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09/06/2006
Virgilio de Lemos : entre francophonie et lusophonie, un poète de la méditation solaire

(MFI) Salué comme l’un des plus importants écrivains issus d’Afrique lusophone, Virgilio de Lemos écrit en français depuis 1967. Cet ancien journaliste a connu les prisons du régime colonial au Mozambique, avant de s’exiler en France. Son œuvre discrète et rigoureuse mérite d’être reconnue parmi les francophones.

L’écriture du poète mozambicain Virgilio de Lemos reste, dans le domaine francophone, à découvrir ou redécouvrir. Aujourd’hui retiré en Bretagne, à 77 ans Virgilio de Lemos n’a cessé de produire, en français et en portugais, des textes denses qui composent une œuvre remarquable par sa grande cohérence formelle, et dont l’exigence a pu la rendre difficile d’accès. Bien reconnu dans le monde lusophone (une anthologie de ses poèmes en portugais est en préparation, à Lisbonne, aux éditions Caminho), Virgilio de Lemos n’a plus été publié, dans le pays où il a élu résidence dès 1964, depuis les 3 volumes successivement parus aux éditions de la Différence, à la fin des années 1980.

Salué parmi les Lusophones comme l’un des plus importants représentants de la littérature du Mozambique, Virgilio de Lemos, né en 1929 sur l’île d’Ibo, au nord du Mozambique, a passé sa jeunesse à Lourenço Marques (aujourd’hui Maputo) et en Afrique du Sud. Il a fait partie du groupe d’écrivains qui, avec Noémia de Sousa, José Craveirinha, Fonseca Amaral, ou Rui Knopfli, a jeté les bases de la littérature moderne du Mozambique ; il a notamment joué un rôle majeur dans l’émancipation, dans les années 1950-60, d’une poésie conçue à l’époque comme une des armes de la lutte menée par les intellectuels progressistes contre l’ordre colonial, en même temps qu’elle portait une revendication sociale et identitaire radicale : il s’agissait, la poésie étant alors la forme d’expression par excellence, de faire de celle-ci le creuset d’une nation encore à venir, riche de son exceptionnelle diversité ethnique, culturelle et linguistique.

Le pouvoir salazariste, inquiet de l’agitation politique et sociale du début des années 60, ne s’était pas trompé sur la charge révolutionnaire contenue dans cette orientation : alors que régnait la censure, soumis avec ses compagnons à une surveillance étroite de la police politique, Virgilio de Lemos qui signait alors dans les journaux - en hommage à Ferdinand Pessoa - du nom hétéronyme de Duarte Galvao, fut emprisonné, sous l’accusation de subversion, durant 14 mois en 1961-62.


Une intense activité intellectuelle en exil

Après sa libération, il a dû prendre comme tant d’artistes et intellectuels avant lui le chemin de l’exil. Débarquant à Paris, il poursuit alors une double activité de journaliste engagé et d’écrivain. Souvent sollicité pour analyser l’évolution politique chaotique de l’empire portugais, il collabore notamment au Monde et au Monde Diplomatique et écrit dans nombre de revues spécialisées, avant de rejoindre au milieu des années 70 la rédaction en portugais de Radio France Internationale.

L’écrivain, quant à lui, voyage intensément, participe aux grandes rencontres littéraires internationales, et se lie avec nombre de grandes figures : de Michel Leyris, qu’il fréquente assidument et avec qui il se rend en 1968 au Congrès culturel de la Havane, à Jorge Luis Borges ou Joyce Mansour. Egalement proche à Paris du groupe de Présence africaine, il fréquente Aimé Césaire et Léon Gontran-Damas, livre nombre d’articles et de chroniques sur la littérature lusophone d’Afrique, tandis que grandit, au Mozambique même, puis au Portugal après la Révolution des Œillets, sa réputation de poète et d’intellectuel : il collabore ainsi à partir du milieu des années 70 à la radio portugaise et à plusieurs publications de Lisbonne, dont l’hebdomadaire Expresso et, à partir des années 80, au Jornal de Letras. Il fréquente alors la scène littéraire et artistique portugaise, devient l’ami de ses principales figures, de Vieira da Silva ou Lidia Jorge à Eugenio Andrade et José Gil et gagne l’estime et l’intérêt de nombreux universitaires lusophones, du Portugal au Brésil.

Virgilio de Lemos écrit en français depuis 1967, et ne cessera plus de composer dans les deux langues : parmi ses recueils en français, L’Obscène pensée d’Alice attire l’attention pour son érotisme à la fois brûlant et raffiné. Mais il est surtout identifié comme poète « solaire », habité par les éléments naturels, au premier rang desquels la mer et la lumière ; toutefois la nature, tout comme les nombreuses et omniprésentes figures féminines, offrent surtout un matériau qui alimente une méditation sur l’intimité, pourtant évoquée avec retenue, et sur l’étrangeté, voire l’absurdité, de la condition humaine : entre sensualité et abstraction, la poésie de Virgilio de Lemos est immédiatement reconnaissable par sa concision et son caractère épuré et elliptique. Elle se nourrit des fréquents voyages de l’écrivain mais aussi de ses paysages obsessionnels, rapportés à des traits brefs et quelques grandes métaphores ; parmi celles-ci dominent les lieux marins, et spécialement les rivages et les îles : îles de l’océan Indien, îles de Bretagne, ou même îles urbaines, leur évocation constante a pu faire de Virgilio de Lemos « le chantre des îles ».


Thierry Perret


Poemas do tempo presente, Lourenço Marques, 1960
Objet à trouver, La Difference, Paris, 1988
L'obscène pensée d'Alice, La Différence, Paris, 1989
L'aveugle et 1'absurde, La Différence, Paris, 1990
Negra Azul. Instituto Camões - Centro Cultural Português, Maputo, 1999
Ilha de Moçambique (a língua é o exílio do que sonhas), Associação Moçambicana de Língua Portuguesa (Amolp), Maputo, 1999
Para fazer um mar, Instituto Camões, Lisboa, 2001
Lisboa, oculto amor, Minerva Editora, Coimbra, 2004


Poèmes et contributions de l’auteur, études sur son œuvre (publications récentes en français) :
Poésie d'Afrique au sud du Sahara 1945-1995. Anthologie composée et présentée par Bernard Magnier, Éditions Actes-Sud / Unesco, 1995
Lisbonne n'existe pas, éditions Le Temps qu'il fait, 1999, 112


Notre librairie n°136, janvier-avril 1999. [Paris], CLEF (ADPF), 1999, 10.50 €
[Contient (p.76-85) : « Les nouvelles littératures d’Afrique lusophone », par Virgilio de Lemos].

Africulture n°26, 2000 : « Dossier Afriques lusophones », coordination Elisabeth Monteiro Rodrigues, Paris, Éditions L’Harmattan, 2000, 128 pages.




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