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04/08/2009
Q.I. (1) Bhoutan: au pays du bonheur national brut

(MFI) Le royaume du Bhoutan célèbrera, le 8 août 2009, le 60è anniversaire de sa souveraineté. Ce petit Etat himalayen, enclavé entre l'Inde et la Chine, aime à se présenter comme un pays différent, où le rythme de vie est plus lent et la protection de la nature une évidence pour chaque habitant. Ici, on ne raisonne pas en produit national brut, mais en bonheur national brut. Mais aujourd'hui, la volonté de modernisation et la plus grande exigence de la jeunesse menacent ce fragile équilibre. Comment s'ouvrir au monde tout en conservant son identité ? C'est le défi auquel le Bhoutan est confronté.

Comment se situe le Bhoutan par rapport au reste du monde ?

Etrange, irréel et merveilleux : tels sont les qualificatifs qui reviennent le plus souvent pour décrire le Bhoutan, ce petit royaume niché à l'est de la chaîne himalayenne. Enclavé entre l'Inde et la Chine, le Bhoutan ne ressemble à aucun autre pays. C'est le seul où le bouddhisme tantrique - une branche du Grand Véhicule - est religion d'Etat, ce qui détermine toute l'organisation sociale. C'est le seul aussi où la télévision n'est arrivée qu'en 1999, Internet en 2000. Thimpu, la capitale, se vante d'être la seule au monde à n'avoir aucun feu tricolore, la circulation étant des plus limitées. Surtout, le Bhoutan est le seul pays où le progrès n'est pas mesuré à l'aune du produit national brut (PNB), mais du bonheur national brut (BNB), un concept non-chiffré défini en 1972 et qui repose sur quatre fondements : le développement économique responsable, la défense de la culture bhoutanaise, la protection de l'environnement et une bonne gouvernance. Le Bhoutan a mis en pratique le développement durable avant tout le monde (voir article ci-après). En langue dzongkha, Bhoutan se dit Druk Yul, la terre du dragon-tonnerre. Mais pour les visiteurs, le Bhoutan est synonyme de Shangri-La, de paradis. Difficile d'accès, loin de la mondialisation, peu urbanisé, le royaume himalayen défend avec une attention extrême ses richesses naturelles et ses paysages. Les coupes de bois et l'accès à l'eau sont réglementés, 26 % du territoire (grand comme la Suisse) est classé parc naturel, la faune et la flore sont protégées. Le pays défend aussi ses traditions. Les maisons ont toutes des fenêtres en bois sculpté. Il est obligatoire de s'habiller en tenue traditionnelle au bureau et à l'école. Les dzong - bâtisses qui servent à la fois de monastère et de siège de l'administration royale - sont vénérés. Les 680 000 Bhoutanais vivent à un rythme lent, dans l'admiration de leur roi, en symbiose avec la nature. Pour le visiteur de passage, le Bhoutan est une terre d'harmonie, une peinture naïve qui respire le bonheur et où le temps semble s'être arrêté.

Quel est le sentiment des Bhoutanais ?

Les Bhoutanais, eux, ont le sentiment que le temps s'accélère. Monarchie absolue depuis plus d'un siècle, leur pays a organisé ses premières élections législatives en mars 2008, alors qu'ils n'avaient rien réclamé. L'arrivée de la télévision et d'Internet a changé les attentes des jeunes - ceux de Thimpu au moins - qui rêvent de voyages et de musique occidentale, s'habillent en jeans et basket. Des jeunes qui revendiquent aussi de meilleurs emplois alors que la scolarisation se généralise. Enfin, ce pays qui était interdit aux étrangers jusqu'en 1974 ouvre progressivement ses frontières. Il accueille des ingénieurs et des ouvriers indiens qui modernisent les infrastructures : routes, réseau électrique, téléphone. Il accorde aussi 30 000 visas de tourisme par an. Un chiffre certes faible mais qui suffit à voir éclore des restaurants, des hôtels, des boutiques de souvenirs. « Pour son bien, le pays doit se moderniser, s'ouvrir sur le monde ; c'est une évolution inéluctable. Mais il doit le faire sans perdre son âme, sans faire de concessions sur ses valeurs. Le défi est immense », explique Tashi Wangdi, le rédacteur en chef du Bhutan Observer, interviewé par L'Express.

Comment les autorités du pays entendent-elles mener ces évolutions ?

« Thimpu ne sera jamais Katmandou. » C'est ce que déclarait le directeur du ministère du Tourisme au quotidien Le Monde. Pas question pour le Bhoutan de reproduire les erreurs du Népal, où les vagues incontrôlées de routards, de trekkers et d'alpinistes ont mis en péril l'environnement (des tonnes de déchets jetés chaque année dans l'Himalaya), favorisé la drogue et la prostitution, détruit les solidarités traditionnelles. Les dirigeants bhoutanais ont donc décidé de limiter le nombre de touristes étrangers, de restreindre leur séjour à quinze jours, de les obliger à voyager par groupe de quatre minimum accompagnés d'un guide. et de les sélectionner par l'argent : ils doivent s'acquitter d'un forfait - qui comprend toutes les dépenses, de l'hôtel aux restaurants en passant par les visites - de 150 euros par jour minimum. A titre de comparaison, le revenu annuel par habitant est de 750 euros. « Notre terre est un paradis de la biodiversité, du calme, de l'harmonie avec les éléments. Nous voulons la faire découvrir à nos hôtes étrangers. Nous voulons aussi gagner de l'argent grâce au tourisme, mais pas au prix d'une destruction de l'environnement et du bien-être. Au demeurant, ce sont cet environnement et ce bien-être que les touristes viennent chercher », souligne le directeur du ministère du Tourisme. Et de citer les 72 % du territoire couvert de forêts, les 23 espèces protégées parmi lesquelles l'ours noir, le panda rouge, le léopard des neiges, mais aussi l'orchidée, le pavot bleu, plusieurs variétés de mousses et des oiseaux. Dans son carnet de voyage publié par National Geographic, une touriste canadienne évoque les rivières claires qui serpentent entre les pierres, les sommets enneigés, les marches dans le silence des futaies, les rencontres avec des villageois qui cheminent, leur moulin à prières à la main. « Notre foi bouddhiste explique ce lien avec la nature. Cette dernière ne se réduit pas à une ressource à exploiter, mais constitue un lien avec le cosmos. Si les sommets des montagnes sont vierges, c'est pour ne pas déranger les divinités qui y résident. Pour nous, toute manifestation du vivant est digne d'intérêt et de compassion. Le mot « nature » renvoie à l'essence, à l'origine, à la matrice », explique Dasho Kinley Dorji, le responsable d'un parc naturel, cité par L'Express.

Et au-delà de la gestion de l'environnement ?

Certains se demandent combien de temps les autorités bhoutanaises résisteront aux pressions des tour-opérateurs. Déjà la chaîne Oberoi a un projet d'hôtel avec spa et cure de bien-être dans les environs de Thimpu. Un jour, les visas de deux semaines passeront à un mois, et les voyages individuels seront autorisés, avec tous les risques que cela représente. « Ces évolutions sont probables, mais nous avons une grande capacité de résistance et surtout une maîtrise du temps. Nous avançons à pas de loup vers la modernité et nos montagnes nous protègent », sourit Tashi Wangdi. Le rédacteur en chef du Bhutan Observer s'inquiète davantage des revendications futures de cette frange de la jeunesse - certes minoritaire - qui revient au pays après avoir suivi des études supérieures à l'étranger (le plus souvent en Inde) et ne trouve pas d'emplois à la hauteur de ses espérances puisqu'il n'y a au Bhoutan ni grandes banques ni industries ni secteur tertiaire développé. « On compte aujourd'hui 160 000 élèves dans les écoles du royaume, auxquels il faudra demain trouver un emploi. Tous ne voudront pas travailler dans l'agriculture comme 85 % de la population aujourd'hui. Quant aux privilégiés qui étudient en Inde ou au Royaume-Uni, ils disent vouloir vivre comme en Occident. Sauront-ils préserver leur identité et celle du pays ? », s'interroge Tashi Wangdi. Interviewée par Le Monde, Kuenga, 23 ans, qui tient une épicerie à Wangdue-Phodrang, dans le centre du pays, lui apporte un début de réponse : « Je suis née et ai toujours vécu ici. Jamais je n'aurais imaginé une autre vie. Mais depuis que je regarde la télévision, je suis fascinée par les pays occidentaux. Mon rêve est d'aller aux Etats-Unis pour y gagner beaucoup d'argent. Puis de revenir au Bhoutan pour retrouver nos traditions et notre vie au calme. »

Quelle est la situation politique au Bhoutan ?

Dans les autres pays, ce sont les citoyens qui manifestent, alertent l'opinion publique internationale, mènent des grèves de la faim devant les grilles du palais, pour obtenir l'instauration de la démocratie. Au Bhoutan, c'est le roi Jigme Singye Wangchuk - simplement appelé le 4è roi et héritier d'une longue dynastie de monarques absolus - qui, en 2005, a décidé que des élections législatives auraient lieu et que le pays serait désormais une monarchie parlementaire. Les Bhoutanais, eux, n'avaient rien réclamé et n'ont guère apprécié la nouvelle. « Cela signifie-t-il que nous allons devenir comme l'Inde ou le Pakistan, et descendre dans la rue chaque fois qu'un politicien nous le demande », s'interrogeait alors Phuntso Lhamo, une étudiante de 21 ans, citée par le magazine népalais Himal. « Les habitants ne comprenaient pas l'intérêt de changer de système. Ils vénéraient leur roi, vivaient heureux, appréciaient la généralisation de l'éducation et du système de santé. Pour eux, une élection était synonyme de divisions, de conflits, de corruption, de violence. Autant de fléaux dont ils étaient épargnés », ajoute l'ethnologue Françoise Pommaret, auteur de plusieurs livres sur le royaume himalayen. Durant plusieurs mois, des fonctionnaires ont arpenté le pays pour expliquer aux villageois ce qu'était une élection, comment voter, quel serait le rôle du futur parlement. Une journée électorale « à blanc » a même été organisée. Le scrutin qui devait se tenir en 2007 a été reporté au 25 mars 2008 car les astrologues n'ont vu aucun jour favorable avant. La difficulté a été de trouver des candidats, surtout des candidats d'opposition ; les fonctionnaires et enseignants ont été sollicités. En effet, il n'y avait aucun parti politique, aucune association, aucune Ong au Bhoutan. Finalement, deux formations ont vu le jour, aux programmes quasi identiques : le Parti de la paix et de la prospérité, composé de proches du souverain, et le Parti démocratique du peuple, dont les membres se reconnaissent davantage dans la belle-famille du roi. Sans surprise, le Parti de la paix et de la prospérité l'a emporté, cela d'autant plus facilement que l'entourage de la reine est soupçonné d'affairisme car il contrôle l'essentiel du secteur du tourisme et de l'immobilier. « Le Premier ministre est désormais Lyonpo Jigmi Thinley, ancien ministre des Affaires étrangères, connu pour sa proximité avec le 4è roi. C'est l'un des théoriciens du Bonheur national brut. Les Bhoutanais ont voté pour que rien ne change, la monarchie est tellement sécurisante », souligne Françoise Pommaret. Le même jour qu'il annonçait la tenue d'élections législatives, le roi Jigme Singye Wangchuk choisissait d'abdiquer en faveur de son fils. Cela lui semblait sage à 51 ans et après 33 ans de règne. Le nouveau roi s'appelle Jigme Khesar Namgyel Wangchuck. Agé de 28 ans, il est diplômé de Princeton et d'Oxford. Le 5è druk gyalpo (roi du dragon) se définit comme un arbitre, impliqué dans des projets humanitaires, mais il reste le chef des Armées et le symbole de l'unité nationale. Pourquoi le palais royal a-t-il initié une telle évolution politique ? A en croire Tenzin Rijden, le directeur du Bhutan Times : « A terme, l'évolution vers la démocratie était inéluctable. Tôt ou tard, cela aurait été une revendication des nouvelles générations éduquées. Le souverain a préféré agir à froid, sans être pressé par les événements, alors que la monarchie est au faîte de sa popularité et le pays en paix. Comme tout ici, c'est une évolution dans le calme, par étape. Le roi a peut-être aussi voulu rappeler que le principal enseignement du bouddhisme est l'impermanence, que rien n'est éternel, pas même le roi. »

Le Bhoutan serait-il le pays idéal ?

La majorité des habitants le pense. Mais ce n'est pas le cas des membres des minorités dans ce pays très homogène. Ainsi, les chrétiens - certes peu nombreux - subissent des discriminations et même des violences. Surtout, Thimpu a expulsé en 1991 des milliers de ses ressortissants des provinces du Sud, au prétexte qu'étant d'origine népalaise et de confession hindoue, ils n'étaient pas réellement bhoutanais. Depuis, ceux-ci - au nombre de 100 000 aujourd'hui - vivent dans des camps de réfugiés au Népal, sans espoir de retour, totalement dépendants de l'aide internationale. Quant à leurs terres, des campagnes de repeuplement ont permis à des paysans du Nord de se les approprier. Une politique de « purification ethnique » dénoncée par les associations internationales de défense des droits humains. « C'est le résultat d'une forte politique identitaire. Le pays a longtemps été fermé aux étrangers et les mentalités restent protectionnistes. Cette bhoutanisation à l'extrême est aussi un mode de défense lorsqu'on compte 680 000 habitants et qu'on a comme voisin l'Inde et la Chine », explique Kimberly Robertson, du Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) à Katmandou. Par ailleurs, les récentes élections législatives n'ont pas permis un réel partage du pouvoir. La réalité de celui-ci reste entre les mains du roi. « Puisque l'opposition parlementaire est aphone, les associations et les syndicats inexistants, c'est la presse qui jouera le rôle d'opposant », avertit Tashi Wangdi, le rédacteur en chef du Bhutan Observer. Enfin, le pays reste l'un des plus pauvres de la planète ; 40 % de la population est analphabète, 23 % vit en-dessous du seuil de pauvreté. Le Bhoutan dépend structurellement de l'Inde - seul pays avec lequel il entretient des relations diplomatiques - pour la construction de routes, l'importation de nombreux produits de base, l'allègement de la dette publique. Comme le confie, dans Le Monde, Kaka Tshering, le proviseur du lycée de Thimpu : « Nous sommes conscients de ces difficultés. Notre petite taille et notre faible population nous imposent une dépendance à l'égard de l'étranger si nous voulons nous moderniser. Mais le Bhoutan est un pays différent, qui a ses propres valeurs, son propre mode de vie. Pour nous, le développement ne fait sens que s'il est durable. Le Bonheur national brut n'est pas un slogan, mais notre véritable quête. »
Jean Piel




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