’hui, les places financières du monde entier s’effondrent. Avec ses réserves estimées à plusieurs milliers de milliards de dollars, le pays de Confucius et de Mao a déjà investi une grande partie du tiers-monde et s’apprête à racheter demain les fleurons des entreprises occidentales afin d’assurer une mainmise sur les technologies de pointe.
« On les attend pour régner sur ce siècle », écrit Hauter. Avec, pour seules armes, le commerce et le profit, contrairement aux impérialistes d’antan essentiellement mus par la tentation territoriale. Pourtant cette remontée en puissance de l’Empire du milieu inquiète. D’autant que l’expansion commerciale chinoise au cours des trente dernières années, notamment en Afrique et en Asie du Sud-Est, a laissé des traces profondes sur le paysage et les esprits.
« Les Chinois jouent en Afrique, rappelle l’auteur, le même rôle économique qu’en Thaïlande, en Indonésie ou en Malaisie. Celui d’une minorité extraordinairement dynamique et riche, possédant l’essentiel des infrastructures commerciales et industrielles de ces nations, mais qui les tirent vers le développement et la modernité économique. » Or s’il est indéniable que la construction d’infrastructures à des prix imbattables et les transferts d’usines produisant des marchandises à bas prix sont en train de donner une nouvelle impulsion à l’industrialisation du continent noir, les Chinois sont aussi en train de précipiter une catastrophe écologique en menant des razzias sur les matières premières, notamment sur le bois dans l’Afrique des forêts profondes. Ce n’est pas le seul point noir de la « diplomatie du sourire » dont le but ultime est manifestement de transformer la population africaine en consommateurs de marchandises chinoises. Pour mieux les réduire en « petits frères » de la Chine, autrement dit en vassaux complices et loyaux. Cela est déjà le cas en Asie du Sud-Est où Pékin a profité de l’absence des Etats-Unis, accaparés ces dernières années par le Moyen-Orient, pour s’imposer comme la grande puissance régionale dont les marchands et les entrepreneurs s’immiscent profondément dans les affaires locales.

La liberté d’être de bons consommateurs

Pour François Hauter, l’inquiétude que suscite la Chine contemporaine est liée également à son incapacité à résoudre son dilemme pluri-millénaire entre ouverture démocratique et totalitarisme. Comme le démontrent les arrestations des opposants ou la répression sanglante au Tibet récemment, la prospérité n’a aucunement desserré la poigne de fer qu’exerce le Parti communiste chinois sur la société. Cela a des conséquences dévastatrices sur l’inventivité intellectuelle et sur l’épanouissement personnel. La seule liberté dont jouissent les citoyens chinois, c’est celle d’être de bons consommateurs.
Les pages les plus émouvantes de Planète chinoise sont consacrées à cette absence tragique de libertés essentielles dans laquelle François Hauter voit la véritable raison de l’émigration chinoise qui continue de plus belle malgré l’enrichissement du pays. Les nouveaux émigrants chinois « forment, écrit-il, les phalanges avancées des cadres modernes et compétents de l’industrie chinoise. Ils fuient la pollution, la tension éprouvante entre le totalitarisme de la vie sociale chinoise et l’individu. Ils veulent une éducation apaisante pour leurs enfants. Ils souhaitent que ces petits s’intègrent totalement dans nos sociétés. Pour cet avenir, ils abandonnent des situations exceptionnelles à Pékin ou à Shanghai. Ils fuient la Chine sans idée de retour ». Ce sont peut-être ces émigrants qui réussissent souvent merveilleusement à l’étranger, s’intégrant paisiblement dans leurs sociétés d’accueil, qui incarnent mieux que la Chine continentale, l’essence de cette grande civilisation qui a donné à l’humanité le papier, l’imprimerie, le compas de navigation ou la poudre à canon. Pour Hauter, comme pour beaucoup d’observateurs de la Chine éternelle, sa renaissance aujourd’hui passe par sa diaspora.

Planète chinoise, par François Hauter. Editions Carnets nord, 272 pages, 18 euros

Tirthankar Chanda

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