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| 21/07/2006 | |||
| Chronique Livres | |||
| De la colonisation à la famine (MFI) Les éditions La Découverte rééditent en format poche le brillant ouvrage de Mike Davis, intellectuel inclassable de la gauche américaine, Génocides tropicaux. L’auteur s’y penche sur les terribles famines de la fin du 19e siècle qui entraînèrent la mort de plus de 50 millions de personnes en Inde, au Brésil mais aussi en Chine et en Afrique. Ce drame, rarement expliqué par les historiens, serait dû, selon lui, au phénomène climatique aujourd’hui baptisé El Nino, déclencheur de longues périodes de sécheresse, puis d’inondations suivies d’épidémies et de famines. Déjà difficilement supportables, ces fléaux auraient été lourdement aggravés par la présence coloniale. Mélange d’indifférence et d’opportunisme, l’attitude des colons d’alors aurait largement contribué à la création de ce que nous appelons aujourd’hui le Tiers-Monde. L’auteur montre par exemple comment l’importation de main d’œuvre étrangère lors de la construction de l’Uganda Railroad – dans sa partie kényane – a favorisé la diffusion de la peste bubonique en pleine période de sécheresse et comment l’utilisation des réserves de nourriture pour les ouvriers a empêché de sauver une partie des populations locales. Mike Davis évoque également ces monocultures imposées de produits mondialement convoités, comme le coton ou le café, qui interdisaient aux paysans de cultiver ce qui aurait pu les nourrir. Histoire climatique, histoire coloniale, histoire économique sont ici étroitement imbriquées pour servir la démonstration hautement polémique de l’auteur. L’érudition est ici manifeste, et la force de l’ouvrage indéniable. Génocides tropicaux, Mike Davis, La Découverte/Poche, 479 pages. Geneviève Fidani De la peur de manquer à la peur de manger (MFI) Au fil de l’histoire, les populations ont souvent craint de ne pouvoir manger à leur faim, et l’abondance succédant aux disettes et famines ne les rassurait pas forcément. La nourriture pouvait être jugée malsaine ou corrompue, susciter des rumeurs ou des peurs irraisonnées, mais parfois aussi provoquer de vraies maladies et de nombreux décès. En se penchant sur l’Histoire des peurs alimentaires, Madeleine Ferrières, professeur d’histoire moderne, met l’accent sur la perception du risque et son évolution, du Moyen Âge au début du 20e siècle. Dès 1303, les préoccupations hygiénistes du seigneur de Mirepoix, Jean Ier de Lévis, conduisent à l’élaboration d’une charte en dix-huit articles visant à éviter les dangers inhérents à la consommation de viande. Si la charte se préoccupe d’abord de limiter la concurrence entre marchands en exigeant un prix unique et un bénéfice limité, elle désigne ensuite comme seules viandes de boucherie les viandes ovines, bovines et porcines. A l’époque la viande de chèvre a fort mauvaise réputation et la consommation de celle du cheval est prohibée par l’Eglise. Pour les autres, encore faut-il qu’elles soient bonnes, utiles et non malades et les examens prescrits concernent aussi bien l’aspect de l’animal vivant que celui de ses chairs, une fois qu’il est mort. Mais les viandes ne sont pas les seules à faire l’objet de suspicions des consommateurs et des scientifiques. Les différentes manières de les accommoder témoignent ainsi des inquiétudes d’une époque. Les plantes nouvelles comme le manioc ou la pomme de terre suscitent parfois de véritables phobies. Même les ustensiles de cuisine n’échappent pas aux soupçons, parfois fondés, des hygiénistes. Un ouvrage aussi divertissant qu’inquiétant. Histoire des peurs alimentaires, Madeleine Ferrières, Points Histoire, 475 pages. G. F. Le retour du religieux (MFI) Sous un titre presque anodin, La Question religieuse au 21e siècle, l’essayiste libanais Georges Corm brosse un vaste panorama du « retour au religieux » qui semble caractériser notre époque, avec la résurgence de conflits souvent sanglants qui évoquent des périodes tumultueuses des siècles passés comme en Europe celle des guerres de religion, qui opposèrent entre 1618 et 1648 catholiques et protestants. La querelle sur le voile islamique en France et ailleurs, l’anti sémitisme dans le monde arabo-musulman, l’apparition aux Etats-Unis des « nouveaux évangélistes », la cassure entre sunnites et chiites qui déchire la communauté islamique, témoignent selon lui d’un sentiment d’insécurité qui engendre ce retour au religieux. Pour l’auteur, le fondamentalisme musulman est une réaction anti-occidentale qui répond à la « fièvre impériale » qui a saisi les Etats-Unis après leur défaite au Vietnam. Georges Corm note le « mariage » entre la globalisation économique et le regain de la foi chrétienne dans l’hyper-puissance américaine. D’autres événements ont précédemment attesté de ce retour au religieux, comme d’abord la création d’Israël, « véritable icône du retour au religieux », mais aussi la scission entre l’Inde et le Pakistan selon des critères confessionnels. Au demeurant, Georges Corm n’adhère pas à la théorie qu’il qualifie de « simpliste » de l’américain Samuel Huntington qui voit dans l’affrontement entre l’Islam et l’Occident une « guerre des civilisations ». Il note que le recours au religieux sert à légitimer des aventures dictées par des motifs « banalement » politiques ou économiques. Il constate que les Etats-Unis, après l’effondrement de l’URSS, ont inventé une nouvelle menace, celle du terrorisme incarné par Al Qaïda, pour justifier leurs entreprises. Pour finir, l’auteur libanais prône un « pacte laïque international » qui selon lui serait la meilleure voie pour éviter l’instrumentalisation de la religion. La question religieuse au 21e siècle, Georges Corm, La Découverte, 215 pages. Claude Wauthier Quelles perspectives économiques pour l’Afrique ? (MFI) Auteur de plus de quinze ouvrages consacrés au développement, à l’Afrique et à l’économie internationale, Philippe Hugon propose dans ce mince recueil aux couleurs de la célèbre collection « Repères » une synthèse sur l’économie de l’Afrique. Pourquoi les pays africains ont-ils eu des trajectoires économiques aussi diverses ? Quel bilan tirer aujourd’hui des politique d’ajustement structurel ? Comment expliquer les faibles performances africaines et la prédominance de l’économie de rentes ? Autant de questions auxquelles ce petit livre concis – précédé par un chapitre historique qui traite notamment du commerce triangulaire et colonialisme colonial – tente de répondre le plus précisément possible. A tous ceux qui souhaitent en savoir plus long sur le sujet, une bibliographie conséquente est proposée en fin d’ouvrage. L’économie de l’Afrique, Philippe Hugon, La découverte, 125 pages. Elisabeth Lequeret Une autre Amérique (MFI) Né en 1945 dans l’Etat de New York, Richard Meltzer a fait ses armes dans la critique rock en écrivant dans les années 1970 pour Village Voice ou RollingStone. Publié en 1972, Gulcher se veut le prolongement de ces textes, incisifs et toujours empreints d’autodérision. Car c’est bien au cœur de la culture de masse américaine que ce petit livre nous invite à plonger, qu’il se livre à une étude comparée des seins des héroïnes de comics ou des paquets de cigarettes (Camel vs Lucky Strike), étudie les origines historiques du bowling, le packaging des différentes marques de produits laitiers, ou les avantages du jus de goyave sur le champagne à la noix de coco : car « il arrive que le jus de papaye ait un goût de vomi, mais ça reste extrêmement rare. En général, c’est un liquide assez goûteux. ». Mais c’est surtout le style inimitable de Meltzer et son sens de l’absurde (qui en fait un lointain petit-cousin du Britannique Swift) qui font le prix de Gulcher. Des exemples ? Une longue méditation sur les préservatifs, conclue sur cette sarcastique suggestion : « Et vu que le prix des baudruches n’arrête pas d’augmenter, on ne trouve quasiment jamais rien de moins cher en ville que les capotes : quelle sacrée idée de cadeau pour l’anniversaire d’un gamin ! » La preuve que si Gulcher reste une plongée au cœur des grandes mythologies consuméristes américaines, il est surtout le symptôme le plus éclatant d’une époque bénie où le mot politiquement correct n’existait pas encore. Gulcher, le pluralisme post-rock en Amérique, Richard Meltzer, Denoel X-trême, 323 pages. E. L. | |||
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